





                     Le Patriarche


               Le Premier Monde : Le Bien


                Florent (Warly) Villard


             Dcembre 2002 - Septembre 2003











Version: 0.4.2, 1 fvrier 2004 - 0

Copyright 2003 Florent Villard









Remerciements
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Toujours  Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces    
  crits n'auraient peut-tre jamais commenc.

 Zborg pour m'avoir relu, corrig et critiqu.

 Manu pour m'avoir critiqu.

 Aline, Titi, Poulpy, Pterjan, Pixel, Anne pour m'avoir
      relu.

 Vanessa pour m'avoir inspir quelque peu.

Thomas
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Chteauvieux
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Thomas regarda le jeune, qui ne devait avoir finalement
que quelques annes de moins que lui, s'loigner doucement
du caveau, rejoignant le bas du cimetire et sa sortie.
Il fut rassurer par sa remarque, peut-tre qu'Ylraw tait
bien un connard, aprs tout

Thomas ralisa soudain qu'il aurait d lui demander o habitait
les parents d'Ylraw, il redescendit en trompe du cimetire,
mais le jeune avait dj disparu. Thomas regagna alors la
place du village, et demanda  la premire personne qui
voulut bien lui ouvrir o il pourrait trouver la maison
des Aulleri.

Il fut renseign et trouva sans trop de difficult le petit
chemin montant en face de la nouvelle mairie. Il se gara
devant la maison entoure d'arbres de toute sorte. Il tait
presque deux heures de l'aprs-midi, il ne pensait pas dranger.
Il monta le petit escalier qui arrivait sur la terrasse
et sonna  la porte d'entre. Une femme vint lui ouvrir,
sans doute la mre d'Ylraw, se dit-il.

- Bonjour, Thomas Berne, je suis policier, j'enqute sur
le meurtre d'une femme intervenu dans la rgion parisienne
au mois d'aot, et il semblerait qu'elle ait eu des contacts
avec votre fils, Franois Aulleri.

Le visage de la femme se crispa.

- Mais... Vous savez il est...

- Dcd, oui, toutes mes condolances, mais c'est justement
pour dterminer le lien entre ces deux disparitions que
je suis l.

- Qu'est-ce que c'est ?

Un homme apparu aux cts de la femme, sans doute le pre
de Ylraw, pensa Thomas.

- Ce monsieur est policier, il enqute sur la mort de Fafa...

Puis elle s'adressa de nouveau  Thomas.

- Vous savez  l'poque des policiers taient dj venus,
mais nous n'avons jamais rien su, ils ne nous ont jamais
dit ce qu'ils avaient dcouvert.

- Oui. Je peux entrer ?

- Oui, oui, entrez...

Pour une fois, Thomas sentit qu'il pourrait tre fin, qu'il
pourrait arriver  monnayer des informations. Il en savait
peu, mais il pensait que son statut de policier lui permettrait
d'avoir des rponses par le simple espoir qu'avaient les
parents d'en recevoir en change. Il avait d'autant moins
de remord que dans son esprit Ylraw prenait de plus en plus
l'archtype du looser drogu qui finit sa vie pour un trip
rat au bout du monde.

Thomas entra et fut install dans la salle--manger, la
mre d'Ylraw se dpcha de lui proposer  boire et quelques
biscuits apritifs, qu'il entama avec apptit. Le frre
d'Ylraw vint le saluer, il s'assit lui-aussi  la table,
sans doute avide d'en savoir plus sur la disparition de
son frre. C'est la maman d'Ylraw qui lui posa les premires
questions.

- Mais comment se fait-il que vous enqutiez encore sur
sa disparition presque un an plus tard ?

- Euh... Nous avons eu des nouveaux lments. Vous connaissez
cette personne ?

Thomas sortit une photo de Seth et la leur montra.

- Oui, elle a sans doute une maison sur Chteauvieux, o
de la famille, nous l'avions vu plusieurs fois dj dans
le village, et elle est passe nous voir au dbut du mois
d'Aot.

Thomas perdit un peu de son calme et de sa volont de monnayer
les informations.

- Ah ? Que voulait-elle ?

Le pre d'Ylraw sentit peut-tre que Thomas tait plus intress
par la fille que son fils, il recentra le dbat.

- Quel est son lien avec Ylraw ? C'tait son petit-ami ?

Thomas rejeta l'ide comme une immondice.

- Non !... Enfin je ne... Nous ne croyons pas.

Il se reprit, il valait mieux qu'il ne dvoila pas sa relation
avec Seth.

- Cette fille est morte assassine...

Thomas fit un pause, tout cela devenait malsain...

- ...vers la mi-aot, et il semble qu'elle ait suivi votre
fils. Elle tait  Paris depuis 1999, avant cela Nancy,
Grenoble, et enfin Gap.

La maman d'Ylraw confirma.

- Oui, oui, c'est bien a, Champollion, les Mines, puis
Paris. Mais pourquoi le suivait-elle ? Quand nous l'avons
vu nous nous sommes dit que peut-tre elle avait t sa
copine, mais a m'tonne, elle tait beaucoup plus vieille
que lui, mme si elle tait toujours trs jolie.

Thomas fut interpell par cette remarque.

- Beaucoup plus vieille, que voulez-vous dire ?

- Et bien voil quand mme quelques annes que nous la voyons,
elle doit... Devait avoir quand mme pas loin de la quarantaine,
non ? Joseph, qu'est-ce que tu en penses ?

- Oh peut-tre pas tant, elle avait quand mme l'air jeune,
non, peut-tre trente ou trente-cinq ans.

Thomas ne comprenait pas, Seth l'aurait-elle aussi tromp
sur son ge ? Elle ne pouvait pas avoir quarante ans, ni
mme trente-cinq... Elle tait si belle, si parfaite. Pas
une ride, pas un seul signe du temps... Peut-tre avait-elle
une grande soeur, ou peut-tre tout simplement les parents
d'Ylraw l'avaient-ils vu il y a de cela dix ans, et elle
en paraissait alors vingt alors qu'elle n'en avait que quinze.
Thomas voulut en avoir le coeur net.

- Vous l'aviez dj rencontre avant qu'elle ne vienne vous
foir en aot ? Enfin je veux dire, pas uniquement croise
de loin.

La mre d'Ylraw lui rpondit sans hsitation.

- Non nous ne l'avions jamais vraiment rencontre, enfin
je veux dire que nous l'avions croise quand elle baladait
sur la route, mais on se disait bonjour et c'est tout, nous
ne savions pas qui c'tait. Mais bon on l'a voyait quand
mme pour s'apercevoir que ce n'tait plus un enfant.

- Quand est-ce que vous l'avez rencontr pour la premire
fois ?

Le pre d'Ylraw prit la parole :

- Oh il y a un bon moment, je me rappelle encore que Franois
ne devait pas avoir dix ans qu'il nous parlait d'elle.

- Il vous parlait d'elle ?

La mre d'Ylraw confirma :

- Oui, il l'aimait bien, je ne sais pas trop pourquoi, il
devait la trouver joli, il disait qu'il voulait se marier
avec, je pense qu'ils avaient d se rencontrer quelques
fois sur la route. Il l'a trouve belle.

Le pre d'Ylraw acquiesa :

- Oh c'tait une belle femme, mme quand elle est venue
en aot. Si on ne l'avait pas dj vu avant on lui aurait
donn vingt-cinq ans  peine.

Thomas n'y comprenait plus rien. Ylraw tait n en 1976,
il avait donc vingt-sept ans ou presque au moment de sa
mort, ce qui tait l'ge qu'il aurait donn  Seth. Mais
en supposant que celle-ci en eut quinze quand Ylraw en avait
dix, elle aurait eu elle trente-et-un ? Il fut satisfait
de son calcul, pour peu que les parents d'Ylraw se fussent
tromps de quelques annes, peut-tre Seth avait-elle entre
trente et trente-cinq. Mais pourquoi lui aurait-elle menti
sur son ge ? Et pourquoi suivait-elle ce Ylraw ? En tait-elle
vraiment amoureuse ? Et que voulait-elle quand elle est
venue voir les parents d'Ylraw en aot ?

- Et que vous a-t-elle dit quand elle est venue en aot
?

La mre d'Ylraw commea  rpondre :

- Et bien elle a dit quelque chose de trs bizarre...

Mais elle fut couper par son mari :

- Mais est-ce qu'on sait qui a tu cette fille, comment
s'appelait-elle d'ailleurs, je crois qu'on a jamais su son
nom ?

- Seth Imah.

La mre d'Ylraw rpta le nom, en regardant son fils restant.

- Seth Imah ? Quel drle de nom, a vient d'o a ?

Thomas se rendit compte qu'il ne le savait mme pas. Le
frre d'Ylraw prit la parole.

- Seth c'est un nom gyptien, non ?

Thomas se rappela l'explication de Carole sur le Dieu Seth
:

- Oui, sans doute.

Le pre d'Ylraw trouva cela trange.

- C'est tout de mme bizarre, elle n'avait pas du tout le
type.

- Peut-tre sa famille tait-elle en France depuis longtemps,
ou alors juste son pre tait-il d'origine egyptienne, et
a-t-elle tir de sa mre ?

Thomas sentit qu'il perdait le contrle de la discussion
:

- Et donc, que voulait-elle ?

Le frre d'Ylraw le coupa :

- Mais on sait qui l'a assassine, cette fille ? Ce serait
la mme personne qui a assassin Franois ?

Thomas rpondit sans mme rflchir :

- Non.

Puis il se reprit :

- Enfin a priori nous ne pensons pas que les deux meurtres
soient...

La mre d'Ylraw le coupa :

- Meurtres ? Cela veut dire que vous savez qu'Ylraw a bien
t assassin, mais par qui, et pourquoi ?

Thomas se mordit les doigts d'avoir parl de meurtre, il
se corrigea :

- Non, mais nous ne savons pas encore s'il s'agit d'un meurtre
en ce qui concerne Ylraw, disons plutt "disparition". Mais
alors, vous ne m'avez pas rpondu, que voulait Seth quand
elle est venue vous voir en aot ?

La mre d'Ylraw lui rpondit, finalement :

- Elle nous a laiss un message pour Ylraw, une lettre.

- Une lettre ? Mais Ylraw tait dj mort en aot, vous
ne lui avait pas dit ?

- Si, si, mais elle le savait, elle tait l lors de son
enterrement, mais elle ne le croyait pas.

- Comment a ?

- Elle nous a maintenu qu'il n'tait pas mort, et que s'il
revenait, il nous faudrait lui donner cette lettre.

- Et cette lettre, que dit-elle, je peux la voir ?

- Oui, oui, tiens, Fabien, va la chercher, elle est dans
le tiroir du meuble dans le coin de la cuisine.

Le frre d'Ylraw alla chercher la lettre, il la tendit 
Thomas. L'enveloppe tait dcachete, Thomas n'eut qu'
sortir le petit mot se trouvant  l'intrieur, il reconnu
l'crite douce et belle de Seth, qu'il avait vue tant de
fois sur les petits mots qu'elle lui laissait...

"Je ne te verrai sans doute plus, je ne pourrai t'enseigner,
mais la pierre saura te donner la voie. Ne la perds pas,
garde la toujours, elle est ta force."

Thomas resta silencieux un instant. Voulait-elle dire qu'elle
savait qu'elle allait mourir ? Thomas fut sorti de ses rflexions
par la mre d'Ylraw :

- Quelle est donc cette pierre dont elle parle ?

- Je ne sais pas, aucune ide.

- Mais vous croyez qu'elle pouvait savoir certaines choses
sur Ylraw ? Quand on lui a demand elle a dit qu'il allait
revenir, elle en tait persuade, vous croyez qu'elle peut
vraiment dire juste, qu'il va revenir ? Est-ce que cette
fille avait des problmes psychologique ? Est-ce qu'elle
tait folle, ou je ne sais pas ?

- Non je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi elle vous
a dit a. C'est trs bizarre. D'autant que vous avez dit
qu'elle avait assist  son enterrement ?

- Oui, en janvier, elle tait prsente.

- Elle ne vous a rien dit de plus ?

- Non... Elle n'est mme pas rentre dans la maison. Elle
nous a juste donn le mot, en insistant lourdement pour
que nous fassions en sorte que Franois l'ai, et depuis
nous ne l'avons pas vue. Mais si elle s'est faite assassine
 la mi-aot, la pauvre, c'tait quelques jours  peine
aprs qu'elle soit passe...

Thomas tait pensif, il ne comprenait toujours pas. Que
voulait Seth  Ylraw ? Quels taient leurs liens ? Quelle
est cette pierre ? Un bijou ? Une pierre prcieuse ? Il
avait tout du moins la certitude qu'Ylraw n'tait pas frre
ou cousin de Seth, mais quoi alors ? Elle le suivait depuis
peut-tre quinze ans, mais pourquoi ?

- Mais comment avez-vous fait le lien entre Franois et
cette fille, que faisait-elle  Paris ?

Thomas fut embarass :

- Et bien... Nous avons simplement fait le recoupement entre
les lieux o elle se trouvait et qui se trouvait aux mmes
endroits, et votre fils est ressorti.

- Impressionnant, mais vous avez des ordinateurs et des
informations sur tout ce que font les gens, pour arriver
 trouver ce genre de chose ?

Thomas eut honte que ce soit Carole qui trouvt le lien
par une simple recherche sur internet.

- Nous avons beaucoup d'information, oui.

- Et elle avait un travail  Paris ?

- Non, elle tait sans profession.

- Et ben ! Elle devait tre riche alors, habiter  Paris
sans travailler, que font ses parents ?

- Elle tait orpheline.

Thomas regretta d'avoir dit cela juste aprs l'avoir dit.

- Orpheline ? Mais o trouvait-elle son argent pour vivre
?

- Elle... Elle vivait chez son petit-ami...

- Ah ? Et lui, qu'est-ce qu'il fait ? Vous l'avez interrog
?

- Oui, oui... Mais...

Thomas respira un grand coup.

- Il tait un peu le pigeon dans l'histoire. Il ne sait
rien. Seth vivait avec lui mais il ne savait pas grand chose
d'elle.

- Vraiment ? Mais c'est un menteur, il devait quand mme
en savoir un peu ?

Thomas se sentit ridicule.

- Non, il ne savait rien, et tout nos renseignements sur
lui tendent  le confirmer. Seth tait trs forte.

- Mais elle, que faisait-elle de ses journes ? Vous devez
avoir des informations sur elle, non ?

Thomas se dit que l'interrogatoire tournait dangereusement
en sa dfaveur, il lui fallait trouver d'autres questions
ou partir avant de s'embourber.

- Pas vraiment, nous savons juste o elle a habit, mais
nous n'en savons pas plus. Vous saviez si votre fils se
droguait ?

- Franois ? Se droguait ? Non. Non aucune chance. Enfin
je ne crois pas, avant qu'il ne disparaisse en tout cas.
Il faisait beaucoup de sport, manger bio, a m'tonnerait.
Je ne crois pas qu'il ait jamais fumer. Non, non, Franois
ne se droguait pas.

Thomas fut bien dsappoint, mais il se dit tout de mme
que les parents n'taient pas toujours au fait des pratiques
de leurs enfants. Il se dit qu'il tait temps qu'il parte,
avant d'tre assailli par d'autres questions. Il fit mine
de regarder sa montre.

- Bien, et bien je vous remercie pour l'accueil et d'avoir
rpondu  mes questions, je suis dsol mais je vais devoir
vous quitter, j'ai un autre rendez-vous.

Thomas se leva le premier, et commena  se diriger vers
la porte.

- Mais vous ne nous avez pas dit grand chose sur la disparition
de Franois. Vous n'avez pas d'autres informations ?

- Et bien, tant que rien n'est sr, vous comprenez, je prfre
ne rien dire, mais je vais sans doute rester quelques jours
dans le coin, je vous recontacterai si j'ai du nouveau.

Il ne tarda pas, esquiva du mieux qu'il put les dernires
questions, puis reprit la route de Gap. Il se dit qu'il
n'tait pas beaucoup plus avanc. Seth tait venue voir
Ylraw en aot, alors qu'elle savait qu'il tait dj mort,
pour lui faire parvenir un mot concernant une pierre. Il
se demanda si finalement ce n'tait pas Seth qui tait folle,
qu'elle suivait ce Ylraw le prenant pour un Dieu ou tout
autre gourou ou patriarche. Pourtant Xavier ne lui avait
rien donn de plus le concernant. Il lui faudrait sans doute
accder lui-mme au dossier pour avoir tous les dtails,
ceux que Xavier aurait sans doute liminer les croyant anodins.

Il arriva doucement sur Gap et s'arrta de nouveau au McDonald's,
plus par gourmandise que par faim. Mais cela lui permit
de faire une pause et d'appeler Carole. Il tait aux environs
de 15 heures trente, il n'tait pas rest trs longtemps
 Chteauvieux.

- Salut Carole, c'est Thomas.

- Tu es o ?

- Je suis  Gap, je rentre de Chteauvieux, j'ai vu les
parents d'Ylraw.

- Alors ?

- Pas grand chose. Mais ils ont bien vu Seth, apparemment
elle est venue plusieurs fois ici, et pour la dernire fois
dbut aot, pour les voir.

- Ils la connaissaient bien ?

- Non, il ne l'avait que crois de temps en temps, mais
d'aprs eux leur fils l'aimait bien.

- L'aimait bien, c'est  dire ?

Thomas se rendit compte qu'il ne voulait pas tout dire 
Carole, il se rendit compte qu'il ne voulait pas dire que
les parents d'Ylraw pensait que Seth avait entre trente-cinq
et quarante ans, il se rendit compte qu'il ne voulait pas
dire que, petit, Ylraw voulait se marier avec elle, il se
rendit compte qu'il avait peur que Carole ne confirme ce
qu'il savait dj, qu'il s'tait fait duper plus encore
qu'il ne le croyait, pendant quatre ans.

- Et bien ils ne savaient pas trop, il l'a trouv jolie.
Elle est venue  l'enterrement d'Ylraw dbut janvier, pourtant
dbut aot elle leur a laiss un mot  son attention, en
insistant sur le fait qu'il allait revenir.

- Comment a ? Sortir de sa tombe ? Tu es all au cimetire
?

- Oui j'ai vu sa tombe, et l'inscription concernant Ylraw,
avec plusieurs souvenirs qui lui taient adress. Les parents
d'Ylraw aussi n'ont pas compris ce que disait Seth. Je me
demande si, finalement, elle n'tait pas un peu folle.

- Et que disait le mot, tu l'a vu ?

- Oui j'ai vu le mot, il disait un truc trange, comme quoi
Ylraw ne devait pas perdre un pierre, que c'tait sa force,
qu'il devait la garder.

- Un truc pas vraiment comprhensible, tu as le texte exact,
c'est sans doute un message cod, elle lui donnait peut-tre
rendez-vous.

Une fois de plus Thomas se sentit bte face  Carole, il
n'avait pas un seul instant pens  un message cod, et
il n'avait pas le texte exact, il lui faudrait retourner
voir les parents d'Ylraw.

- Oui, oui, j'ai le texte, on pourra chercher  dterminer
si c'est un message cod.

- Et sinon, que savaient-ils de sa disparition ?

- Presque rien, encore moins que moi, ils attendaient surtout
des rponses.

- Il avait eux des soucis auparavant ? T'ont-ils dit s'il
pensait qu'il avait eu une relation avec Seth ? Elle n'est
pas de sa famille, donc ? Il l'a connaissait depuis quand
?

Thomas tait de plus en plus embarass, il sentait qu'il
passait pour un rigolo, il aurait voulu qu'elle ne post
plus de question, et qu'elle lui demande simplement de revenir
la voir, mais il savait que c'tait peine perdue...

- Il l'a connaissait depuis plusieurs annes, et les parents
ne savaient pas si leur fils avait eu ou avait une relation
avec Seth. Apparemment Ylraw ne disait pas grand chose 
ses parents, d'aprs eux il faisait pas mal de sport, il
mangeait bio et des trucs du genre.

- Oui, cela ressort dans ce qu'il crit. J'ai trouv plein
de photos de lui sur internet, un peu aprs que tu sois
parti. J'en ai imprim quelques unes et je suis retourn
voir Thodore, mais il ne l'avait jamais vu.

- Thodore est fou.

- Je ne serais pas aussi catgorique, je te rappelle que
c'est un peu grce  lui que nous avons trouv Ylraw.

- Ylraw est mort.

- Certes, mais nous avanons tout de mme.

- Mouais...

- T'es pas drle. Bon, je n'aime pas parl au tlphone
portable, la qualit est trop mauvaise, qu'est-ce que tu
vas faire, tu restes  Gap ou tu rentres  Paris ?

- Je ne sais pas trop, je pourrai peut-tre demander ici
qui a dj vu Seth.

- Oui, enfin cela dit maintenant nous avons deux personnes
sur qui enquter, Seth et Ylraw. Comme tu es  Gap, et que
tu as une semaine de vacances, tu pourrais peut-tre te
trouver un htel, si jamais nous voulons vrifier d'autres
infos. Tu n'as pas de d'ordinateur portable avec toi ?

Thomas ne fut pas tellement enchant dans l'ide de rester
dans ce coin perdu. Il n'avait pas spcialement envie de
poireauter une semaine pour les beaux yeux de Carole. Il
voyait plus sa semaine devant sa Playstation, quelques bons
jeux vidos, agrments de pizzas et de bons films en rserve
qu'il n'avait pas encore pris le temps de regarder.

- Bof, tu crois vraiment que je peux trouver autre chose
ici ?

- Je ne sais pas, mais comme tu es sur place. Quoique j'interrogerai
bien les dernires personnes qu'il a frquentes, enfin,
les personnes avec qui il tait  l'le de R, je ne sais
pas si c'taient les dernires.

- Mais tu as leurs noms ?

- Non, mais d'aprs son rcit elles travaillaient avec lui
 Mandrakesoft, certaines y travaillent peut-tre toujours.

- Je pourrai y passer lundi, demain, c'est dans Paris, non
?

- Oui, c'est dans le sentier, dans le deuxime arrondissement.

- OK, bon...

- Tu as d'autres lments, tu ne veux pas me donner la formulation
exacte du mot, pour que je m'amuse  chercher un message
cach ?

- Bon attends, je me trouve un coin tranquille et je te
rappelle.

- OK

Thomas raccrocha, respira un bon coup et pris une grosse
boucher de son Big Mac. Thomas mangeait rarement autre chose
que des Big Mac au McDonald's. Il appela alors les parents
d'Ylraw pour leur demander de lui lire le mot. Ils le lui
donnrent sans problme, et cinq minutes plus tard il rappelait
Carole pour le lui donner.

- C'est plutt court pour un message cod, je serai plutt
tenter de le prendre littralement, mais alors quelle est
cette pierre dont elle parlait. Tu n'as pas d'ide ?

- Non, Seth n'aimait pas trop les bijoux, je ne crois pas
qu'elle avait des pierres prcieuses. Je lui ai bien offert
quelques bagues, mais elle ne les mettaient presque jamais,
elle n'avait mme pas les oreilles perces.

- Et elle n'avait pas une sorte de bote secrte, ou un
endroit o elle aurait pu cacher des choses de valeur ?

- Non, rien de tout a, elle n'avait presque pas d'aff...

- Thomas ? Thomas ? Tu es toujours l ? Saloper...

- Merde, putain...

- Ah.

- Si elle avait une pierre. Mais pas une pierre prcieuse.
C'tait un caillou, un galet. Je m'en rappelle, je l'ai
surprise une fois, elle l'avait dans la main. Quand je lui
ai demand ce que c'tait, elle a simplement dit qu'elle
l'avait ramasse par terre en se promenant, et qu'elle la
trouvait jolie. Aprs elle l'avait range dans ses habits,
elle l'a mettait de temps en temps dans sa poche, mais c'est
vrai que depuis qu'elle est partie sur l'le de R je n'en
avais plus entendu parler, mme si auparavant je ne l'avait
pas remarqu plus de quatre ou cinq fois...

- Quand est-ce que tu l'as vue pour la premire fois ?

- Oh ! a doit bien faire trois ans, trois ans et demi,
je ne sais pas trop...

- Est-ce qu'elle aurait pu l'avoir avant que vous ne vous
rencontriez ?

- Oui, je pense, elle a trs bien pu me mentir la premire
fois que je l'ai vue avec. Elle ne la sortait pas souvent,
c'est difficile  dire.

- Et elle ressemblait  quoi, cette pierre ?

- Je n'ai pas trop fait attention, une sorte de galet blanc,
trois ou quatre centimtres, rien de spcial.

- a pourrait tre a alors... Je vais quand mme jeter
un oeil au message, aux lettres, je sais pas trop. Vous
n'avez pas des quipes de dcryptage chez vous ?

- Si, je pourrai leur filer pour voir s'il trouve quelque
chose.

- Bon, tu rentres alors ?

- Oui, je pense que je vais rentrer.

- Tu me rappelles une fois que tu es arriv ? Je me couche
tard. Tu veux que je te fasse un itinraire ?

- Je veux bien.

Carole lui donna le chemin pour rentrer.  son grand dam
Thomas comprit qu'il devait de nouveau passer par Grenoble
et suivre la petite route tortueuse entre les montagnes.
La suite du parcourt tait simple, autoroute de Grenoble
jusqu' Paris. Thomas se sentit de partir tout de suite,
et il avait hte, malgr le beau Soleil, de rentrer chez
lui. Il tait 16 heures trente passes quand il quitta le
supermarch o il avait fait un dtour pour s'acheter un
pack de canette de coca et trois paquets de biscuits.

Ylraw
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Sarah
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Samedi 14 dcembre 2002
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Je distingue la silhouette d'une fille qui entre dans la
pice, un ange ?

Elle me parle dans cette langue bizarre, d'une voix faible
et hsitante. Je ne comprends absolument rien. Je suis appuy
contre l'une des parois en mtal. Face  la porte. Les huit
personnes sont assommes au sol, parfois crases par une
des tables qui ont aussi t projetes. Je suis presque
nu, il ne me reste que quelques bouts de mes jeans et des
lambeaux de mon tee-shirt. Je ne crois pas que je puisse
bouger. Je suis puis. Je respire plus fortement qu'aprs
un sprint. Je m'endormirais volontiers...

La fille s'approche de moi, de plus prs je m'aperois qu'elle
est jeune, et trs jolie. Cheveux bruns. Mais il fait sombre
et je ne distingue pas trs bien. Elle se penche vers moi.
Elle me parle encore. Je comprends qu'elle me fait signe
de la suivre. Je n'ai pas vraiment le courage de le faire,
d'autant plus que je ne sais pas du tout qui elle est ni
ce qu'elle veut. Elle me saisit par le bras et tente de
me soulever. Aprs tout, si elle me sortait d'ici, me dis-je.
J'accepte alors son aide et tente avec elle de me mettre
debout. J'y parviens difficilement, en me reposant sur son
paule. Je pense  ma pierre, je ne l'ai plus dans la main.
Je m'crie.

- Ma pierre, attendez, je dois rcuprer ma pierre !

Elle me fait signe de me taire, et me tire par le bras pour
me faire comprendre que je dois la suivre. Je la repousse
et je me mets  quatre pattes  la recherche de ma pierre.
Elle n'a pas l'air de bien comprendre ce que je fais, et
elle me tire par le bras en me parlant toujours  voix basse
dans sa langue. Je rsiste et m'crie :

- Non, non, c'est impossible, je dois la retrouver !

J'ai cri encore plus fort que la premire fois. Elle est
trs dcontenance. Finalement elle comprend que je cherche
quelque chose et regarde aussi au sol pour tenter de trouver
ce que je dois bien vouloir rcuprer. Je ne vois pas trop,
il fait sombre. Pourtant il reste peu d'objets qui encombrent
le sol, hormis prs des parois et les quelques lambeaux
de tissus qui tranent. Srement les restes de mes habits.
Je remarque aussi avec tonnement que les autres personnes
n'ont pas leurs habits brls et dchiquets comme les miens.
Ils devaient tre plus loin que moi de l'explosion. Je continue
ma recherche en pensant que je n'ai d lcher ma pierre
que lors de mon choc contre la paroi et que je ne devrais
pas avoir trop de mal  mettre la main dessus.

Aprs quelques instants j'entends un cri. La fille vient
de ramasser quelque chose et l'a lch subitement l'instant
suivant en se redressant. Je pense qu'elle a d trouver
le bracelet encore brlant, mais en vrifiant il s'avre
que c'est ma pierre. Je la rcupre en lui jetant un regard
empli de curiosit quant  sa raction, elle est pas bien
ou quoi de traiter ma pierre comme cela ? En effet, elle
n'est pas du tout chaude et la prendre ne provoque rien
de particulier. Elle ne semble pour autant pas trs d'accord
pour que je l'emporte. J'ai finalement la prsence d'esprit
de lui demander si elle parle anglais, je m'criai en franais
jusqu'alors :

- Anglais ?

- Oui... Nous devons partir, vite ! Et il ne faut pas toucher
cette pierre, laissez-l !

- Hors de question, je ne bougerai pas sans elle.

Elle insiste encore un peu mais comprend que je ne partirai
vraiment pas sans elle. L'incident est clos et j'accepte
de nouveau son aide pour me relever. Mais je hurle quand
elle me saisit par l'paule gauche. Je lui fais signe de
me prendre de l'autre paule. Nous sortons de la pice et
je constate que les murs sont vraiment trs pais, un vrai
coffre-fort, comme je l'avais pressenti. La luminosit est
un peu plus grande  l'extrieur mais il fait tout de mme
trs sombre. Nous bifurquons  gauche. Elle me trane le
long de divers couloirs. Nous passons aux cts de quelques
pices, j'ai l'trange impression que tout le monde est
endormi  l'intrieur. Elle a peut-tre utilis un produit
ou un gaz somnifre avant d'arriver... C'est sans doute
pour cela que je suis compltement dans les vapes. Nous
prenons divers escaliers. Je suis pniblement son rythme,
elle a l'air trs presse. Je serais compltement incapable
de me rappeler par o nous passons. Il me semble que nous
montons. Cela s'est assombri et il fait presque compltement
nuit, je me demande bien comment elle parvient  se diriger.
Elle me laisse me reposer un moment sur le bord d'un couloir,
alors qu'elle ouvre une lourde porte. Elle ne prend pas
la peine de la refermer et nous continuons notre progression.
Je suis vraiment sonn. Nous traversons une sorte de cave.
Puis de nouveau elle doit ouvrir une lourde porte, puis
une troisime. Nous marchons toujours dans l'obscurit complte.
Mais il me semble dsormais que les murs sont plus rguliers,
plus lisses, avec l'aspect du bton plutt que celui des
pierres ingalement poses. Nous franchissons  prsent
deux portes semble-t-il beaucoup plus modernes que les lourdes
portes prcdentes. Nous montons facilement l'quivalent
de deux tages, parcourons quelques couloirs, et je suis
soudain bloui quand elle ouvre une dernire porte qui nous
amne en pleine lumire. Elle me porte encore quelques instants
et m'aide  m'asseoir sur une sorte de canap.

Nous devons tre dans l'entre d'un btiment. Nous voyons
l'extrieur par les portes ouvertes. Il fait jour, je n'ai
aucune ide de l'heure. La fille me laisse et se dirige
vers des personnes vraisemblablement  l'accueil. Tout le
monde me regarde berlu, il est vrai que je suis  moiti
nu, couvert d'ecchymoses, avec une blessure de balle dans
l'paule qui date d' peine un jour ou deux. La fille qui
m'a tir de l est habille trangement, elle porte une
sorte de combinaison grise lgrement moulante, qui laisse
deviner ses formes superbes. Elle est bien brune comme il
m'avait paru. Elle doit faire  peu prs ma taille. Elle
a la peau bronze. Je lui donnerais entre vingt-cinq et
trente ans. Elle a comme un petit sac  dos, enfin plus
exactement il semblerait que sa combinaison contienne un
sac intgr dans le dos. Des sortes de bretelles passent
au niveau des paules, d'aspect mtallique, ainsi qu'une
ceinture du mme aspect. Je crois en tout tat de cause
que je ne suis pas trop rveill et je ne distingue pas
trs bien. Elle parle avec les personnes  l'accueil et
me dsigne du doigt  un moment. La personne  l'accueil
passe un coup de fil. La fille lui dit de tout vidence
merci et se dirige vers la sortie. Quand je ralise qu'elle
s'en va, je tente de me lever pour la suivre, mais je suis
trs faible. J'ai beau serrer ma pierre cela ne change pas
beaucoup les choses,  croire que son effet avait une dure
limite. Et alors que je me lve, la dame de l'accueil accourt
vers moi. Elle me parle en anglais.

- Non non monsieur, restez assis, j'ai appel l'ambulance
ils seront l dans une minute. Votre collgue m'a expliqu
pour l'explosion dans la cave. Mais elle devait partir et
ne pouvait attendre.

Je n'ai pas la force d'en faire plus, je me laisse retomber
dans le canap. La dame de l'accueil me propose  boire
un peu d'eau, que j'accepte. J'apprhende un peu de voir
sortir mes poursuivants de la porte par laquelle nous sommes
arrivs dans ce hall. Mais l'ambulance ne tarde pas  arriver,
et je n'ai pas vraiment le temps de m'inquiter. La dame
de l'accueil va  l'encontre des ambulanciers et leur explique
sans doute ce que lui a racont la fille. Ils me placent
sur une civire, et environ trois quarts d'heure plus tard,
peut-tre beaucoup plus ou beaucoup moins car j'ai lgrement
perdu le sens du temps et je n'ai plus de montre, je suis
dans un lit d'hpital. Avant mme qu'un docteur n'arrive,
je m'endors, puis.

Une infirmire me rveille. J'ai d dormir plusieurs heures.
Elle m'explique que le docteur va passer me voir, qu'ils
ne m'ont pas rveill aprs mon arrive ce matin, mais que
je dois rpondre  quelques questions. Je suis attach,
j'ai une menotte au poignet gauche, ainsi qu'une seringue
pour accueillir un tube dans une des veines. Ils m'ont peut-tre
dj inject quelque chose, du sucre ou un sdatif. Plutt
un sdatif que du sucre parce que j'ai vraiment du mal 
me rveiller. Je m'aperois aussi que j'ai une trace de
brlure trs prononce au poignet droit. De toute vidence
ma sensation juste avant que je ne me dbarrasse du bracelet
tait bien relle. J'ai des douleurs partout,  mon paule
entre autres. J'ai trs faim. Je suis habill en petite
tenue d'hpital. Quelques secondes plus tard le docteur
entre dans la pice.

- Bonsoir, je suis le docteur Alexander Gallus. Je vous
ai laiss vous reposer un peu avant de venir vous poser
quelques questions. Vous tes salement amoch, que vous
est-il arriv ? Je veux bien croire que l'explosion alors
que vous travailliez dans les caves vous ait occasionn
tous vos bleus et blessures superficielles, mais ce n'est
srement pas elle qui vous a tir une balle dans l'paule.
Alors, qui tes-vous ? Je vous avertis, je dois dclarer
toute blessure par balle  la police, et je l'ai dj fait.
Deux policiers sont venus vous prendre en photo et rcuprer
vos empreintes. Des amis sont aussi passs pour vous voir,
mais vous dormiez, nous ne leur avons pas permis d'entrer,
d'autant que nous prfrons attendre le rapport de police
avant de vous laisser voir qui que ce soit. Ils n'ont pas
laiss de message, et ont dit qu'ils repasseraient.

Je comprends qu'ils m'ont dj retrouv. Dcidment je crois
que je ne pourrai pas leur chapper encore longtemps. Cela
fait deux fois que je russis  leur fausser compagnie,
j'ai peur que la troisime je n'aie plus cette chance. Et
qui est donc cette fille qui m'a sorti de l ? Le docteur
s'impatiente.

- Vous comprenez ce que je dis ?

- Oui, oui, excusez-moi. Je rflchissais  qui pouvaient
tre ces personnes qui dsiraient me voir.

Je dcide de ne rien cacher, aprs tout je n'ai rien fait
de mal.

- Je m'appelle Franois Aulleri, je suis franais. Je ne
travaillais pas dans les caves, j'y tais retenu prisonnier.
Je suis poursuivi pour des raisons que j'ignore depuis plus
de deux semaines par des personnes que je ne connais pas.
Quelle heure est-il et quel jour sommes-nous ?

Il est trs surpris.

- Nous sommes le dimanche 17 novembre, il est 6 heures passes
du soir. Hum, soit vous ne manquez pas d'imagination, soit
j'ai du mal  vous suivre. Mais vous arrivez d'o, de France
?

- Du Mexique, mais J'ai bien t enlev une premire fois
en France, il y a deux semaines, ensuite je me suis retrouv
aux USA, prisonnier du Pentagone. D'o je me suis chapp
pour arriver au Texas, puis au Mexique. J'ai t de nouveau
enlev et pris dans une fusillade o j'ai reu la balle
dans l'paule que vous avez remarque. Par la suite un gars
m'a attaqu mais j'ai russi  m'en tirer. Cela explique
toutes les ecchymoses et blessures superficielles. J'ai
finalement pris un vol pour Sydney aprs un petit problme
 la correspondance de Los Angeles ; et aussitt  l'aroport
je me suis encore une fois fait kidnapper. Et c'est une
fille qui m'a dlivr et sorti de je ne sais pas o, de
caves d'aprs ce que vous me dites.

Il ne peut s'empcher d'clater de rire.

- Des caves de la Maison du Gouvernement, dans les Jardins
botaniques royaux, ce n'est pas rien comme endroit pour
se faire enlever ! Dcidment entre cela et le Pentagone,
vous choisissez bien. Mais je ne vous crois pas. Je crois
juste que vous tes un petit employ d'entretien, ou un
rfugi qui se fait passer pour un autre et cherche l'asile.

- Vous me croyez si vous avez envie, je m'en moque. Ce qui
est sr c'est que ds que la nuit sera tombe et la plupart
des personnes parties de l'hpital, mes prtendus amis vont
revenir et demain vous n'entendrez plus jamais parler de
moi, sauf dans un fait divers d'un de vos quotidiens peut-tre.
Je m'appelle Franois Aulleri, les gens m'appellent gnralement
Ylraw, vous pouvez vrifier, si vous voulez je vous donne
le numro de mes parents o d'amis en France qui parlent
anglais, cela serait d'ailleurs bien aimable de votre part,
car ils doivent s'inquiter. Quoi qu'il en soit je vous
remercie de m'avoir aid mme si vous ne me croyez pas,
mais est-ce que vous pourriez m'enlever ces menottes, j'aimerais
vraiment partir.

- Dsol, pas avant que la police ne me confirme que vous
n'tes pas connu de leurs fichiers.

- Et ma pierre ? O est ma pierre ?

- Votre pierre ? Ah oui le caillou que vous serriez si fort
dans votre main, il est l sur la table de nuit. C'est quoi
encore cela, ce ne serait pas la pierre magique pour laquelle
le monde entier vous poursuit ?

Je me rends compte  quel point cette histoire est dmente.
Comment pourrait-il me croire ? Et comment pourrais-je lui
expliquer sans qu'il ne me prenne pour un fou que je pense
que cette pierre est un moyen de me protger contre les
bracelets que portent les gens qui me poursuivent ?

- Laissez tomber, vous avez raison, cette histoire est folle
et je dois l'tre aussi. Mais s'il vous plat, est-ce que
vous pourriez me dtacher ?

- Pas avant demain matin, dsol. Vous me rappelez l'orthographe
de votre nom, je vrifierai demain matin avec votre ambassade,
on ne sait jamais. Je vais aussi leur envoyer une photo
de vous. J'utiliserai celle que j'ai faite pour la police
tout  l'heure.

Je lui rpte mon nom, donne quelques numros de tlphone
en France o il pourra se renseigner sur moi. Il m'explique
qu'une infirmire va passer pour me laver et soigner mes
blessures, qu'ensuite le repas est  7 heures du soir et
que lui repassera demain vers 9 heures du matin. Il complte
sur la procdure en cas de besoin d'aller aux toilettes,
c'est vrai qu'en tant attach au lit ce n'est pas des plus
pratiques, puis il quitte la pice.

Je me retrouve seul. Il fait encore trs jour pour l'heure.
L'hpital doit tre climatis. Il est vrai que nous sommes
sans doute en plein t ici. Je reste rveur quand je me
dis qu'un peu plus de deux semaines auparavant je partais
pour l'le de R et me noyais presque dans l'eau glace
de l'Atlantique. Je suis maintenant de l'autre ct de la
Terre proche des eaux srement plus tides du Pacifique.
Que sont dsormais toutes mes interrogations que j'avais
alors ? Ne plus avoir qu' penser au jour le jour limine-t-il
toutes les questions plus profondes sur la vie et ses raisons
? Mais le monde tourne-t-il mieux ? Ne vais-je pas retrouver,
aussitt cette histoire termine, toujours la mme vie,
les mmes dceptions ? Cette histoire se terminera-t-elle
un jour pour moi, ou vais-je y rester ? Serait-il possible
que tous mes dsespoirs face au monde tel qu'il est aient
trangement un lien avec cette organisation qui me poursuit,
et qui semble tre prsente partout ? La Maison du Gouvernement
a dit le docteur, cela ne peut tre un hasard aprs le Pentagone.
Et Juan lui aussi disait que cette organisation tait infiltre
dans le pouvoir mexicain. Mais quelle influence a-t-elle
vraiment ? N'est-elle qu'un ensemble d'hommes et de femmes
qui profitent uniquement de positions privilgies, ou dcident-ils
d'une politique globale ? Sont-ils matres des choix conomiques,
des guerres, des diffrences entre les pays ? Si seulement
j'avais encore ces cahiers, j'aurais pu y trouver sans doute
d'autres informations. Mais j'ai bien peur qu'ils ne soient
tous dtruits dsormais, les six que j'avais ont brl dans
la Viper, et la personne qui a vol les cinq autres les
a srement faits disparatre sur le champ. Je reste songeur
et perplexe, ralisant que j'ai peut-tre  porte de main
les lments qui expliqueraient pourquoi le monde tourne
comme il tourne et pas autrement.

Je reviens  une considration plus terre--terre et je
tente de tirer un peu sur ma menotte. Mais c'est mon bras
gauche qui est attach, et avec ma blessure je n'ai vraiment
aucune force. Quelques minutes plus tard une infirmire
entre dans la pice. Elle me pose des questions sur comment
tout cela m'est arriv tout en me passant diverses pommades
et en me rajoutant un bandage pour ma blessure  l'paule,
ainsi que de nombreux pansements. Je n'ai pas la force de
tenter de lui expliquer la vritable histoire, et j'invente
diverses choses banales. Il lui faut tout de mme un peu
de temps pour me nettoyer et venir  bout de l'ensemble
de mes blessures ; je suis vraiment recouvert de brlures,
de plaies, d'ecchymoses... Elle termine juste avant que
le repas du soir ne soit servi. Cela fait du bien de se
sentir propre  nouveau. Je mange avidement, j'ai une faim
de loup. J'en profite pour mettre une cuillre de ct,
cela pourrait, sait-on jamais, m'aider  dmonter la barre
 laquelle je suis attach.

Je demande  l'infirmire qui revient chercher mon plateau
comment faire pour aller aux toilettes, elle me dit que
pour cela elle repassera avec le gardien dans un moment
de manire  ce qu'il m'accompagne. Ce sera une occasion
pour moi de me faire la belle. Cependant je n'ai plus d'habit,
plus d'argent, plus de papiers. J'ai tout perdu dans l'explosion.
Comment vais-je bien pouvoir faire pour survivre ici, 
Sydney ? Je vais devoir voler ? Je devrais aller  l'ambassade,
me dis-je. Et dire qu'ils m'ont dj retrouv... C'est trop
dur. Je suis  la fois passionn par ce qu'il m'arrive,
et tellement fatigu. On est toujours beaucoup moins fort
que l'on croit quand on se retrouve vraiment face au danger.
 ce moment je dormirais bien encore, mais je crois que
ce n'est pas trs raisonnable et que je dois partir au plus
vite. Je regarde un peu plus en dtail si je ne pourrais
pas dmonter la barre du lit avec ma cuillre, mais ce sont
des boulons, c'est peine perdue.

L'infirmire repasse avec le gardien pour aller aux toilettes,
c'est un molosse qui n'a pas l'air de rigoler, je me dis
que ce n'est pas gagn pour que je lui file entre les doigts.
D'autant qu'il est bien organis. En effet il me rajoute
une menotte alors que je suis encore attach au lit. Il
utilise un engin  roulettes. Il me dtache ensuite du lit.
Aucune chance que je puisse m'chapper avec cette disposition,
l'engin  roulettes pse une tonne  dplacer. Il ne m'en
dtache mme pas dans les toilettes,  moi de me dbrouiller
avec une seule main. Je ne peux mme pas rcuprer du savon
en me lavant les mains, pour tenter de faire glisser la
menotte. Moralit c'est fichu,  aucun moment je ne suis
libre de mes menottes. Bref, je me retrouve dans mon lit,
avec ma cuillre. J'ai un doute sur le fait que cela suffise
 loigner tous les vampires qui tournent autour de moi.

La seule chose que j'espre dsormais, c'est qu'ils ne repassent
pas dans la nuit. Pourtant ils savent de toute vidence
que je suis l ; je ne vois pas qui d'autre aurait pu passer
me voir cette aprs-midi. Il sera bien avanc, le docteur,
me dis-je, quand il ne retrouvera plus que mon poignet attach
au lit, demain matin ! Il doit bien y avoir un moyen tout
de mme. Je remarque que j'ai toujours la seringue dans
une veine de mon poignet gauche, j'ai alors l'ide de m'en
servir pour tenter d'ouvrir les menottes. Le moins que l'on
puisse dire c'est que c'est un peu douloureux  retirer.
J'essaie de tirer l'aiguille doucement mais il semble que
de l'enlever d'un coup net soit plus efficace. Je serre
les dents et laisse chapper quelques injures. Je n'ai pas
le coup de main de l'infirmire et je mets un peu de sang
partout sur les draps. Mais bien sr toutes mes rfrences
se limitant  James Bond et Indiana Jones, je me rends compte
qu'il est beaucoup plus difficile que cela d'ouvrir une
paire de menottes avec une simple aiguille. J'y passe bien
trois quarts d'heure  une heure, sans rsultat. Rsign
je tente sans succs de trouver autour de moi d'autres objets
pour m'aider. Il est presque 22 heures quand, du et inquiet,
je m'endors.

Je me rveille au milieu de la nuit. Je n'ai plus vraiment
sommeil, le dcalage horaire doit jouer un peu. Quelqu'un
est pass pour teindre la lumire, ce qui n'est pas pour
me rassurer. J'coute attentivement, persuad d'entendre
des bruits suspects, qui ne doivent tre que des toussotements
d'autres patients. Je tente de trouver l'interrupteur pour
rallumer mais pas moyen de mettre la main dessus. Je me
dis vraiment que j'aurais d faire attention  cela avant
de m'endormir. Mon manque de prvoyance me perdra ! J'ai
toujours mon aiguille que je me suis retir du bras. Certes
elle ne fera guerre le poids contre un pistolet ou un couteau,
mais d'une part c'est tout ce que j'ai, et d'autre part
cela pourrait suffire pour mettre en droute un maraudeur
un peu douillet. Je suis tellement sur mes gardes qu'il
me sera sans doute impossible de me rendormir. Je n'ai aucune
ide de l'heure ni de mon temps de sommeil, mais il fait
encore nuit noire. Il ne doit pas tre plus qu'une heure
ou deux du matin. Je tire un coup sec sur mes menottes,
nerv. J'ai une vive douleur dans l'paule comme retour
de bton. Si seulement je n'tais pas attach, je pourrais
partir d'ici...

Trente minutes, peut-tre une heure, passent. Je suis 
l'afft du moindre bruit. Mes yeux ne se sont que difficilement
habitus  l'obscurit qui est presque complte ; un store
doit empcher les lumires de la ville de pntrer dans
la pice. J'entends ou crois entendre une porte qui se ferme.
Je retiens ma respiration. Mon coeur tambourine dans ma
poitrine et rsonne dans mes oreilles. Il y a quelqu'un
qui marche j'en suis presque sr. Je prends l'initiative
de me cacher sous le lit. Je me lve en tentant de faire
le moins de bruit possible, mais invitablement cela produit
quelques grincements. Je descends doucement et me place
sous le lit. Je tire le drap de manire  ce qu'il cache
la menotte encore attache et laisse croire que je me suis
chapp. Le drap pend et forme une petite tente qui me cache.
Je retiens de nouveau ma respiration pour entendre mieux
si les pas sont toujours audibles. Je n'entends rien de
quelques secondes. Puis un lger couinement s'chappe de
la poigne de ma chambre. Mon coeur s'acclre, quelqu'un
est en train de rentrer dans la pice ! Je serre la seringue
dans ma main droite, et tente de faire le moins de bruit
possible. Les pas s'approchent, il ne doit y avoir qu'une
seule personne, maintenant  quelques centimtres seulement
de moi. Elle fait le tour du lit, doucement. Je retiens
toujours ma respiration. Quelques secondes passent puis
elle semble s'loigner pour quitter la salle. Je dois absolument
reprendre mon souffle. J'essaie de le faire le plus doucement
possible.

Mais j'choue. La personne revient abruptement vers le lit
et soulve le drap en l'arrachant du lit. Je tente de lui
planter l'aiguille dans la jambe mais elle m'attrape le
bras et me tire de dessous le lit. Dans le mme mouvement
me lance un coup de pied tellement violent qu'elle me fait
dcoller du sol et atterrir contre la table de nuit. Tout
se renverse dans un fracas terrible. Je lche ma seringue.
Je crie  l'aide de toutes mes forces mais elle me soulve
de nouveau par le bras et la jambe et me projette en avant,
je voltige jusqu' ce que la chane des menottes se tende
et m'arrache des cris de douleur. Je ne peux pas distinguer
mon agresseur, mais en tentant de m'aggriper j'ai pu deviner
que c'est un homme, trs grand. Je retombe de l'autre ct
du lit. Je sens ma blessure s'ouvrir et du sang en sortir,
en imbiber le bandage, et couler sur mon torse. Alors qu'il
s'approche je m'aide du rebord du lit et lui dcoche un
puissant coup de pied dans le torse. Il est beaucoup trop
grand pour que je parvienne  le toucher au visage. Il tape
dans le mur du fond mais ne semble pas affect outre mesure
car deux secondes plus tard je reois son tibia dans mon
estomac. Il a donn le coup avec une telle force que le
lit s'est presque dviss du sol. Mais je ne me laisse pas
faire et rtorque par un coup de poing, qu'il pare et utilise
pour me retourner, s'avancer un peu en contournant le lit
et me lancer de nouveau en me tirant de toutes ses forces
pour me projeter jusqu' ce que je sois de nouveau cartel
par les menottes et que je m'crase lamentablement contre
le deuxime lit de la pice. Je sens cependant que la barre
de mon lit est en train de cder. Il va falloir qu'elle
cde vite si je veux avoir une chance ! Mais je n'ai pas
beaucoup le temps de faire des suppositions. Je continue
 crier  l'aide quand il me donne de nouveau un coup de
pied qui termine de dtruire ce qui reste de table de nuit.
Dans l'obscurit, je tombe par hasard le genou sur ma seringue,
je la rcupre et lui donne rapidement plusieurs coups dans
la poitrine quand il s'approche de moi. Mais il semble insensible
 la douleur, et russit  me subtiliser mon aiguille en
me broyant la main. Je ne sais plus si je crie toujours
 l'aide ou si ce ne sont que des hurlements de douleur.
Satisfait d'avoir rcupr ma seule arme, il me la plante
dans le ventre. La douleur est immdiate et insupportable.
Mais il ne s'arrte pas l et me soulve de la mme main,
en me tenant au bout de son poing avec l'aiguille dans mon
ventre. Je pends pli sur ses avant bras, prs  tourner
de l'oeil. Je pardonne le petit Jsus d'avoir mis le pain
 l'envers sur la table...

Mais ce n'est pas ncessaire, la lumire envahit la pice,
et j'entends le gardien crier "mains en l'air". Alors l'homme
me lche, et je retombe lourdement au sol,  moiti tourn,
pendouillant au bout de mon bras gauche toujours attach
au lit par les menottes. L'homme saute par-dessus le lit,
il y a un coup de feu, et un bruit de bris de glace. Je
ne sais pas si c'est la balle qui a bris la vitre, ou l'homme
qui s'est jet par la fentre. Le gardien court vers elle
et je l'entends jurer, laissant prsager que mon agresseur
s'est enfui. Il accourt par la suite vers moi. Il me demande
si cela va.

- Tout baigne...

Lui dis-je en crachant du sang.

- Qu'est ce qu'il s'est pass ? Il vous voulait quoi ce
type ?

Pour l'instant j'ai une aiguille de cinq ou six centimtres
plante dans le bide et je crache la moiti de mon sang.
De plus cela ne m'tonnerait pas que j'aie aussi un bras
cass ou l'paule dmise, alors j'ai d'autres soucis que
savoir ce que me voulait ce gars.

- Il voulait m'offrir des fleurs, mais j'ai refus.

- C'est vrai ? Vous tes sr ?

Je m'nerve pour de bon.

- Mais bordel j'en sais rien ce qu'il voulait ce mec ! Il
voulait me buter, c'est pas assez clair comme cela ! a
vous arrive souvent de tabasser les gens et leur trouer
le bide comme cela avec autre chose en tte ! Vous voyez
pas que je suis en train de perdre tout mon sang bordel,
a vous viendrait pas  l'esprit d'appeler une infirm...
Kof ! Kof !

Je m'touffe  moiti avec mon sang en hurlant. Mais l'infirmire
est dj l et avec l'aide du gardien, elle me replace sur
le lit. Elle me retire l'aiguille du ventre. J'ai quelques
contractions quand elle dsinfecte avec un coton ou un tissu
imbib d'alcool ou de dsinfectant. Je ne veux perdre connaissance
 aucun prix.

- Dtachez-moi !

Je les supplie mais le gardien refuse.

- Mais il va revenir !

- Ouh cela m'tonnerait, avec la balle que je lui ai tire
dans le dos ! Nous ne sommes qu'au deuxime tage, mais
il y a bien trois ou quatre mtres de haut. Il ne va srement
pas faire long feu. De plus je vais appeler sur le champ
le poste de police, et dans quelques instants ils seront
sur place.

- Si ce n'est pas lui qui va revenir, il y en aura d'autres.
Dtachez-moi, je n'aurai pas autant de chance la prochaine
fois.

L'infirmire est de mon avis et me soutient.

- C'est vrai, dtachez-le donc, que peut-il bien faire dans
l'tat o il est ? Regardez-le, il ne peut mme pas bouger.

- Dsol, je ne voudrais pas me faire taper sur les doigts.

C'est sans espoir, ce froussard ne changera pas d'avis.
L'infirmire prend soin de moi. Je pars dans quelques rvasseries.
Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire. Comment
pourrais-je m'en sortir ? Ils me retrouvent toujours. Et
ce marabout, o peut-il bien tre, comment le retrouver
dans une si grande ville ? Cette histoire est dmente, comment
le retrouver, c'est impossible... J'ai plus envie d'aller
directement  l'Ambassade franaise et me faire rapatrier,
ne serait-ce que pour prendre du repos et mettre un peu
d'ordre dans ma tte. D'autant plus que je n'ai plus ni
papiers ni argent ici et que je ne pourrai pas m'en sortir
trs longtemps, surtout dans l'tat o je suis. Je demande
l'heure  l'infirmire. Il est 2 heures 30 du matin. Je
n'ai pas eu le temps de voir mon agresseur, mais au vu des
mthodes je parierais pour un copain de celui du Mexique.
Mais que me veulent ces gars, pourquoi ne pas me tirer une
balle dans la tte directement s'ils veulent me tuer ? Cherchent-ils
 m'intimider,  me faire abandonner ? Mais c'est eux qui
me courent aprs, que pourrais-je bien leur avoir fait ?
En pensant cela je me remmore le vieil homme dans la pice
o j'tais retenu prisonnier aprs mon arrive  Sydney.
Il a dit que je m'acharnais sur eux. Est-ce vraiment le
cas ? Est-ce que par le simple fait que je recherche ce
marabout et que je cherche  comprendre cela les met en
danger ? Ne serais-je pas plutt un guignol dans l'histoire,
manipul par quelqu'un d'autre qui veut me faire porter
le chapeau ? Pourquoi le gars au Pentagone m'avait dtach
? Pourquoi le gars au Texas m'a conseill de venir ici,
 Sydney, juste avant de mourir ? tait-ce une mise en scne
?  Pourquoi cette fille me sort d'affaire pour disparatre
aussitt ?  Mais qui pourrait avoir intrt  s'attaquer
 cette organisation ? Un autre mouvement rival ? Certains
services secrets ? Je ne comprends rien. Mon attaque de
ce soir serait-elle une reprsaille suite  l'explosion
qui m'a dlivr ? Serais-je quelqu'un d'autre ? Aurais-je
perdu la mmoire d'une partie de ma vie ? Est-ce que j'ai
loup un pisode ? Est-ce que je me suis rveill hors de
l'eau  l'le de R en effaant tout un pan de ma vie ?
Mais c'est impossible, Guillaume, les autres, ils taient
tous l, il n'a rien pu se passer d'autre.  quel moment
alors, au Pentagone ? Ce n'est pas possible non plus, j'ai
appel mes parents du Texas et tout tait comme je m'y attendais.
Je suis tout de mme subitement paniqu  l'ide de ne pas
tre au moment o je le crois. Je demande confirmation 
l'infirmire.

- Pardon, mais quel jour sommes-nous ?

- Nous sommes dimanche 17, euh non en fait lundi 18 novembre
dsormais. Vous ne vous rappelez plus o vous tes ?

- Si si, c'est juste pour vrifier... Mais, euh, de quelle
anne ?

- 2002, nous sommes en 2002. Le pauvre, il perd la tte...

Cela me rassure au moins sur un point, c'est que je n'ai
semble-t-il pas perdu la mmoire. Je continue alors mon
raisonnement. Imaginons que l'organisation pense que je
suis contre elle. Cette histoire de marabout est peut-tre
juste une manigance pour me faire courir  la recherche
d'une explication qui n'existe peut-tre pas. Mais pourquoi
moi ? Me font-ils passer pour quelqu'un d'autre ? Cela expliquerait
pourquoi ils s'obstinent tous  me parler dans leur langue.

Je reviens brutalement  la ralit moins complexe d'une
souffrance directe quand l'infirmire s'attaque  refaire
mon bandage. Toutefois j'ai au moins choisi que faire ;
je vais le plus tt possible  l'ambassade de France pour
tenter de rentrer chez moi. Je me laisse soigner sans broncher,
presque las et accoutum  la douleur, encore une dizaine
de minutes avant que les policiers n'arrivent. Ils me posent
plusieurs questions. Pourquoi je pense que cette personne
m'a attaqu. Si je l'ai vue, si je peux la dcrire. J'essaie
d'en dire suffisamment pour les satisfaire, mais pas trop
pour ne pas me lancer dans d'interminables explications.
Personne ne croirait mon histoire, de toute faon. Je demande
ensuite  tre dtach, mais ils refusent. Ils disent ne
pas savoir pourquoi j'ai t attach, mais qu'il y a srement
de bonnes raisons et qu'ils ne veulent pas prendre le risque.
Je ne tente pas plus de les convaincre, je suis fatigu
et de toute manire c'est peine perdue.

Encore quelques minutes de soins. L'infirmire remarque
que mon lit est compltement bancal. Elle pense qu'il serait
prfrable de me changer de chambre, d'autant que la fentre
est casse et qu'il va y avoir des courants d'air. Elle
me demande de patienter quelques instants pendant qu'elle
descend au premier retrouver le gardien pour qu'il me dtache
pendant le transvasement. C'est vrai que le lit a pas mal
souffert. Je secoue un peu la barrire. Elle a t bien
endommage pendant la bagarre, et je pense que je pourrai
parvenir  la dsolidariser du lit. Si je veux partir c'est
maintenant ou jamais. Cela en comptant que je puisse marcher
dans mon tat. De plus je serai assez vite repr attach
 un tube en mtal avec des menottes. Vont-ils vraiment
tenter de revenir une fois de plus ? Ou serait-il envisageable
de faire un somme jusqu' l'arrive du docteur ? Je ralise
aussi qu'en Australie, comme les autres pays anglo-saxons,
le premier tage doit tre le rez-de-chausse. Le gardien
a mentionn que nous tions au deuxime tage tout  l'heure,
mais cela quivaut  un premier tage en France. Il a prcis
trois ou quatre mtres de hauteur, c'est srement jouable.
C'est souvent quand on doit prendre des dcisions rapidement
que l'on prend la mauvaise, mais c'est aussi toujours l
qu'on regrette de n'avoir rien fait.

Je suis tent mais tout bien rflchi je dcide de ne rien
faire. Je parie sur le fait qu'ils ne vont pas revenir me
tabasser de la nuit, et que cela sera plus simple vis--vis
de l'ambassade. Fuir donnerait sans aucun doute des arguments
pour supposer que j'ai quelque chose  me reprocher. Le
gardien et l'infirmire reviennent, et je me retrouve quelques
instants plus tard dans une nouvelle chambre, proche de
la loge de l'infirmire de garde, pour me rassurer. Je le
suis effectivement et je m'endors presque paisiblement,
en m'imaginant que ds le lendemain j'aurai un vol pour
la France et que si cela se trouve dans deux jours je serai
dans mon appartement  Paris.

C'est le bruit de la cl dans la serrure des menottes qui
me rveille. Le docteur qui m'a vu la veille est dans la
pice, ainsi que le gardien.

- Toutes mes excuses, monsieur Aulleri, nous avons bien
eu confirmation de votre ambassade que vous tes port disparu
en France depuis une semaine, avec un dernier contact du
Texas. J'ai peine  y croire mais votre histoire semble
vridique. L'ambassade se charge de transmettre  vos parents
que vous tes bien sain et...

Il se reprend.

- Enfin sauf, du moins.

Il sourit, comme s'il pensait avoir fait une bonne blague.
Cela ne me fait pas rire. Si ce charlot ne s'tait pas obstin
 vouloir m'attacher, je n'aurais peut-tre pas eu un second
nombril. Enfin, c'est tout de mme une bonne nouvelle. Il
voit que je ne ris pas, reprend un air srieux et poursuit.

- Une personne de l'ambassade va passer dans la journe
pour vous demander quelques informations pour votre rapatriement,
et le rglement avec l'hpital. Je suis vraiment confus
de vous avoir trait ainsi, mais comprenez que je ne peux
prendre aucun risque  l'intrieur de l'hpital.

Je ne rponds pas. Il quitte la pice quand un infirmier
m'apporte mon petit-djeuner. Et tout en djeunant, ma pierre
me revient  l'esprit. Je ne prends pas le temps de terminer,
me lve et sort de la pice pour demander  une infirmire
o se trouve mon ancienne chambre. Elle ne sait pas mais
quand je lui prcise que c'est celle o la vitre a t casse
la nuit prcdente, elle comprend tout de suite et m'indique
comment m'y rendre. Personne n'a encore fait le mnage et
je retrouve ma pierre rapidement. Une fois de plus je me
sens mieux en la serrant de nouveau dans ma main, cela me
redonne du courage, d'autant que les choses se prsentent
plutt bien maintenant. Je retourne doucement vers ma chambre,
en boitant un peu.

- Excusez-moi, mais si j'tais vous je n'y retournerais
pas et je partirais sur le champ. Parce qu'il y en a d'autres
qui arrivent.

Je me retourne subitement, surpris. C'est la fille de l'autre
jour, et elle m'a parl d'une voix timide en franais. Elle
est habille de la mme manire, avec sa combinaison.

- Suivez-moi, nous pouvons sortir par l.

- Et pourquoi devrais-je vous suivre, qui me dit que vous
n'tes pas comme tous les autres en train de vous jouer
de moi ?

- Vous faites comme vous voulez, mais deux de vos poursuivants
habills en policier ne vont pas tarder. Et puis je vous
ai tir d'affaire l'autre jour. Je ne pouvais pas savoir
que vous ne seriez pas en scurit dans cet hpital.

- Comment vous savez que je ne suis pas en scurit ? Vous
tiez l la nuit dernire ? Et pourquoi vous parlez franais
tout d'un coup ? Et comment vous savez que ces deux policiers
sont contre moi ?

Elle est gne et ne rpond pas. Elle s'en va alors, en
me disant que je suis libre de choisir de la suivre ou pas.
Je suis trs nerv mais je dcide de lui faire confiance.
Elle marche rapidement et j'ai un peu de mal  aller  son
rythme. Nous descendons un escalier pour nous retrouver
sur l'arrire de l'hpital ; nous traversons une avenue
puis un petit parc. Je n'ai pas de chaussures et j'ai beaucoup
de mal  marcher par terre. J'ai toujours ma pierre dans
ma main. Je tente de marcher le plus possible dans l'herbe,
ce n'est pas trs pratique et je titube souvent, d'autant
que je n'ai pas une forme olympique. J'ai mal  ma blessure
au ventre, en plus des autres auxquelles je me suis presque
accoutum. Je tente de lui poser des questions tout en marchant
mais elle ne rpond pas. Elle avait raison sur un point,
il y a bien deux policiers qui nous ont pris en chasse.
Ils dbouchent de la mme sortie que nous quelques minutes
plus tard. Quand elle s'en aperoit elle part en courant.
Je lui crie que je ne peux la suivre et je trottine difficilement
 ses trousses. Elle me distance en un clin d'oeil et disparat
dans une rue alors que je suis en plein milieu d'un carrefour.
Je ne suis pas au bout de mes peines, arrive en mme temps
sur moi l'autre homme de la nuit prcdente. Il a un peu
de mal  marcher mais face  lui je ne ferai pas long feu.
Et alors qu'il arrive vers moi par le ct, les deux policiers
l'interpellent et lui demandent de s'arrter. Il semble
ne pas les couter et il est  deux doigts de m'attraper
quand ils lui tombent dessus. S'ensuit une bagarre entre
l'homme, qui tient tte, et les deux policiers qui semblerait-il
n'ont pas l'intention de se servir de leurs armes. Toujours
est-il que je ne cherche pas  admirer le spectacle et je
m'clipse discrtement dans la mme petite rue que la fille,
avec maigre espoir de la retrouver.

Je marche vite, trottine un peu, pendant une bonne trentaine
de minutes en esprant que cela suffira pour leur faire
perdre ma trace. Mais je ne sais pas quoi faire ni o aller.
Je n'ai pas d'argent, pas d'habits. Moi qui me faisais une
joie  l'ide de rencontrer la personne de l'ambassade pour
planifier mon retour. Je me dis alors que le mieux est de
m'y rendre directement. J'ai cependant besoin de vtements.
J'envisage de les voler, aprs tout je n'ai pas beaucoup
d'autres choix. Mais je rflchis que pour peu que le magasin
dans lequel je fais mon forfait soit quip de camras,
cela pourrait me causer des tracas pour mon retour en France.
Alors je me convaincs de trouver une jolie vendeuse dans
une boutique de vtements, de lui expliquer tous mes problmes
en esprant qu'elle aura la bont de me donner de vieux
habits ou des invendables. Je ne vais pas jusqu' m'imaginer
un rendez-vous galant. Dans l'tat o je suis je ne pourrai
gure tre sduisant, je mise plus sur la piti. Je ne rechignerais
pas contre un peu de tendresse, toutefois, aprs tous ces
coups, pens-je, mlancolique. Mais j'imagine que cela est
plus qu'accessoire par les temps qui courent. J'vite plusieurs
magasins objectivement beaucoup trop classiques o la tte
des vendeurs m'inspire plus un coup de pied au derrire
qu'un peu d'aide. Je trouve aprs quelques centaines de
mtres un magasin plutt tendance mode jeune. J'entre sur
la vision agrable d'une jeune et jolie vendeuse. Elle me
regarde d'un air trs suspicieux, et je la comprends, entre
mes multiples blessures et ma courte chemise de nuit, je
dois avoir l'air du parfait psychopathe tout juste chapp
d'un hpital psychiatrique.

- Bonjour, avant que vous ne me mettiez dehors, laissez-moi
vous expliquer en deux mots. Voil je suis franais, je
me suis fait agresser, j'ai perdu tous mes papiers, mes
habits et mon argent. Je sors de l'hpital o l'on m'a soign
mais en attendant mon rapatriement en France je n'ai pas
de quoi m'habil...

- C'est qui lui ?

Celui que j'identifie comme le patron est arriv dans la
salle, et me regarde d'un mauvais oeil. La fille tente de
lui expliquer.

- Il dit qu'il est franais et qu'on lui a vol ses habits,
je crois qu'il veut du bl.

- Franais mon cul oui ! Allez casse-toi avant que j'appelle
les flics ! Encore un tar !

- Mais non je ne veux pas d'argent, je veux juste de vieux
habits si vous avez et...

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il m'a dj fichu
dehors. Je repars alors, l'me en peine. Je marche toujours
en direction de ce que je crois tre le centre-ville, ne
serait-ce que par les grands immeubles qui s'y trouvent.
Soudain je ralise qu'un type me suit. Je commence  trottiner,
mais il marche vite et commence mme  courir. J'oublie
mes douleurs et je cours moi aussi. Mais il me bouscule
et je m'crase contre des poubelles. Je tombe au sol mais
je tiens bon ma pierre dans ma main. Les poubelles se dplacent
sous le choc, et elles drangent un groupe de sans-abri
qui squattait un peu aprs. L'homme m'attrape, me relve
du sol et s'apprte  me frapper quand trois ou quatre personnes
du groupe l'entourent et commencent  lui chercher des noises,
lui demandant si c'est lui qui a bouscul les poubelles.
Il les ignore mais l'un d'eux lui donne une tape dans l'paule
pour qu'il se retourne. Il se tourne et le pousse violemment.
Le SDF tombe au sol. Ses collgues dmarrent au quart de
tour et se jettent sur lui. Il se dbat mais ils sont maintenant
cinq  le frapper, le mordre, lui arracher ses vtements.
Je commence  m'loigner, et quand les sirnes de la police
sifflent, le groupe de SDF laisse tomber et ils prennent
tous leurs jambes  leur cou. Une des filles du groupe me
prend par le bras et m'entrane avec eux. Je les suis.

Nous courons et faisons divers dtours dans de nombreuses
petites rues avant de nous arrter. J'ai eu beaucoup de
mal  les suivre et j'arrive en dernier, un peu  la trane.
Ils me demandent ce que me voulait ce type. J'explique tout
d'abord la mme histoire qu' la vendeuse, et j'y rajoute
que des personnes me poursuivent pour une raison que j'ignore,
et que de toute vidence elles veulent me tuer. Ils m'agressent
de questions. Si je suis quelqu'un d'important, si j'ai
de l'argent, si j'ai vol quelque chose, d'o je viens...
Face  cela je me dis qu'il est plus prudent que je les
laisse, n'tant pas trs sr de pouvoir compter sur eux.
Et surtout aprs tout ce sont mes soucis, et ils sont dj
suffisamment en galre comme cela semble-t-il pour ne pas
encore leur faire prendre des risques  ma place. Je les
remercie beaucoup de m'avoir tir de ce mauvais pas, et
je repars. Ils m'ont entran dans des petites rues, peut-tre
moins frquentes, mais srement aussi plus idales pour
se dbarrasser discrtement de quelqu'un. J'ai l'impression
que nous sommes partis  l'oppos de la direction dans laquelle
je situais le centre.

Malheureusement, le sort s'acharne, et je n'ai pas mme
retrouv avec plaisir une rue passante que je retrouve de
mme  mes trousses l'homme de tout  l'heure. Je pars en
courant sur le champ, il fait de mme. Je cours tout droit,
je ne sais pas o je vais. Je serre fort ma pierre pour
oublier la douleur  mes pieds et ailleurs, et j'acclre.
Je tente de crier  l'aide, mais personne ne semble vraiment
ragir. Je cherche en courant  reprer un policier. Je
m'excuse du mieux que je peux quand je renverse ou bouscule
des gens. Mais le saligaud court vite, plus vite que moi,
et si je ne trouve pas un moyen de m'en sortir rapidement
il va me rattraper. Je cours toujours sur les larges trottoirs
d'une grande avenue. Je ne veux pas qu'il me tape encore,
je n'en peux plus de ces histoires, je veux me retrouver
en paix. J'en ai trop marre ! Je sens que je vais craquer
si cela continue. Il n'est plus qu' quelques mtres de
moi. Je me rapproche de la chausse  ma droite. En Australie
les voitures roulent  gauche. Alors je veux tenter le tout
pour le tout. Quand je sens sa main sur mon bras, je serre
ma pierre encore plus fort, je hurle, lance mon bras en
arrire, le saisis par la manche et je dvie subitement
sur la droite. Je m'engage sur la chausse en regardant
au dernier moment pour voir qu'une voiture me fonce dessus.
L'homme est dsquilibr et entran avec moi. Je le lche,
m'lance et saute pour viter la voiture qui freine en urgence.
Mon pied percute le montant du pare-brise. Cela me fait
virevolter. J'entends les crissements des pneus qui hurlent
et les coups de klaxon. Je retombe alors le dos contre le
pare-brise de la voiture sur l'autre file. Elle avanait
encore un peu et je suis propuls en avant. Je roule sur
le capot et m'croule au sol. J'ai de la chance que les
voitures aient de bons freins ! Je ne pense pas tre trop
amoch. La dernire voiture qui m'a percut ne roulait plus
trs vite. J'ai juste le pied gauche en compote. Mais mon
plan  fonctionn, le gars s'est pris la voiture en plein
dedans. Je me demande mme si elle ne lui a pas roul dessus.
Les gens sortent des voitures et se regroupent autour de
nous. Il faut que je parte au plus vite avant que la police
n'arrive. De plus si je reste au sol mon corps va s'engourdir
et je ne pourrai plus bouger. Je me lve en grande peine,
j'ai mal partout. Les gens me disent de rester allong et
d'attendre les secours. Je leur dis que je ne peux pas,
que je dois partir au plus vite. Mon pied me fait horriblement
mal. J'crase la pierre dans mon poing presque pour avoir
une douleur suprieure au reste de mon corps. J'ai la tte
qui tourne. Je remarque  l'intersection suivant un arrt
de bus avec justement un bus qui arrive. Je pars en clochant
et en sautant sur un pied en faisant des signes au conducteur
pour qu'il m'attende. Je suis presque comme dans un nuage,
comme si mon corps criait qu'il veut s'arrter, perdre conscience,
et que je continue malgr tout. Je monte dans le bus au
dernier moment. Les portes se ferment, le bus part. Le conducteur
ne me demande pas de ticket, et se contente de me regarder
d'un drle d'oeil. Cela me convient.

Je n'ai aucune ide d'o va le bus, ni l'endroit o je vais
descendre. J'espre seulement distancer un peu mes poursuivants.
Dans le bus mon corps reprend petit  petit le dessus. La
douleur  mon pied gauche s'intensifie, tout comme une douleur
dans le dos, srement le choc avec la voiture. J'ai peur
d'avoir la cheville brise. Je rcupre difficilement de
ma course. Ma blessure au ventre s'est rouverte et saigne.
J'essaie de regarder le trajet du bus pour rester veill
mais tout dfile sans que je saisisse vraiment les images
; impossible de reconnatre ou distinguer quoi que ce soit.
Je demande finalement  un passager s'il peut m'indiquer
la direction du bus. Je ne comprends pas tout mais aprs
quelques prcisions il semble que le bus s'loigne du centre-ville.
Je me renseigne par la mme occasion sur l'adresse de l'ambassade
franaise et l'heure qu'il est. Il est 11 heures 45 mais
il ne sait pas o se trouve l'ambassade. J'envisage de descendre
alors assez rapidement du bus, celui-ci s'loignant du centre.
Mais je n'en ai pas la force ; je suis extnu et je dois
rester  l'intrieur pour me reposer un peu, et surtout
m'loigner pour tre un peu tranquille, prendre le temps
de rcuprer des habits et de quoi manger. Le centre de
Sydney est sans doute surveill par des camras, et ils
peuvent de cette faon me retrouver sans encombre dans l'hypothse
o ils sont effectivement infiltrs dans la police. D'un
autre ct, me retrouver dans un quartier rsidentiel ne
m'avancera pas beaucoup. Mais la brlure continue et mon
pied me fait trs mal, je n'ai pas le courage ni la volont
de bouger avant le terminus.

Terminus qui se trouve dans une partie de Sydney,  moins
que ce ne soit une ville limitrophe, qui s'appelle Glebe,
et qui se rvle tre un choix judicieux. Je reprends mes
esprits aprs m'tre momentanment assoupi. En descendant
du bus, mon pied tant froid, je me rends compte que je
ne peux pas du tout marcher. Mais  peine m'appuie-je contre
un poteau pour me reposer un peu et rflchir o aller,
que deux jeunes me demandent si cela va bien. Je suis toujours
en courte chemise de nuit, et s'ajoute  mes bleus et blessures
une cheville qui a doubl de volume. Je leur explique rapidement
que j'ai peut-tre la cheville brise. Ils sont curieux
de savoir ce qui m'arrive. Je dtaille un peu plus en leur
racontant mon kidnapping, mon vasion, l'explosion, l'hpital,
la fuite, la course-poursuite et la voiture qui me renverse...
Je suis trs tonn qu'ils ne me prennent pas tout de suite
pour un fou. Je leur explique de plus mon intention de trouver
l'ambassade pour tenter de retourner en France, car je suis
franais, prcis-je. Sur ce ils disent avoir rencontr
 leur htel deux Franais qui sauront ventuellement me
renseigner. Ils me proposent de m'y accompagner, leur htel
n'tant qu' quelques centaines de mtres.

Une fois dans leur chambre, ils m'expliquent que Glebe est
un peu l'endroit o tous les voyageurs itinrants se retrouvent.
Ils me proposent quelques trucs  grignoter que j'accepte
plus que volontiers. Nous faisons les prsentations, et
ils me demandent ensuite un peu plus de dtails sur l'histoire
qui vient de m'arriver. J'ai affaire  deux anglais de Londres,
Steve et Gordon. Ils m'expliquent qu'ils sont un couple
homosexuel, et qu'ils font le tour du monde suite  la fin
de leurs tudes, avant de se lancer dans la vie active.
Ils arrivent de l'le de Pques et par la suite ils vont
remonter vers l'Europe en passant par l'Asie du Sud-Est.
Je trouve cela trs amusant car j'ai justement un ami qui
fait, si je me rappelle bien, exactement la mme trajectoire.
Je leur dis son nom, mais ils ne semblent pas l'avoir crois.
Cela aurait t une sacre concidence pourtant !

Bref, aprs qu'ils m'aient expliqu leur trajet, l'un d'eux
va voir s'il trouve les Franais. Ils sont bien l, juste
revenus des courses pour le repas du midi. Nicolas et Fabienne,
qui eux aussi sont des randonneurs mais qui se contentent
de l'Australie et l'Ocanie. Ils sont un peu plus gs,
la trentaine passe. Ils viennent de Paris. Chaque anne
pendant les cinq semaines de vacances qu'ils peuvent prendre,
ils font une rgion du monde  pied. Cela me fait du bien
de retrouver quelques compatriotes. Les deux anglais m'ont
prt un tube de crme pour les entorses, et je leur raconte
 mon tour mon histoire, pendant que je me pommade la cheville.
Je n'omets rien de la dcouverte du bracelet jusqu' maintenant.
Ils sont berlus. Un moment o Steve va aux toilettes,
et o je fais une pause, ils me demandent s'ils peuvent
toucher et regarder la pierre. Bien sr ils ne ressentent
rien de particulier. Et je leur explique que je suis conscient
qu'elle n'a srement aucun effet. Mais j'ai tellement l'impression
que cela me donne de la force et du courage que je ne m'en
sparerais pour rien au monde. Steve revient et je continue
de raconter.

- Je sais que mon histoire est dmente, et moi-mme j'ai
peine  y croire. Mais mes multiples blessures et notamment
la balle que j'ai reue dans l'paule sont l pour en tmoigner.

Je ne sais pas s'ils me croient ou pas. Toujours est-il
qu'ils sont trs gentils et me donnent chacun quelques habits
dont ils veulent se dbarrasser, ou en mauvais tat. Je
me retrouve habill de la tte aux pieds. J'ai mme une
paire de sandales casses rpares avec une ficelle. Certes,
le tout n'est pas des plus assortis, mais qu'importe, cette
tenue ne changera pas trop de mes habitudes vestimentaires
classiques de toute manire. Je range prcieusement ma pierre
dans la poche que je juge la plus sre. Ensuite nous djeunons
tous ensemble, il est une heure et demie passes de l'aprs-midi.
Ils me proposent de m'accompagner  l'ambassade. Pour cela
nous passons dans un cybercaf pour en chercher l'adresse.
J'en profite pour envoyer quelques mails de faon  donner
des nouvelles. J'ai reu plusieurs mails de Deborah, elle
tait rentre sans encombre chez elle, mais s'inquite pour
moi. Je tente de lui rpondre en racontant les grandes lignes
de ce qui m'est arriv. Je ne veux pas abuser de la gentillesse
de mes quatre compagnons qui me payent la place, je tente
de faire vite. Je reois et donne des nouvelles au plus
de personnes que je peux, en envoyant un mail rcapitulatif
 la plupart que je connais. Je ne cache rien. Je dis clairement
que je suis dans une situation dlicate, que plusieurs personnes
ont tent de me tuer, et que je ne suis pas persuad de
rentrer un jour en France en tat. Je suis cependant tonn
que certaines personnes comme Guillaume ou Fabrice,  qui
j'avais dj crit de Raleigh semblent ne pas avoir reu
mes prcdents messages, au vu des questions qu'ils posent.
Une fois cela termin, je vrifie l'adresse de l'ambassade,
qui est en fait un consulat. Je ne saurais trop dire la
diffrence, toujours est-il qu'il se trouve dans le centre
de Sydney, Market Street. Ce n'est pas trs loin d'ici,
cela doit se trouver  environ deux kilomtres, mais vu
ma cheville, mes amis conseillent de chercher un bus qui
passe par l-bas.

Nous ressortons en direction de l'arrt de bus le plus proche
de manire  trouver une carte des diffrentes lignes. Ils
m'aident  marcher, et j'essaie de ne pas poser le pied
par terre. Ils me convainquent d'aller voir un mdecin aprs
mon passage au consulat, ne serait-ce que pour vrifier
que c'est juste une entorse et que les ligaments ou les
os n'ont pas trop souffert. Pendant le trajet, ils continuent
 me poser des questions sur mes aventures. Je profite de
leur prsence pour rflchir avec eux sur les diffrentes
possibilits quant  une explication. Parmi les ides de
complot gnralis, autres guerres entre services secrets,
histoire de Templiers et j'en passe, Fabienne a une suggestion.
Elle connat plusieurs personnes dans la presse grand public,
de par son travail, du type VSD et autres Gala. Et mon histoire
pourrait tre le genre d'aventures extraordinaires qui les
intresse. Elle m'assure envoyer, si cela ne me drange
pas, quelques dtails de mon histoire ainsi que mes coordonnes
 une de ses amies, de manire  ce qu'elle organise une
entrevue  mon retour en France. Elle pense en effet que
cela, comme on l'apprend dans tous les films amricains,
permettra au moins de rendre la tche de mes poursuivants
beaucoup plus complique. Je ne dis pas non, mme si je
reste dubitatif. Je n'en reste pas moins assez  peu avanc
quant  mes interrogations.

Nous arrivons au consulat un peu avant 16 heures. Manque
de chance, il n'est ouvert au public que de 9 heures  13
heures. J'insiste lourdement auprs du gardien pour le convaincre
d'aller vrifier que je suis Franois Aulleri, port disparu
depuis une semaine ou deux, et que je devais rencontrer
une personne du consulat ce matin, mais que j'ai eu un empchement.
La ngociation est pre, surtout que mes camarades et compatriotes
s'nervent un peu eux aussi contre lui, ce qui n'acclre
pas les choses ; mais j'ai gain de cause et il va vrifier.
Il revient une quinzaine de minutes plus tard et m'invite
 le suivre. Nous convenons, Steve, les autres et moi, qu'ils
repassent devant le consulat dans deux heures, le temps
qu'ils aillent se promener un peu en centre ville. Si je
m'y trouve, tant mieux, sinon nous nous reverrons  leur
htel dont ils me laissent l'adresse, ou en France plus
tard si je parviens  partir ds ce soir. Nous changeons
nos adresses lectroniques, je les remercie pour tout, nous
nous souhaitons bonne chance, et je suis le gardien.

Le gardien m'indique alors une salle d'attente o une personne
doit passer me chercher. J'y patiente plus d'une demi-heure,
retrouvant avec plaisir quelques exemplaires de journaux
et magazines franais. Un homme vient me chercher alors
que je me remettais au got du jour des vnements des deux
dernires semaines.

Il n'est pas trs bavard, c'est un grand type qui a plus
l'allure d'un garde du corps que d'un assistant. Il a l'air
un peu essoufl, mais sur le coup je n'y fais pas plus attention.
Il m'explique que nous devons sortir du prsent btiment
pour nous rendre au bureau des rapatriements. Je suis tonn
qu'il ne parle pas franais. Mais aprs tout peut-tre me
conduit-il juste  un bureau, lui n'tant que secrtaire
ou  un poste qui n'est pas en relation directe avec des
Franais. Nous descendons et nous nous retrouvons  l'arrire
du consulat. Soudain un homme m'attrape par derrire et
me met un tissu sur la bouche. J'ai juste le temps de raliser
avant de m'endormir que je me suis fait une nouvelle fois
prendre dans un traquenard. Je m'endors inquiet de ne peut-tre
plus jamais me rveiller.

Dimanche 15 dcembre 2002
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Mais je me rveille. Et  bien rflchir sur le moment je
me demande si je n'aurais pas prfr rester endormi. Je
suis allong sur le sol de ce que j'identifie tre l'intrieur
d'une camionnette ou d'un fourgon. J'ai un mal au crne
terrible. J'ai au dbut un peu de mal  me tirer du sommeil,
mais je suis rapidement rveill par l'odeur qui empeste.
Je suis allong sur le dos. Il fait trs chaud, j'ai normment
transpir et je meurs de soif. J'ai quelque chose sur moi.
Je lve la tte et me mets sur les coudes. Au vu du spectacle
je pousse un cri et me trane rapidement en arrire en me
dbarrassant de ce que j'ai sur le corps. Je me plaque contre
la paroi du fourgon, en haletant et en lanant des regards
inquiets autour de moi. J'avais tendu sur mes jambes un
corps presque compltement carbonis. Et un autre se trouve
dans le mme tat dans le coin oppos. Je suis recouvert
de sang. Il n'y a aucune fentre, juste deux nons au plafonnier
qui clairent l'intrieur. Le fourgon est en mouvement.
Mes habits sont aussi en piteux tat. Il ne m'en reste plus
grand-chose. Ils sont compltement brls sur tout mes avant-bras
et mes jambes, ainsi que sur mon torse. Il ne me reste gure
qu'un court short  moiti calcin. J'ai nanmoins toujours
mes sandales,  peu prs en tat. Ma pierre ! Elle est 
ct de moi, tombe de la poche de mon pantalon qui n'existe
plus. Je la reprends dans ma main. J'ai un bracelet, je
le retire tout de suite et le jette au fond du camion. Je
ne sais pas du tout combien de temps je suis rest endormi.
Je ne comprends pas du tout ce qu'il a pu se passer, qui
sont ces deux personnes ? Est-ce que c'est une mise en scne
? Je ne saurais pas dire depuis quand elles sont mortes.
Cela empeste vraiment  l'intrieur ; j'touffe et j'ai
la nause. Il y a trois pistolets sur le sol, deux normaux
et un plus petit. Il n'y a pas grand-chose d'autre. Les
deux corps ont encore quelques lambeaux de leurs habits
sur eux. Par contre leurs vestes se trouvent dans un coin.
Je suis toujours assis plaqu au fond. Je me lve difficilement.
Il me semble que j'ai moins mal  la cheville. Peut-tre
suis-je rest terriblement longtemps dans ce fourgon ? C'est
trange car j'ai soif et faim, mais pas au point de ne pas
avoir mang pendant plusieurs jours. Mon dernier repas datant
de l'aprs-midi o je me suis fait enlever, il peut difficilement
tre plus d'une demi-journe plus tard. Cependant avec l'odeur
qui rgne ici et les produits qu'ils ont pu m'administrer,
je ne suis sr de rien. Je m'aide des parois pour ne pas
tomber et aller jusqu'aux vestes dans le coin oppos. J'emjambe
avec prcautions les deux cadavres. Je ne trouve pas grand-chose
 l'intrieur des vestes, il n'y a aucun papier. Mme pas
d'argent ; les temps sont durs, par le pass j'aurais srement
dnich mille ou deux mille dollars... Mais cela n'a pas
d'importance, j'aurais donn beaucoup pour trouver ne serait-ce
qu'un semblant d'explication.

Je vais dans un premier temps tenter d'ouvrir la porte arrire.
Mais il n'y a aucune poigne, cela ne semble pas prvu que
l'on puisse ouvrir de l'intrieur. Je frappe et donne quelques
coups, mais j'ai faible espoir de pouvoir l'ouvrir. Je me
demande comment les personnes  l'intrieur faisaient pour
communiquer avec l'extrieur. D'un autre ct cela expliquerait
pourquoi le fourgon ne s'est pas arrt de rouler. Si le
conducteur n'est pas au courant du carnage qui s'est produit
ici, il n'avait aucune raison de stopper. Une sorte d'interphone
se trouve sur la paroi avant, je suis vraiment bigleux de
ne pas l'avoir vu auparavant. Il y a un petit haut-parleur
derrire une grille et un bouton marche/arrt  ct. C'est
trange il est sur la position "marche" mais je n'entends
aucun son. Je manipule l'interrupteur mais rien ne change.
Je me retourne et rflchis aux diffrentes possibilits
qui s'offrent  moi. Je pourrais tirer avec les pistolets
sur la porte arrire pour tenter de l'ouvrir. L'ide de
moisir ici ne me sduit gure. J'ai bien de la viande rtie
 volont mais franchement je serais plus tent par un steak
de soja aux olives.

Il n'y a vraiment aucun objet ou outil disponible. Je pose
ma pierre sur les deux vestes, pour avoir les mains libres.
Cela est presque devenu un rflexe de constamment vrifier
de l'avoir sur moi. Auparavant, je vrifiais aussi instinctivement
que j'avais mon portefeuille dans la poche, dsormais c'est
pour mon caillou. Comme quoi il est bon de se donner des
rflexes de temps en temps. Quoique, rflexion faite, elle
ne va sans doute pas beaucoup m'aider  sortir d'ici. Je
ne lui connais pas de vertu d'ouvrage de porte... Aprs
quelques instants sans ide, rsign, je dcide d'inspecter
plus en dtail les deux cadavres.

Celui qui se trouvait dans le fond tait recroquevill sur
lui-mme, dans une position foetale. L'autre, qui tait
tendu sur moi, avait les bras replis sous lui mais pas
les jambes, comme si la combustion avait t plus rapide.
Ce dernier est vraiment compltement carbonis, alors que
l'autre a une partie du bas des jambes encore en bon tat,
si je puis dire. Il semblerait que ce soient leurs bras
qui aient le plus souffert. Un peu comme s'ils avaient touch
quelque chose. C'est vraiment trs impressionnant. Je ne
comprends pas, comment se peut-il qu'ils soient dans cet
tat et que je n'aie rien, j'aurais d brler avec eux ?
Peut-tre sommes-nous trois prisonniers dont il veulent
se dbarrasser et  qui ils ont fait prendre un poison qui
n'a pas eu d'effet sur moi ? Ou peut-tre n'en ai-je pas
reu ? Ils n'ont simplement pas eu le temps de me l'administrer,
et ils se sont contents de me charger endormi  l'intrieur
avant de nous emmener je ne sais pas o. Peut-tre pour
jeter le camion dans la mer ou dans un prcipice ? Je ne
pense pas qu'ils soient morts avant de monter dans le fourgon,
ils n'auraient pas leurs vestes dans le coin si c'tait
le cas. Mais alors que sont ces pistolets ? Ce n'est pas
logique de nous enfermer avec des armes si nous sommes tous
les trois des condamns. Cela ne tient pas. Ces gars-l
devaient avoir des armes pour me surveiller ou mme pour
se dbarrasser de moi. En effet l'un des revolvers a un
silencieux viss  son bout. Ils avaient peut-tre un poison
 m'injecter, et ont commis une fausse manipulation et l'ont
respir ou touch par erreur ? Ou alors n'tais-je pas endormi.
Peut-tre que je ne me souviens pas, mais que j'ai russi
par surprise  les prendre  leur propre jeu. Cela expliquerait
pourquoi une partie de mes habits sont brls. Pourtant
je n'ai pas de brlure sur ma peau. Le gaz tait peut-tre
inactif sur moi, et m'a juste fait perdre la mmoire ?

Je retourne vers l'interphone, mes deux camarades n'tant
dcidment pas bavards du tout. Je parle en direction de
ce que je pense tre un microphone. Je n'ai aucune rponse.
Je retourne vers la porte arrire et tente un peu plus fort
de tabasser dessus : aucun rsultat. Je rcupre alors ma
pierre et m'assois contre la paroi du fond, en attendant
de trouver mieux  faire. Le fourgon semble rouler  bonne
allure, mme si j'ai du mal  l'valuer. Ma seule alternative
dsormais c'est d'utiliser ces pistolets, mais j'ai peur
que ce ne soit dangereux de l'intrieur. Je conviens alors
de ne pas les utiliser tant que le fourgon roule, les risques
que le conducteur se jette avec dans le vide tant limits.
Ce fourgon ne peut pas rouler ternellement, il devra bien
refaire le plein  un moment ou  un autre... J'ai du mal
 trouver une explication plausible  tout cela. Et dire
que j'tais  deux doigts de pouvoir retourner en France
au Consulat de Sydney...

Nous roulons srement encore bien plus d'une heure, peut-tre
deux. Au dbut le fourgon semble acclrer un peu, puis
sur la fin l'allure est beaucoup plus faible, et le terrain
beaucoup plus accident, appuyant mon hypothse du prcipice.
Plusieurs dizaines de minutes passent encore avant que le
fourgon ne stoppe. Je souffle et je me prpare alors, je
me lve et saisis deux pistolets, un dans chaque main, en
face de la porte. Mais quelqu'un l'ouvre. J'ai un noeud
au ventre et un frisson dans le dos, les doigts sur la gchette.
Il ne faut surtout pas que je tire si c'est quelqu'un que
je connais. Il faut bien que j'analyse avant de faire une
btise. C'est un jeune homme type boys-band, caractristique
des membres de l'organisation, qui ouvre. Je crie, en anglais.

- Ne bougez pas, je suis arm, reculez-vous de la porte.

Mais il n'en fait rien.

- Tes armes ne fonctionnent pas, mon garon. Allez, ne fais
pas d'histoires, sors de l.

Je me demande comment il sait qu'elles ne fonctionnent pas.
tait-ce vraiment une mise en scne ? Il tient lui aussi
une arme pointe vers moi. Cependant il n'a pas l'air si
sr de lui. Je continue  le tenir en joue, esprant que
le doute subsiste et qu'il ne fasse rien. Je recule doucement,
et je me baisse en pointant toujours une arme vers lui.
Je rcupre ma pierre et la place dans la paume de ma main
tout en tenant le pistolet. Je conois que la situation
ne s'y prte pas, mais, dans de tels moments de tension,
elle m'apporte toujours le courage ncessaire. De plus,
je ne me suis pas embt  toujours la rcuprer jusqu'
prsent pour la laisser tomber dsormais. Je me dirige ensuite
doucement vers l'extrieur, il fait presque nuit. Il se
recule. Il y a une voiture gare juste  l'arrire du fourgon
; nous sommes sur un petit chemin de terre au milieu de
petites collines vaguement boises, il y a un petit bois
 ma gauche. Ils sont trois  l'extrieur. Les deux que
j'identifie comme membres de l'organisation sont arms.
Le troisime doit tre le chauffeur du fourgon, il se tient
 l'cart. Je pointe une arme sur les deux hommes arms,
et ils me visent rciproquement. Celui qui a dj parl
tout  l'heure se rpte.

- Je vous le redis, vos armes ne fonctionnent pas, posez-les
et rendez-vous, vous tes cuit de toute faon.

Je ne rponds pas, laisser exprimer le moindre doute serait
fatal. Je ne sais pas comment m'en sortir et je profite
de leur embarras pour rflchir  une solution. Ma seule
chance serait srement de partir en courant dans le bois,
mais d'une part ma cheville risque de ne pas tenir, mais
c'est un risque  prendre, et d'autre part ils n'auront
pas de mal  me viser de l o ils se trouvent. Je pourrais
partir rapidement en passant derrire le fourgon, il leur
faudrait alors quelques secondes pour m'avoir en vise.
De plus la nuit tant presque tombe, ils auront plus de
mal ds que je me serai un peu loign. Je me recule un
peu. Quelques secondes passent...

Tout se passe alors trs vite. J'appuie sur les gchettes
de mes deux pistolets en me jetant derrire le fourgon.
Et dans le mme temps je crie du plus fort que je peux un
"PAN" pour les effrayer. Ils sursautent, l'un d'eux replie
ses bras et se recroqueville pour se protger, l'autre se
recule et tire mais touche la porte du fourgon. Mes pistolets
n'ont pas fonctionn comme ils l'avaient prvu ; je les
jette au sol. Aprs m'tre lanc sur le ct je suis dsquilibr
mais ne tombe pas et en m'appuyant sur le fourgon je ne
perds que quelques diximes de seconde avant de partir en
courant du plus vite que je peux vers la fort. Ils me poursuivent
mais souffrent de quelques dizaines de mtres de retard.
Ils tirent et j'entends les balles percuter le sol autour
de moi. Je m'engouffre sous les arbres et tente de me protger
grce  ceux-ci en me faufilant pour en laisser toujours
placs entre moi et mes poursuivants. Je suis dsol pour
eux et leur promets de leur rendre la pareille si je m'en
sors. Les deux ne doivent pas avoir beaucoup de balles,
car ils tirent assez peu. Et pour ma veine ils n'ont pas
l'air de trs bons tireurs. J'ai toutefois une sueur froide
 un moment quand une balle percute l'arbre se trouvant
 quelques centimtres de moi. Il est plus prilleux de
courir avec mes pseudo-sandales aux pieds. Je tente d'acclrer,
ma cheville est toujours douloureuse mais dans l'urgence
de la situation je suis bien prs  la perdre si je peux
y gagner la vie.

Le temps passe toujours trs lentement dans ces cas-l,
mais plusieurs dizaines de secondes doivent s'couler. Ma
chance tourne. Une balle m'effleure la jambe droite. La
douleur me fait trbucher et je tombe au sol sur mon paule
blesse, je crie de douleur. Je tente de me relever mais
une nouvelle balle m'atteint  la jambe droite. Cela me
fait rouler au sol, et j'ai tout juste le temps de les voir
se ruer sur moi avec leur armes pointes. Je me crois perdu.

Mais les vents sont dcidment violents et la chance tourne
souvent. Subitement les deux hommes s'croulent au sol.
Comme morts. Je ne saisis pas et regarde rapidement autour
de moi qui a bien pu faire cela. Nous tions dans une petite
pente et derrire, un peu plus haut, je crois distinguer
la fille qui m'a dj sorti d'affaire deux fois qui me salue
de la main. Elle se trouve  une cinquantaine de mtres
environ. Je l'interpelle mais elle s'loigne. Je me relve
difficilement et vrifie mes blessures  la jambe avant
de me lancer  sa poursuite. Elles sont douloureuses, mais
la balle qui m'a effleur n'a laiss qu'une brlure, tandis
que l'autre a travers la jambe sur le ct, touchant principalement
le muscle sur deux ou trois centimtres. La plaie ne saigne
pas beaucoup, tout du moins pas suffisamment pour me passer
l'envie de partir  ses trousses en boitant de faon  avoir
une explication  tout cela.

Mais en marchant la douleur est autrement plus forte. Cela
ne m'arrte pas, et je trottine difficilement jusqu'au sommet
de la colline. Je descends un peu sur l'autre flanc, mais
je ne la vois nulle part. Il fait presque nuit noire dans
les sous-bois. J'avance encore un peu en scrutant de part
et d'autre, mais impossible de dterminer par o elle est
passe. Je ne suis pas trs rassur dans le noir. Je retourne
alors doucement en arrire. C'est tout de suite beaucoup
moins facile quand l'adrnaline ne vous rchauffe pas. En
me rapprochant je fais tout de mme attention, de peur que
mes deux poursuivants ne soient qu'endormis. J'observe discrtement,
mais ils sont toujours tendus au mme endroit. Je m'approche,
rcupre leurs armes dans un premier temps, puis vrifie
s'ils sont toujours en vie. Aucun d'eux n'a de pouls, ils
sont morts... Je reste quelques instants debout, dubitatif...
Finalement je me dcide  les fouiller, un peu  contre-coeur.
Je trouve leurs papiers et leurs portefeuilles. Pas grand-chose
de trs intressant, "William Robinson" et "Martin Glen",
respectivement 28 et 34 ans, australiens semblerait-il ;
quelques cartes de crdit ; un tlphone mobile auquel je
ne touche pas. Je ralise alors que je ferais mieux de ne
pas traner prs d'eux, car si on me trouve ici je serais
facilement accus. Je rcupre leurs cartes d'identit et
l'argent qui se trouvait  l'intrieur de leurs portefeuilles.
Je nettoie tout ce que j'ai touch et que je n'emporte pas
pour enlever d'ventuelles traces de doigts et je remets
tout en place. En m'loignant je compte mon maigre butin,
environ deux cents dollars australiens. Je ne sais pas combien
cela reprsente. Toujours est-il que cela devrait me permettre
de m'acheter  manger et peut-tre de nouveaux habits. Je
suis conscient que cela fait un peu charognard que de dpouiller
ses victimes, quoique ce ne sont pas rellement mes victimes.
Mais dans la situation prsente, je n'ai gure de remords
 enfreindre une thique implacable. Je pourrais aussi rcuprer
de quoi m'habiller, mais je ne me sens pas de leur prendre
leurs vtements.

Dsert
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Arriv  l'endroit o se trouvaient gars les vhicules,
il ne reste que le fourgon. J'imagine que le chauffeur est
parti avec la voiture quand il a vu que cela tournait mal.
Je ne suis pas trs enchant  l'ide de repartir avec deux
cadavres derrire moi. Je ne le suis pas plus  celle de
devoir les sortir. Mais si je me dplace avec ce vhicule,
je ne pourrai pas garder cela  l'arrire, je me ferai reprer
en moins de deux. Je prends alors mon courage  deux main,
et je tire les deux corps  l'extrieur. Je conserve leurs
vestes, mes habits tant couverts de sang et pratiquement
compltement dchirs et brls. Avec l'une d'elles je confectionne
un pansement de fortune pour ma jambe. Je range les deux
pistolets dans la bote  gants. Il y a une horloge dans
le fourgon, il est 23 heures 40. Si nous sommes le mme
jour que celui o je me suis fait enlever, nous avons roul
six bonnes heures. Nous avons pu faire plusieurs centaines
de kilomtres en tout ce temps. Je prfre partir au plus
vite et ne pas moisir ici. Les cls du fourgon se trouvent
sur le contact et il marche toujours. La rserve d'essence
est trs basse, j'espre que je vais pouvoir rejoindre une
station-service. Ils avaient peut-tre prvu de rouler au
plus vite le plus loin possible sans faire le plein, et
de revenir avec la voiture. Je repars doucement sur le chemin
de terre, en tentant de trouver le rgime o je serais susceptible
de faire le plus de kilomtres, sans acclration brutale.
Je m'habitue assez vite au poste de conduite  droite. Cela
dit la chose est rendue facile par l'inexistence d'autres
vhicules ; je ferai sans aucun doute moins le malin en
circulation, si j'y arrive. Le chemin de terre ne semble
pas en finir. Et malheureusement il vient  bout de mon
fourgon.  peine plus de quinze miles. Il ne me reste plus
qu' continuer ma route  pied. Je rcupre la veste restante,
bien qu'il fasse plutt bon malgr la nuit tombe. J'y range
ma pierre dans une poche. Je ne suis pas fatigu, je pourrais
dormir ici en attendant le jour, mais je prfre m'loigner
tout de suite et ne pas prendre le risque d'tre pris sous
la forte chaleur qu'il risque de faire de jour.

J'ai conserv une arme avec moi, je ne sais pas trop quel
genre d'animaux tranent dans les parages. J'ai toujours
aussi soif et je commence aussi  avoir trs faim. Je boite
et la douleur  ma jambe s'amplifie. Je devrais me reposer
un peu avant de marcher. Je cde finalement au bout de trois
heures, extnu par la faim et le mal. Je trouve un coin
un peu abrit, et m'y endors difficilement, inquiet des
bruits de la nature. Cette nuit me rappelle ma marche dans
le Texas. Je rve qu'une aussi jolie fille que Deborah vienne
me rveiller. Bien sr cela ne se produit pas et je me rveille
au petit matin compltement courbatur. J'ai assez mal dormi.
Si seulement je pouvais trouver un koala, je pourrais me
faire un rti.

Mardi 19 novembre. Il fait chaud ds le petit matin. J'ai
terriblement soif, et je n'ai presque plus que cela  l'esprit.
Je marche deux heures. J'ai mal  la tte. Entre le Soleil
et la dshydratation j'ai du mal  savoir quel est le pire.
Je ne pourrai pas continuer dans ces conditions, il faut
que j'attende le soir ou trouve de quoi boire et manger.
Mais le coin est encore plus dsert qu'autour du fourgon.
Il n'y a que de basses collines et quelques arbres pars
qui poussent dans du sable rouge. L'herbe au sol est brle
par le Soleil. Je vais devoir quitter le chemin, il semble
se diriger vers des endroits encore plus arides. Je devrais
tenter d'aller vers les petits bois que je vois sur la droite,
en esprant y trouver de l'eau, des animaux ou des insectes.

Tout est tellement sec. Je n'ai rien trouv en deux heures.
J'ai bien got quelques plantes, mais le got tait affreux.
Je me repose  l'ombre d'un arbre, me demandant comment
je pourrais bien me sortir de l. Je suis dans un piteux
tat. La cheville gauche gonfle, deux blessures  la jambe
droite, un tatouage de bracelet en brlure sur le poignet
droit, une cicatrice de balle dans l'paule, une autre de
seringue au ventre, et je passe toutes les blessures superficielles.
Dcidment ce n'est vraiment pas de tout repos d'tre aventurier,
et je comprends que l'on n'y fasse pas de vieux os. Finalement
je me demande si je ne prfrais pas faire des images de
CD pour Mandrake, mes petits programmes sous Linux et des
junk-food parties avec mes potes... Mais tout cela est le
pass,  prsent je suis perdu je ne sais o, sans rien
 manger, sans eau et sans savoir quelle direction prendre,
et pour couronner le tout je suis recherch partout dans
le monde par des tueurs et autres tars qui font griller
des gars dans des fourgons. J'ai quand mme la chance qu'une
nana top-model me sauve des mauvaises passes de temps en
temps, c'est vraiment super.

Je nage en plein dlire,  croire que le monde part compltement
en vrille...

Je somnole ou avance d'arbre en arbre le reste de la journe.
Je ne dois pas avancer de plus d'un kilomtre ou deux. Je
m'interroge s'il ne serait pas plus prudent la nuit tombe
de retourner marcher sur le chemin par lequel nous sommes
arrivs. L'Australie est immense et suivant o nous nous
trouvons, je pourrais marcher des jours sans jamais trouver
ni eau ni route. J'ai repr o se couchait le Soleil et
qui doit indiquer l'Ouest. C'est drangeant de voir le Soleil
au nord tourner  l'envers. Sydney tant dans l'Ouest de
l'Australie. J'ai une hsitation, je ne sais plus. Je ne
sais plus si Sydney est  l'ouest ou  l'est. Je suis vraiment
dcourag d'tre aussi nul en gographie. Je me dis alors
qu'il est plus prudent d'aller au sud. Mme si cela me fait
revenir sur mes pas.

La nuit tombe, je me remets  marcher plus srieusement.
J'ai beaucoup de mal. J'ai toujours l'arme avec moi, dans
l'espoir de dgommer un kangourou qui passe, ou un koala.
J'avance pendant plusieurs heures. Soudain je croise une
sorte de gros lzard, je lui pars aprs en courant mais
impossible de mettre la main dessus. De plus je vois trs
peu dans l'obscurit. C'est vraiment trop bte, j'aurais
d le flinguer ds que je l'ai vu. Je suis tout de mme
un peu sceptique  la fois sur ma capacit  atteindre un
lzard avec un pistolet et sur l'intrt de gcher une balle
pour cela. Bref, je marche encore deux ou trois heures,
et je m'arrte, trop puis. J'ai terriblement mal  la
tte, et mon esprit n'est plus trs clair. J'ai peur de
faire une btise et je me demande si je ne ferais pas mieux
de me dbarrasser de mon arme. Je prends ma pierre dans
la main, la serre fort en me convaincant que je vais mieux,
et je m'endors pour une nouvelle nuit dans la nature.

Mercredi 20 novembre. Je n'ai dormi que quelques heures,
rveill par la chaleur et la lumire. Je me place assis
et reste ainsi un moment, les yeux et l'esprit dans le vide.
Il faut que je trouve de l'eau avant demain soir ou je suis
foutu. J'ai dj un rconfort, depuis que je suis perdu,
je ne me fais plus courir aprs par des hommes de l'organisation.
Esprons si je m'en sors que cela leur aura fait perdre
ma trace.  ce sujet je me dis que je ne devrais pas retourner
 Sydney, mais  une autre ville ou se trouve un Consulat
franais, de faon  ne pas de nouveau me faire remarquer.
L'organisation ne doit pas se trouver dans toutes les villes,
il ne peut pas y avoir un rseau aussi grand que cela sans
que jamais personne ne s'en soit aperu. Ce doit tre ma
seule rflexion intelligente de la journe... Jusqu'au soir
je marche doucement en faisant de nombreuses pauses. Pas
de trace d'eau ni de vie. Toujours cette chaleur. J'ai d
parcourir quinze kilomtres la nuit prcdente, et aux alentours
d'une dizaine dans la journe. Quand le Soleil tape vraiment
trop fort je tente de me reposer sous la plus grosse ombre
que je trouve. J'ai la gorge sche et la dshydratation
ne fait qu'empirer de plus en plus ma migraine. Les heures
passent. Le Soleil descend un peu. Une fois celui-ci un
peu moins haut dans le ciel je reprends la route. J'avance
lentement, presque comme un zombi. La nuit tombe. J'ai encore
crois un lzard, mais impossible de l'attraper. Je crois
que je serais prt  manger n'importe quoi.

Je marche une bonne partie de la nuit. Je n'ai mme plus
sommeil. De plus, c'est la nuit que j'ai le plus de chances
de choper un de ces lzards. Le paysage ne change gure
et les arbres et la nature ne semblent pas vraiment tre
plus verts ni plus denses. Je me demande si je fais le bon
choix en me dirigeant vers le Sud. J'avance de plus en plus
lentement. Soudain un lzard me file entre les pattes. 
Je me lance  sa poursuite comme par rflexe, et j'ai la
veine de lui craser la tte avec mon pied. C'est un beau
spcimen, il doit bien peser deux ou trois cents grammes.
J'espre que ces bestioles n'ont pas de poison sur la peau
comme certaines varits. Je tente malgr tout de la lui
retirer, mais cela n'est pas des plus vident. Je m'installe
alors pour manger. J'ai tellement faim que je rogne la moindre
petite partie de viande. Cela n'a pas vraiment de got.
Je laisse tout de mme une partie des os et les tripes,
je le regretterai peut-tre plus tard. Satisfait de mon
festin, je fais une pause, puis je repars, avec un peu plus
de courage, et dans l'espoir d'en attraper un autre.

Mais ils se sont donns le mot, et je n'en croise plus un
seul de la nuit. Je n'ai pas beaucoup plus avanc que la
journe prcdente, voire srement moins car ma progression
est de plus en plus dlicate. Quand les lueurs du jour pointent
 l'est, je vais me reposer sous un arbre. Je dors plusieurs
heures. Je me rveille lors de la plus forte chaleur, le
Soleil tant presque au znith. Jeudi 21 novembre, cela
fait deux jours et demi que je marche. Je ne sais pas combien
j'ai parcouru. Au total je pense avoir march prs de cinquante
kilomtres. Mais depuis que je me dirige exclusivement vers
le Sud, je n'ai d parcourir qu'un peu plus d'une trentaine
de kilomtres. Sachant que j'avais roul un peu plus de
vingt kilomtres avec le fourgon, je dois me trouver  peine
 dix kilomtres plus au sud de l'endroit o nous tions
gars. Cela n'a pas pour effet de me donner espoir. J'attends
la majeure partie de l'aprs-midi, trs dprim. J'avance
de quelques centaines de mtres, peut-tre un kilomtre.
Je n'en peux plus. Je sens toutes mes forces me quitter.
J'ai du mal  faire le moindre mouvement. Le lzard de la
nuit prcdente m'avait donn un peu de courage, mais il
s'est dornavant vapor sous le brlant Soleil.

J'attends de longues heures que la chaleur tombe. Je crois
que j'ai des hallucinations. Je me suis retrouv  un moment
 pointer mon pistolet en direction d'un arbre en pensant
que c'tait un kangourou. Je ferais vraiment mieux de jeter
ce truc, cela va me causer des ennuis. Je crois voir des
lzards partout. Je ne sais pas si je rve ou si j'hallucine.
Cela devient vraiment trs dur. Je jette mon pistolet dans
un buisson, rassur que cela m'empche de faire quelque
chose que je pourrais regretter. Et puis tant pis pour les
kangourous, je les tuerai  mains nues les salopiauds !

Le soir arriv je reprends ma pierre dans ma main, je tente
de m'claircir les esprits, je me concentre et je me lve
pour repartir. Je marche doucement mais srement. J'ai mal
de partout et la tte qui tourne. Mais je tiens bon et je
ne pense qu' une seule chose, avancer. Je croise plusieurs
lzards, une souris et entends des oiseaux. Bien sr je
ne russis pas  en attraper, je n'en ai pas la force, mais
cela me remonte le moral. Je me trane jusqu'au petit matin,
et je suis enchant de me rendre compte que la vgtation
est un peu plus verte, et plus touffue. Je tente de poursuivre
mon chemin tant bien que mal dans le matin naissant. Mais
je dois faire une pause, extnu.

Vendredi 22 novembre. Je crois que je suis fichu. J'ai dormi
un peu. J'ai bien l'air de me rapprocher d'un endroit plus
humide, mais je ne parviendrai pas  y arriver. J'ai des
hallucinations  longueur de temps, je ne sais mme plus
si les animaux que j'ai vus la nuit dernire taient bien
rels. Je crois que je ne pourrai plus me relever. C'est
trop bte de finir l contre un arbre. Je ne peux pas me
laisser mourir perdu au fin fond du monde, si loin... Je
me relve, difficilement. Je me persuade de ne plus faire
de pause, car si je m'endors j'ai peur de ne plus me rveiller.
Ma progression est lente. Je dois forcer pour demander 
chaque membre d'avancer. Plusieurs heures doivent s'couler.
Je sens des changements dans mon corps. Il fait trs chaud,
mais je ressens en plus une chaleur  l'intrieur de moi.
Comme une douleur diffuse, une sorte de brlure qui me pousse
 marcher. Une tension qui prend presque le contrle, qui
marche  ma place. Je suis  deux doigts de dormir debout.

Toujours vendredi, dbut de soire, je crois entendre un
klaxon. Je tends l'oreille, et il me semble percevoir un
bruit de moteur. J'ai froid. Il doit faire plus de trente
degrs mais j'ai froid. Je veux encore avancer pour tenter
de trouver cette hypothtique route, mais je m'croule au
sol. Mon regain d'attention a aussi ramen au galop la fatigue,
le mal, la soif, la faim et la migraine. Des animaux, je
suis rveill par le bruit de multiples petites btes au
milieu de la nuit. Des souris, des lzards, des insectes.
Dans un dernier sursaut d'nergie, je parviens  attraper
de nouveau un lzard. Je dvore tout cette fois-ci, la peau,
les tripes et le reste. Mon ventre me fait terriblement
mal. Je mange aussi quelques grillons et autres sortes de
sauterelles que j'arrive sans trop de mal  capturer. J'ai
beaucoup plus de mal avec les souris qui sont encore trop
rapides pour moi. Bref, cette nuit me permet de regagner
quelques forces. Je n'ai toujours pas trouv d'eau mais
j'imagine que j'en ai tout de mme absorb en mangeant les
lzards. Je me rendors un peu plus tard, le ventre un peu
moins vide que jusqu'alors.

Samedi 23 novembre. Je suis persuad d'avoir entendu de
nouveau un bruit de voiture ou de camion. J'ai repris un
peu de forces et il est vrai que la nature est plus verdoyante.
Tout cela est bon signe. C'est avec plus de courage que
je repars, toujours en direction du Sud. Je presse le pas,
ou tout du moins m'en donne l'impression car j'avance toujours
 une vitesse d'escargot, quand je vois l'herbe verdir,
et plusieurs oiseaux dans les arbres alentours. Je mange
un peu d'herbe verte, pensant que si je ne peux pas assimiler
la cellulose, j'y trouverai peut-tre un peu d'eau. Le sable
laisse petit  petit place  de la terre sche puis de plus
en plus humide. Je croise un kangourou ! Ah dommage que
je n'aie plus mon pistolet ! J'aurais fait un festin royal
! Cela ne me dsole pas outre mesure tant la vue de la nature
verdissant m'enchante. Je marche encore deux ou trois heures
avant d'tre en vue d'une grande rivire. Elle ne doit se
trouver qu' deux ou trois kilomtres dans cette vaste plaine,
mais mon courage n'en a pas moins encore ses limites, et
je dois faire une pause. Je dcide de tenter d'attraper
quelques insectes, ou autres lzards et souris. Je m'offre
le luxe de faire le difficile et de ne pas attraper une
grosse araigne. Je crois qu'il me faudrait tre  l'article
de la mort pour manger ce genre de bestiole, et encore,
seulement grille et avec beaucoup de pain. Je prfre me
contenter de quelques sauterelles et sorte de cafards. Je
digre mon frugal repas lors d'une sieste d'une heure ou
deux  l'ombre d'un grand arbre, peut-tre un baobab, mais
je n'en suis pas sr.

Ce que je croyais tre une rivire n'est que le dbut d'une
zone plus ou moins marcageuse qui l'entoure. Je bois quelques
gorges, mais je m'abstiens d'en faire plus, trs suspicieux
de ses eaux troubles stagnantes. Je tente de remonter un
peu le long pour trouver un passage un peu plus au sec.
C'est tout de mme incroyable d'tre bloqu par de l'eau
aprs trois ou quatre jours de scheresse. Il me faut plusieurs
heures et c'est aprs que le Soleil ait commenc  dcliner
dans le ciel que je m'approche de la rivire proprement
dite. Il y a de nombreux arbres aux alentours. La route
se trouve un peu plus loin sur l'autre rive, je l'ai entr'aperue
 un moment o la vue n'tait pas masque par des arbres.
J'hsite  traverser la rivire  la nage, pas trs sr
d'en avoir la force. Je prfre suivre la rive en amont
de la rivire, dans l'espoir de trouver un passage plus
vident. Je bois de nouveau quelques gorges dans la rivire,
l'eau n'y est pas claire mais dj un peu moins trouble
que dans les marcages.

La route semble se rapprocher de l'autre rive, et ce serait
vraiment une chance si elle pouvait traverser la rivire.
J'ai cette chance, alors que le soir tombe, j'entrevois
un pont sur la rivire. La route n'a pas l'air trs frquente.
Les arbres me masquent la plupart du temps l'horizon, mais
je n'ai pas d entendre plus de deux ou trois passages depuis
le dbut de la journe. Je suis trs fatigu mais j'insiste
jusqu' l'arrive aux abords de la route. Je dcide alors
de dormir l, sur un ct assez en visibilit, dans l'espoir
que quelqu'un m'aperoive et s'arrte. Il est dj tard,
srement plus de minuit ou une heure du matin.

Je suis rveill tt. Dimanche 24 novembre. J'ai encore
trs faim et trs soif. Mais j'ai un peu mal au ventre et
je ne voudrais pas que cette eau me cause plus de mal que
de bien. De plus je suis persuad que je devrais croiser
quelqu'un dans les heures qui viennent. Nous sommes dimanche,
mais tout de mme, j'espre que je ne vais pas finir ici,
si proche de trouver une issue. Je marche un peu, en suivant
le bord de la route. Le Soleil se lve. Il fait toujours
aussi chaud. Au bout d'un petit moment je n'en peux plus
et je me dirige vers la rivire pour boire de nouveau. Ce
sera peut-tre fatal mais j'ai trop mal  la tte pour m'en
passer. Je fais une courte pause puis retourne prs de la
route ; il me faut une dizaine de minutes pour aller de
l'une  l'autre. Je ne sais trop si rester l ou avancer.
Je marche doucement sur le bord, du ct o les voitures
viennent dans mon sens, sachant que je suis en Australie.

J'ai toujours la veste sur moi. Elle est pleine de sable
et de terre, mais elle me protge un peu du Soleil. Je rcupre
ma pierre dans l'une des poches, et je commence  parler
tout seul. Subitement je m'arrte net, persuad d'avoir
entendu un bruit de moteur. Je scrute l'horizon, et je crois
distinguer effectivement un camion. J'attends quelques secondes.
Il semble rouler trs vite. Je commence  faire des signes
trs tt, de faon  ce qu'il ait le temps de ralentir.
Il approche vite et ne semble vraiment pas baisser son allure.
J'espre qu'il m'a vu. Je vais mme en plein milieu de la
voie et saute sur place en dcrivant de grands mouvements
avec les bras. Je commence  m'inquiter un peu, il n'est
plus qu' quelques centaines de mtres et il roule toujours
aussi vite. Je retourne sur le bord de la route, par prudence.
Son moteur vrombit et il avance  une vitesse folle. Je
suis vraiment trs perplexe. Je m'loigne encore un peu
du bord, de peur que le conducteur ne se soit endormi et
le camion lanc  toute allure sans contrle.

Il quitte subitement la route dans ma direction. Il y a
bien un conducteur. Terroris je cours dans le sens oppos,
mais je n'ai aucune chance de lui chapper. Je me retourne,
et alors qu'il fonce droit sur moi  pleine vitesse, je
me recroqueville, me protge avec mes bras, serre ma pierre
de toutes mes forces, bande tous mes muscles et me prpare
au choc. Tout se passe trs vite. Et au moment o il va
pour me percuter, je ferme les yeux et crie. Une explosion
se produit. Mon corps est projet et comme cartel, je
sens une brlure intense en moi. Mes habits se consument
et partent en lambeaux. Le camion est lui aussi propuls
 plusieurs mtres de hauteur par l'explosion, et, emport
par sa vitesse, il se couche et glisse sur plusieurs dizaines
de mtres sur le bord de la route. Je retombe au sol et
roule moi aussi sur plusieurs mtres. Je perds connaissance.

Je suis rveill quelques minutes plus tard par la fille,
toujours la mme. Je suis sur le ct. Je ne sais pas si
je peux bouger. Je suis nu. Elle me parle en franais.

- Vous allez bien ?

Je fais un effort pour tenter de lui rpondre. Je parle
d'une voix faible parseme de gmissements.

- Bien n'est peut-tre pas le terme le plus adquat.

Je tente de bouger et me placer sur le dos. Mais je n'y
parviens que partiellement. J'ai les jambes sur le ct.
Je n'arrive pas  les bouger.

- C'est vous l'explosion ?

Elle est gne, elle rpond finalement.

- Oui, en partie au moins.

- Vous m'avez suivi pendant tous les jours prcdents ?
Pourquoi ne m'avez-vous pas aid ? Pourquoi toujours attendre
le dernier moment ?

- Eh bien, euh... Il ne me semblait pas que vous aviez besoin
d'aide.

Je laisse chapper un rire sarcastique.

- Pas besoin d'aide ! Mais j'tais  moiti mort compltement
dshydrat ! Comment n'aurais-je pas eu besoin d'aide dans
ces conditions ?

- Peu importe, vous tes toujours en vie, non ? Bon, je
dois vous rendre un autre service. Tournez-vous mieux que
a et cartez la jambe.

- Quoi ? Un autre service, carter la jambe ? Vous voulez
pas plutt me donner un peu d'eau, j'en ai plus besoin le
moment prsent ; je pense que je pourrais me passer du reste,
ne vous fatiguez pas.

- Pardon mais je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

- Rien rien, ne faites pas attention je dconnais, mais
vous n'avez vraiment pas d'eau ?

- Non je n'ai pas d'eau, mais vous pourrez ensuite aller
voir dans le camion, je crois qu'il transporte des produits
alimentaires. Mais avant je dois vous enlever quelque chose,
montrez-moi votre jambe gauche.

- Ma jambe gauche ? Mais c'est dans ma jambe droite que
j'ai reu une balle avant que vous ne tuiez mes poursuivants
l'autre jour. Comment avez-vous fait, d'ailleurs ?

- Oui mais c'est dans votre jambe gauche qu'il se trouve
quelque chose que je dois enlever. Croyez-moi c'est pour
votre bien.

- Ma jambe gauche ?...

Je ne comprends pas. Je reste perplexe quelques secondes,
mais j'ai soudain un flash.

- Ma jambe gauche ! Le Texas ! Un metteur ?

Elle est surprise. Elle se tait.

- Alors ? C'est bien cela, quand ils m'ont tir dessus de
l'hlico, ils m'ont foutu un mouchard dans la jambe ! Ah
je l'avais pressenti  l'poque ! Pourquoi l'avais-je oubli
? Je suis vraiment trop bte !

- Euh... Si vous parlez du dsert avant que la fille ne
vous trouve, oui c'est srement  ce moment qu'ils vous
l'ont mis. Mais je ne me trouvais pas l quand...

Elle se tait, srement parce qu'elle pense en avoir trop
dit.

- Et depuis quand vous me suivez ? Depuis le Mexique ?

- Eh bien, euh, je vous ai repr la premire fois avec
la fille quand elle vous a trouv dans le dsert.

- Quoi ! Vous me suivez depuis tout ce temps ! Et vous ne
me l'avez pas enlev avant ! Et pourquoi n'avez-vous rien
fait quand j'ai manqu de me faire tuer au Mexique ?

- Eh bien, euh, je n'tais pas au Mexique. Et j'avais besoin
de cet metteur pour vous suivre.

Elle parle toujours d'une voix hsitante, presque gne,
comme si elle savait avoir fait quelque chose de trs mal,
et avait peine  l'avouer. Peut-tre aussi qu'elle veut
en dire le moins possible. Pendant que nous parlons, elle
me place comme un bracelet mtallique, ou un bandeau plutt,
autour de la jambe.

- Et eux aussi donc ils me reprent avec cela, c'est pour
cela qu'ils me retrouvent toujours o que j'aille ?

- Oui. C'est pour cela que je vais vous l'enlever. Prparez-vous
cela va tre douloureux.

Quand elle met en marche son appareil, je suis pli par
la douleur et je me redresse pour repousser la fille. Mais
elle me bloque, et avec son genoux sur mon torse, elle me
tient plaqu au sol. Je sens comme de multiples petites
pierres qui me transpercent la jambe. Elle amplifie alors
la puissance de son appareil, qui doit tre une sorte d'aimant
trs puissant qui attire l'metteur. Elle reste encore quelques
secondes puis se relve et me retire le bracelet de mtal.
Je souffle, ttanis par la douleur, je ne peux dire un
mot.

Au bout de quelques minutes la douleur est un peu moins
forte.

- a va ?

Je reprends mes esprits.

- Oui a va. Merci en tous cas. Mais il m'a sembl sentir
plusieurs trucs qui sortaient ?

- Oui il y avait plusieurs bouts.

- Ha ? Mais qui tes-vous, et que voulez-vous ? Pourquoi
me suivez-vous ?

- Est-ce que je peux vous demander encore un service, retournez-vous
quelques instants. Mettez-vous sur le ventre.

Je m'excute et me tourne doucement pour me retrouver sur
le ventre. J'entends comme un gros bourdonnement, srement
encore l'un de ses appareils. Je repose mes questions. Aucune
rponse. Je me retourne  moiti.

- C'est bon je peux me retour....

Elle a disparu. Elle n'est plus l. Je regarde aux alentours
mais aucune trace. Je retombe sur le dos, fatigu de toutes
ces aventures et de tous ces mystres...

Je me relve difficilement aprs quelques minutes. Je ne
dois pas rester ici. La police ne va srement pas tarder,
et c'est le plus sr moyen de me faire retrouver. De plus
s'ils ont vraiment perdu mon signal quand elle m'a retir
l'metteur, ils vont se ruer ici pour retrouver ma trace
au plus vite. Cependant il faut que je trouve des habits,
je ne peux pas rester nu. Je crains aussi que le chauffeur
du camion ne soit pas achev et qu'il puisse encore m'attaquer.
Ma pierre ! Je l'ai lche dans le choc et il me faut une
bonne vingtaine de minutes pour la retrouver.

Une voiture ! Je suis surpris et je ne sais que faire ;
je n'ai pas le temps d'aller me cacher. Elle roulait lentement
et je n'ai pas fait attention. Tout se passe trs vite dans
ma tte. Ce n'est pas une voiture de police et je me dis
que je peux peut-tre profiter de la situation. J'espre
que ce ne sont pas des membres de l'organisation. C'est
une camionnette 4x4 qui date un peu ; elle se gare au bord
de la route et un vieux monsieur en sort.

Patrick
-------



- Que se passe-t-il ? Vous avez eu un accident ? Pourquoi
tes-vous tout nu et recouvert de blessures ?

- Je, je... Je me suis fait prendre en stop par ce camion.
Mais le conducteur a tent d'abuser de moi... Nous nous
sommes battus. Il a alors perdu le contrle et... J'ai tout
juste eu le temps de sauter avant qu'il se renverse sur
le bord.

Je suis conscient que ce n'est pas trs crdible qu'un chauffeur
tente d'abuser de moi alors qu'il conduit, mais j'espre
que ce vieux monsieur n'aura pas cette prsence d'esprit.

- Mon Dieu mais c'est affreux ! Et le chauffeur, il est
mort ?

- Euh, je ne sais pas, je viens tout juste de retrouver
mes esprits.

- Attendez, il faut que j'appelle la police et une ambulance
!

- Non s'il vous plat ! Ne pourriez-vous pas m'emmener d'ici
tout d'abord, je ne veux pas rester ici.

- Mais, euh, non il faut que vous alliez dans un hpital,
vous tes bless.

- Non ne vous inquitez pas ce n'est rien, je vais bien
; mais je voudrais partir d'ici au plus vite. Pourriez-vous
m'emmener  la ville la plus proche ?

- Mais si, regardez ! Votre jambe, vous saignez !

- S'il vous plat monsieur, je vous en supplie, partons
d'ici, vous pourrez appeler la police de votre voiture et
leur indiquer le lieu de l'accident. Mais je ne voudrais
pas tre retrouv ici.

- Bon d'accord si vous insistez, mais je vais d'abord vrifier
que je ne peux pas venir en aide au conducteur, vous comprenez,
je ne peux pas le laisser comme cela s'il est bless.

- Je comprends, mais faites trs attention, il est peut-tre
toujours dangereux.

Il s'avance vers le camion. Je tente de le suivre mais il
marche plus vite que moi et j'ai trs mal  mes jambes.
Il court mme un peu. Arriv devant le camion, il pousse
des cris d'tonnement. J'arrive quelques secondes aprs
lui. La cabine est compltement dfonce. Le moteur a fondu
et est remont en partie dans l'habitacle. Ce dernier est
compltement explos. Les vitres sont toutes brises et
le corps du conducteur est parpill en lambeaux dans la
cabine.

- Mon Dieu, mais on dirait qu'il a explos, c'est un vrai
carnage !

Le vieux monsieur s'avance pour vrifier mais il ne reste
rien du conducteur. Je suis rassur, j'avais le coeur qui
acclrait en m'approchant, de peur qu'il ne soit encore
en vie et ne nous saute dessus. Mais le vieux monsieur se
retourne en secouant la tte.

- Non, il n'en reste pas des morceaux plus gros que le poing,
c'est vraiment affreux, j'en ai la nause. Vous avez raison,
partons d'ici.

Je monte avec lui dans la voiture. Il appelle la police
et indique le lieu de l'accident, puis nous partons. Il
m'explique qu'il habite Lake Cargelligo, qui se trouve 
environ trente miles d'ici. C'est marrant il parle en miles
alors qu'il me semblait que l'Australie tait passe au
systme mtrique. J'avais lu un article sur les campagnes
lances pour faire la transition. Toutefois les panneaux
sont toujours indiqus en miles, j'imagine que l'Australie
n'est peut-tre passe au systme mtrique que dans les
documents officiels. Il continue et raconte qu'il tait
la veille chez son fils, pour l'anniversaire de son petit-fils,
et il a pass la nuit l-bas pour ne rentrer qu'au matin.
Il me demande d'o je viens car je n'ai pas un accent australien,
bien que plus du quart des autraliens ne soient pas ns
en Australie, explique-t-il. Je ne sais pas si je dois lui
raconter mon histoire ou pas. Si jamais je lui dis tout
il va croire que j'invente et risque d'appeler la police.
Je dcide de tenter d'en inventer le moins possible mais
de rester vague sur les dtails. Je lui confirme que je
ne suis pas australien mais franais. Je lui parle de mon
arrive  Sydney, que l'on m'a vol mes papiers et tent
de me kidnapper. Que je suis all  l'hpital  Sydney,
puis au Consulat, et que par la suite je devais me rendre
 la capitale pour pouvoir tre rapatri en France. Et comme
je n'avais pas de papiers ni d'argent j'ai fait du stop,
jusqu' en arriver l. Je croise les doigts pour que la
capitale de l'Australie ne soit pas Sydney comme il me semble,
mme si je ne saurais pas dire quelle ville l'est. Melbourne
ou Adlade, srement.

- Ils vous ont oblig  aller  Canberra alors que vous
n'aviez plus d'argent ni de papiers ! Mais ce n'tait pas
du tout la route !

Eh bien je me rends compte que j'avais tout faux, Canberra
est la capitale, et je ne suis pas du tout sur la direction.
J'invente une excuse.

- Pour tre franc je n'ai absolument aucune ide d'o se
trouve la capitale, et quand j'ai demand au chauffeur du
camion il m'a dit qu'il s'y rendait, je l'ai cru.

- Pauvre gars, vous avez de la chance de vous en tre sorti
vivant, mme si vous tes dans un piteux tat. Quoique c'est
dj mieux que le conducteur. Je m'appelle Patrick Eccles.

- Je m'appelle Franois Aulleri, enchant. Je ne vous remercierai
jamais assez de m'avoir sorti de cette mauvaise passe.

Lundi 16 dcembre 2002
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Nous nous serrons la main. Je remarque un panneau trange
qui parle de "Fruit Fly exclusion zone", et d'amende si
un contrle rvle que nous transportons des fruits frais
sur nous. Je demande des explications  Patrick. Il raconte
que pour prserver toute une zone du New South Wales, qui
est la rgion de l'Australie dans laquelle nous nous trouvons,
d'une contamination par un parasite, il est interdit de
traverser cette zone avec des fruits frais qui pourraient
en contenir des larves. Par consquent les voyageurs sont
invits  manger ou jeter leurs fruits avant de rentrer
dans la zone, qui s'tend du nord de Melbourne jusqu' Broken
Hill, et de Wagga-Wagga jusqu' l'est d'Adlade, soit sur
plus de soixante mille miles carrs. Cela reprsente prs
de cent quatre-vingts mille kilomtre-carrs, soit l'quivalent
d'un tiers de la surface de la France. Je suis bien tonn
par ce systme. Suite  cela quelques minutes de silence
me suffisent pour m'assoupir. Je suis puis et, la tension
redescendant, je m'endors profondment sur le montant de
la portire. Patrick roule doucement, et cela favorise d'autant
plus mon sommeil.

C'est lui qui me rveille quand nous arrivons chez lui.
Il habite une petite maison  l'entre de la ville. Je ne
sais pas trop ce que je dois faire, je n'y ai mme pas rflchi.
Mais il me prend de court et me propose de manger avec lui,
et de prendre quelques-uns de ses vieux habits qui ne lui
vont plus. J'accepte volontiers. Je suis tonn qu'il ne
soit pas plus mfiant  mon gard. Je me permets de lui
demander un verre d'eau. Car dans toute cette histoire j'ai
encore trs mal  la tte et presque rien bu depuis prs
de cinq jours, si ce n'est l'eau de la rivire. Je bois
un grand verre d'eau, alors qu'il prpare le repas. Il me
demande si j'ai des prfrences mais avec la faim que j'ai
n'importe quoi fera l'affaire. Il vit seul ici. Sa femme
est morte il y a cinq ans, et il va juste voir son fils
de temps en temps. Sa fille travaille  Sydney, et il ne
la voit que deux ou trois fois par an. Il a l'air triste.
Je ne mange pas trop, de peur d'avoir mal  l'estomac, je
me rattraperai plus tard.  Il s'excuse que ce ne soit pas
des mets de trs grande qualit, mais qu'il n'a pas tellement
d'argent, et vit simplement. Je le rassure que c'tait excellent
et qu'il faisait dj beaucoup pour moi. De plus avec la
faim que j'avais, j'aurais englouti ses bottes en cuir avec
autant d'apptit. Je l'aide aprs le repas  dbarrasser.
Il est gn mais j'insiste. J'espre dsormais que je serai
tranquille quelques jours. Il me demande si je veux qu'il
m'amne tout de suite en ville, ou si je ne prfre pas
plutt me reposer un peu avant. Je le remercie beaucoup
et accepte. Mais je lui explique aussi que je pourrai me
dbrouiller tout seul pour aller en ville. Mais il est vrai,
comme il me le fait remarquer, qu'il n'a pas grand-chose
 faire et a tout le temps de s'ennuyer.

Il me propose une chambre d'ami pour faire ma sieste. Il
habite dans une maison modeste mais qui contient tout de
mme plusieurs chambres. Il m'indique la salle de bain pour
prendre une douche et de quoi dsinfecter mes plaies. Il
est vrai que je dois empester sans mme m'en rendre compte.
Depuis le temps que je n'ai pas pris de douche, j'en ai
mme perdu l'habitude. Je nettoie avec attention mes blessures
par balle de la jambe gauche, ainsi que les ravages faits
par la fille en retirant l'metteur. Les metteurs devrais-je
dire, il y a bien une dizaine de marques tout autour de
la jambe aux endroits o quelque chose est sorti de l'intrieur.
Une fois propre et soign je m'endors profondment une bonne
partie de l'aprs-midi. Je me rveille quand mme plusieurs
fois pour boire de grands verres d'eau. Je ne reprends vraiment
mes esprits et me lve qu'alors que 7 heures de l'aprs-midi
sont indiques par le rveil. Il fait encore bien jour.
Je vais rejoindre Patrick qui regarde la tlvision dans
le salon. Il fait sombre, les volets sont presque tous ferms
pour ne pas laisser rentrer la chaleur. La maison n'est
pas climatise. Il me propose quelques biscuits avec une
boisson chaude ; j'accepte avec plaisir. J'ai de la peine
de ne pas lui avoir dit la vrit, il est tellement gentil.
Je pense que je pourrais lui raconter ma vritable histoire.

- Vous savez Patrick, je ne vous ai pas tout dit sur mon
 histoire.

- Oui je sais Franois, ou du moins je m'en doute. Vous
savez l'Australie est un refuge pour beaucoup de personnes
qui fuient leur pass. Et ce n'est pas un hasard si un quart
des habitants ne sont pas ns ici. Je ne suis pas n ici,
Franois. Mais vous n'tes pas oblig de me raconter. C'est
la rgle ici, nous avons tous pu faire des btises, mais
nous ne parlons pas du pass.

- Je comprends, mais je n'ai pas vraiment de choses  me
reprocher ; seulement mon histoire est tellement invraisemblable
que j'avais peur que vous n'appeliez la police en me prenant
pour un criminel.

Aprs David, Deborah, et mes amis de Sydney cela va tre
la septime personne  qui je raconte mon histoire. Par
rapport  Fabienne et les autres, je rajoute l'enlvement
au consulat, le fourgon, les cadavres calcins, la course
dans le bois, puis les longues journes de marche jusqu'
ce qu'il me trouve. Il m'a cout silencieusement. Je ne
sais trop s'il m'a cru ou pas. Nous restons silencieux un
petit instant, puis il laisse chapper une exclamation.

- C'est incroyable. Votre histoire est incroyable. Extraordinaire
mme. Et j'ai peine  vous croire... Mais qu'allez-vous
faire dsormais ?

- J'avoue que je n'y ai pas encore rflchi. Si je continue
sur ce que j'avais prvu, le plus logique serait de retourner
au consulat  Sydney pour me faire rapatrier. Cependant
maintenant que cette fille m'a appris que j'avais un metteur
et me l'a retir, ce ne serait pas trs malin de se jeter
dans la gueule du loup de nouveau. Pour cela je me dis alors
qu'il serait plus sage de tenter d'aller  un consulat ou
une ambassade dans une autre ville.

- Vous vouliez vraiment aller  Canberra, alors ? Et cette
 fille, vous croyez qu'elle nous observe en ce moment ?

- Je l'ignore, mais elle m'a dj tir trois ou quatre fois
d'affaire sans que je sache pourquoi, alors je ne doute
plus de rien. Et oui je pense que Canberra pourrait tre
une bonne solution, qu'en pensez-vous ?

- Eh bien, j'ai peur que cela ne leur permette de nouveau
de retomber sur vos traces. En imaginant qu'ils ont des
contacts un peu partout ou mme juste accs  certains fichiers
qui leur donnent des informations sur tout ce qui se passe,
ils sauront vite que vous allez prendre un avion pour la
France. Le plus sage dans votre cas serait de rester ici
vous faire oublier quelque temps, ou de rentrer sous une
fausse identit.

- Oui, c'est vrai, il serait le plus intelligent de rester
ici une ou deux semaines, et de prendre l'avion avec de
faux papiers, mais malheureusement je peux difficilement
me le permettre. Dj, parce que je n'ai absolument aucune
ide de comment faire faire de faux papiers, et ensuite
parce que je n'ai pas du tout les moyens de rester ici aussi
longtemps, je n'ai aucune ressource.

- Je peux peut-tre vous aider. Vous pouvez rester ici quelques
jours ou mme deux semaines, a ne me drange pas. a me
fera de la compagnie. Pour les faux papiers je connaissais
par le pass quelqu'un  Melbourne qui tait spcialiste.
Je le sais car j'ai eu besoin de ses services. Il ne le
fait srement plus aujourd'hui, mais il sait peut-tre 
qui demander. Cela vous intresse ?

- Eh bien, cela parait intressant en effet. Mais je ne
voudrais surtout pas abuser de votre hospitalit, peut-tre
pourrais-je me rendre utile ou faire quelques petits boulots
dans le coin pour rcolter un peu d'argent et vous ddommager.

- Bah, ne vous inquitez pas pour cela. Par contre il vous
faudra srement beaucoup d'argent pour payer les faux papiers
et le billet d'avion. Malheureusement je ne suis pas sr
que je pourrai avoir assez pour vous donner.

- Vous plaisantez ! Il est hors de question que vous payiez
quoi que ce soit. Je tenterai de me dbrouiller, je trouverai
bien de quoi me faire un peu d'argent.

- Je vais tenter de retrouver le numro de mon ami  Melbourne,
cela fait plusieurs annes que je n'ai pas de nouvelles,
je ne sais pas trop si l'adresse que j'ai est toujours bonne.

Il se lve et va farfouiller dans un tiroir. Son ide me
plat beaucoup. Faire un faux passeport et partir incognito
en France, c'est une trs bonne ide. Mais comment vais-je
runir la somme ne serait-ce que pour payer le billet d'avion,
il me faudra au moins deux mille euros. Je ne sais pas combien
cela reprsente en dollars australiens. Je lui demande s'il
sait combien d'euros fait un dollar australien. Il rpond
qu'il ne sait pas en euros mais qu'un dollar australien
fait environ la moiti d'un dollar amricain. J'attends
qu'il passe son coup de fil pour savoir si son ami sait
comment faire de faux papiers, et combien cela cote.

- Allo, Myriam, Patrick Eccles  l'appareil.

- Oui je vais bien. Oh je ne deviens rien de spcial. Paul
est l ?

- Ha ? Oh je suis dsol, toutes mes condolances. Mais
cela fait combien de temps ?

Cela se prsente mal. Il passe quelque temps  discuter
vraisemblablement de la mort de son ami. Puis il revient
au sujet m'intressant.

- Mais, euh, cela me drange de te demander cela, mais j'ai
un ami qui a des soucis et, tu comprends...

- Matthias White tu dis ? Trs bien je note, tu as son adresse
? Ha, bon Richmond, non bon nous nous dbrouillerons.

Je ne suis pas le reste de la conversation. Patrick parlant
de lui et des nouvelles du coin. Il raccroche une dizaine
de minutes plus tard. Il m'explique que malheureusement,
comme je l'avais compris, son ami tait dcd. Mais cependant
sa femme connat un ancien lve, si on peut dire, de son
mari, qui travaille peut-tre encore dans le milieu. Elle
n'a pas su lui donner son adresse, mais elle croit se rappeler
qu'il habitait vers Richmond, c'est un coin un peu  l'ouest
de Melbourne centre.

- Vous avez une ide des prix ?

- C'est trs variable, suivant la qualit et suivant qui
on est. Si vous vous dbrouillez bien, vous pourrez vous
en tirer entre deux et quatre mille dollars, dollars australiens.
Mais les prix sont peut-tre diffrents. Je ne sais pas
si c'est plus dur ou plus facile de nos jours, si cela se
trouve cela peut en ralit coter beaucoup plus ou beaucoup
moins cher. Le plus simple tant d'aller sur place demander,
ce genre de chose ne se rgle pas par tlphone.

Cela signifie qu'il faut que je trouve au moins huit mille
dollars australiens, quatre mille euros entre le billet
et les papiers ! Je vais avoir du mal  me constituer une
somme pareille. Patrick me propose pour l'instant de dner.
J'accepte et vais l'aider  prparer le repas. Nous mangeons
en discutant de ce que je faisais en France comme travail
et diverses banalits de nos vies respectives. Je ne lui
demande pas pourquoi il est venu en Australie. Suite au
repas je vais rapidement me coucher. Je m'endors sans dlai
malgr ma sieste de l'aprs midi. Je me rveille de nouveau
plusieurs fois dans la nuit pour boire.

Lundi 25 novembre. Grasse matine. Cela fait plus de trois
semaines que je suis parti. Et j'ai dj plus  raconter
que dans toute ma vie antrieure... La lumire traverse
les interstices des volets ; il fait dj chaud et le Soleil
doit dj briller dans le ciel. Je me sens en scurit ici.
Je suis persuad qu'ils n'ont aucun moyen de me retrouver.
Je suis bien malgr mes meurtrissures. Les bleus des coups
reus au Mexique et  l'hpital de Sydney sont en passe
d'tre guris. J'ai toujours toutefois une douleur  ma
blessure par balle de l'paule, et mes deux jambes me font
souffrir ; ma cheville reste douloureuse quand je marche.
Et pour terminer j'ai une souffrance tenace ds que je contracte
les abdominaux,  cause de la seringue plante lors de la
bagarre  l'hpital. Je quitte un peu mon corps pour penser
 mon futur proche. Le plan de Patrick de repartir discrtement
en France me sduit, mais j'ai vraiment trs peu d'ides
pour amasser la somme ncessaire. Je pourrais la demander
 quelqu'un. Deborah s'tait propose de m'aider si besoin.
Cependant la contacter par message lectronique ou tlphone
me fait un peu peur. Au moindre signe de vie de ma part
j'ai le pressentiment que tout va recommencer. De plus s'ils
parviennent de nouveau  m'insrer un metteur, je serais
bien incapable de le retirer, sauf  me couper la jambe,
et cela ne me convient gure. Je ne peux pas toujours me
reposer sur cette fille, mme si elle semble toujours prsente
pour me sortir d'affaires. Le souci concernant Deborah est
qu'ils doivent la surveiller, comme ils doivent surveiller
mes parents et les personnes avec qui je pourrais prendre
contact en France. Mais je suis conscient aussi qu'il est
peu crdible qu'ils parviennent  filtrer tous les messages
lectroniques, les coups de tlphone et les lettres qui
transitent dans le monde. Pourquoi ne pas envoyer une carte
postale anodine  Deborah, en me faisant passer pour un
cousin, et lui demander de m'envoyer un peu d'argent ? Mais
tout bien rflchi ce n'est en tout et pour tout pas si
difficile pour eux de filtrer mes messages. En ayant accs
 mes anciens relevs tlphoniques en France par exemple,
et  mes derniers changes sur Internet, ils connaissent
par consquent la plupart des personnes  qui je serais
susceptible de demander de l'aide. Il ne leur reste plus
qu' vrifier leurs courriers, leurs messages lectroniques
et leurs coups de fil et je serai repr au moindre signe
de vie. Je dcide alors de tenter seul dans un premier temps
de trouver l'argent indispensable  mon retour, et en dernier
recours de faire appel  une personne extrieure. Mais dans
un premier temps, je vais donner un coup de main  Patrick,
j'entends qu'il s'est lev.

Patrick est toujours trs gentil, et nous plaisantons un
peu en prparant le petit-djeuner. Il me demande si je
sais dsormais ce que je vais faire. Je lui confirme que
je m'oriente plutt vers son ide de trouver de faux papiers
et de tenter de rentrer en France en faisant le moins de
vagues possible. Mais je m'interroge sur le moyen pour trouver
l'argent requis. Je lui pose la question de savoir s'il
pourrait y avoir des petits boulots pour moi dans le coin.
Il est sceptique, Lake Cargelligo tant une petite ville
de mille trois cent habitants dont les emplois sont principalement
consacrs aux activits touristiques autour du Lac. C'est
l qu'il travaillait auparavant. Mais cela rapporte assez
peu d'argent, mme s'il serait en mesure de me faire embaucher
pour quelque temps grce  ses anciens collgues. Selon
lui le plus judicieux pour moi serait d'aller  Melbourne
ou Canberra directement, et de chercher du travail sur place.
Bien sr sans papiers ce serait srement un travail clandestin,
mais ce sera sans doute mieux pay que ce que je peux trouver
dans le coin. Je lui dis y avoir pens, mais qu'il me faut
un minimum d'argent pour m'y rendre et y rester au moins
quelques jours avant d'hypothtiquement trouver un emploi.
De plus je ne sais vraiment pas comment chercher. Pour cela
il me rassure et me promet qu'il peut me donner mille dollars
australiens. Cette somme devrait me permettre de trouver
une auberge de jeunesse et de survivre pendant au moins
quinze jours. Quand  trouver un travail, il me fait confiance,
on n'est pas capable d'chapper  une organisation du crime
comme je le fais, dit-il, si on ne l'est pas de trouver
un travail n'importe o. Je suis flatt bien que dubitatif
et je lui rpte que je ne veux pas qu'il me donne de l'argent,
car je considre que je lui ai dj caus bien des soucis.
Malgr tout je suis conscient que j'ai peu d'alternatives,
et de plus je serai en mesure de lui rendre la somme si
je parviens  rentrer en France ou ne serait-ce qu'avec
l'argent que je peux gagner si je trouve effectivement un
travail. Il insiste et je cde finalement. Nous convenons
que j'irai avec lui  Griffith le surlendemain, quand il
s'y rendra pour faire ses courses. Griffith est un peu la
grande ville du coin, qui parat pourtant bien anecdotique
avec ses vingt-deux mille habitants. Mais Patrick concde
que l'Australie est un pays trs peu peupl, et qu'il faut
souvent parcourir des centaines de kilomtres avant de trouver
une ville digne de ce nom.

Pour cette journe de repos, il me propose d'aller me faire
visiter les coins dignes d'intrt. Nous pourrions pique-niquer,
propose-t-il ; et en fin d'aprs-midi, quand la chaleur
est un peu moins forte, profiter d'une promenade autour
du lac. C'est un programme calme et tranquille qui me rjouit.
La journe se passe sans encombre. Je ne suis malgr tout
pas entirement rassur une fois dehors, toujours sur mes
gardes et  l'afft de la moindre personne suspecte. En
fin d'aprs-midi, aprs un tour prs du lac, nous rejoignons
un groupe d'amis de Patrick, dans l'une des maisons de la
petite ville. Lake Cargelligo ressemble comme deux gouttes
d'eau aux villes qui peuplent tous les bons westerns, avec
une grande alle centrale entoure de maisons basses. Patrick
et ses amis jouent  un jeu dont je ne connais pas les rgles,
mais j'en profite pour prendre un peu de bon temps et me
reposer. Nous ne rentrons pas trs tard, mais j'ai suffisamment
de sommeil en retard pour m'endormir en quelques minutes.

Mardi 26 novembre. Je me rveille tt, il faut dire que
je n'ai pas depuis deux jours une activit physique intense,
et que j'ai beaucoup dormi. Je dcide d'attendre un peu
au lit pour tre sr de ne pas rveiller Patrick. Pour l'instant
je consacre mes efforts  prparer mon retour en France,
mais que ferai-je une fois l-bas ? S'ils ont perdu ma trace
ici,  mon premier message lectronique ou coup de tlphone
ils seront de nouveau sur mon dos. Mais quelles alternatives
s'offrent  moi ? Devrai-je me cacher pour le restant de
mes jours ? Je me sens las. Las que tous ces jours s'coulent
et que je ne comprenne toujours pas ce qu'il m'arrive. Las
que l'on me coure aprs, que l'on me frappe, me tire dessus.
Las de n'tre qu'un guignol avec qui on joue depuis trois
semaines, et peut-tre mme plus. Je ne reviens pas pour
autant sur mes projets. Je prfre de toute manire devoir
me cacher en France, que de rester ici, mme si ces grands
espaces attisent ma curiosit. Je crois que l'endroit qui
m'attire le plus en Australie doit tre ce grand rocher
rouge monolithique au milieu du dsert. Je ne suis pour
autant pas du tout perturb  l'ide de devoir partir d'ici
sans avoir eu la chance de le voir. Il me semble que c'est
trs loin d'ici, de plus.

Je m'assoupis de nouveau quelques dizaines de minutes. Par
la suite la journe ressemble  la prcdente. Nous nous
promenons avec Patrick, discutant de banalits du coin.
Depuis son arrive en Australie voil presque quarante-cinq
ans il n'a que trs peu voyag. Il connat bien Lake Cargelligo
et ses environs, sachant que lorsqu'on dit "environs" en
Australie, cela reprsente facilement cent ou deux cents
kilomtres. C'est ici qu'il a rencontr sa femme, s'est
mari et a suivi une vie calme et paisible. Je suis curieux
de savoir ce qu'il a fui avant de venir ici, et en quelle
occasion il a eu besoin de faux papiers. Mais je ne pose
pas de question sur sa vie antrieure. Il en parlera s'il
le souhaite. C'est un homme rserv et gentil, plutt timide.
Il n'est pas trs grand, et bien que l'ge le courbe quelque
peu, il ne devait pas faire plus que ma taille dans la force
de l'ge. Il s'intresse assez peu  la politique, les enjeux,
la guerre en Irak ou la crise des marchs financiers. Il
porte comme une tristesse en lui. Une solitude qu'il n'a
jamais russi  vraiment briser. Je lui ressemblerai peut-tre,
une fois vieux. Mais la vie s'acharnant j'ai peine  croire
que je survivrai  toutes mes infortunes.

Patrick se renseigne sur les services de transport en commun
entre Griffith et Melbourne. Le bon ct, c'est qu'il y
a bien une ligne qui parcourt exactement ce trajet, le mauvais,
c'est que l'unique dpart est  3 heures et demie du matin.
Le voyage est moins long que ce que j'aurais pens, et je
pourrai ds 9 heures 30 du matin profiter des charmes de
Melbourne. Nous convenons avec Patrick que je ne prendrai
le train que le jour suivant, et que je passerai une nuit,
ou demi-nuit pour tre plus exact,  Griffith. Je ne voudrais
pas l'obliger  se lever en plein milieu de la nuit et rouler
si tt. Ma troisime journe en sa compagnie touche  sa
fin. Je le sens triste de dj perdre son camarade de quelques
jours. Nous nous promettons de nous crire. Il n'a pas d'ordinateur
ni d'adresse lectronique et par consquent nous changeons
nos adresses postales. Je m'engage  lui raconter la suite
de mes prgrinations ds que j'aurai l'occasion de lui
crire. Lui de son ct me promet son pass, qu'il semble
tellement regretter.

Mardi 17 dcembre 2002
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Mercredi 27 novembre, lever tt, dpart pour Griffith !
Nous parcourons les presque deux cents kilomtres en trois
heures. J'accompagne Patrick pour les courses aprs qu'il
m'ait achet mon billet pour le lendemain. Il ne vient qu'une
fois ou deux par mois, et dans cette mesure les courses
sont assez consquentes. Il n'a pas trop de sa camionnette
pour tout charger. Nous avions prpar des sandwiches pour
le djeuner. Nous passons le reste de l'aprs-midi ensemble
et il a peine  me quitter pour rentrer chez lui. Je dois
insister pour ne pas le savoir sur la route une fois la
nuit tombe. Avant de partir il me donne l'argent qu'il
m'avait promis, ainsi que le nom et le quartier o je serai
susceptible de trouver quelqu'un pour la ralisation de
faux papiers. Je suis extrmement gn et je voudrais en
accepter moins mais je ne peux contrer son insistance. Bref,
je reois ses mille dollars. Je me sens terriblement redevable.
Je reste quelques instants rveur aprs son dpart, regardant
sa camionnette s'loigner. Je repense  la premire fois
o je l'ai vue, sur le bord de la route aprs l'accident
avec le camion.

Me voil de nouveau seul et livr  moi-mme. Trois jours
de repos dans ma course effrne. Que m'attend-il  prsent
? Trve de rvasseries ! Je ne pense pas que je vais prendre
d'htel pour cette nuit. Il fait bon et avec un dpart 
3 heures du matin, je peux me permettre de passer la nuit
dehors. Ce sera toujours autant d'conomis. Il n'est pas
loin de 19 heures et je pars  la recherche d'un cybercaf
pour trouver quelques adresses  Melbourne et ne pas devoir
trop chercher une fois l-bas. Je dniche sur le site des
auberges de jeunesse un htel dans le nord de Melbourne
pour vingt-cinq dollars la nuit, sachant que je ne suis
pas membre de l'association ; cela m'a l'air parfait. Je
consulte le prix des billets pour la France, le tarif est
suprieur  ce que j'avais escompt, plus de trois mille
euros pour un aller simple. Voil qui n'arrange pas mes
affaires. Je me retiens de tenter quoi que ce soit concernant
ma messagerie lectronique ou un accs  ma machine via
le rseau. Je tente toutefois de prendre des nouvelles de
ma socit et de Linux. Je jette un oeil sur les sites d'emploi
pour la ville de Melbourne, mais je ne sais trop que faire
des rsultats. Je suis plus partisan de parcourir dans un
premier temps les rues commerantes et d'y proposer mes
services. Je me creuse de nouveau ensuite encore un peu
la tte pour trouver un moyen d'accder aux machines de
mon travail de manire anonyme, mais je manque d'inspiration
et dcide plutt d'aller me promener, avant d'acheter de
quoi manger et attendre le dpart du bus.

Melbourne
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Mercredi 18 dcembre 2002
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Jeudi 28 novembre. Le trajet se fait en partie en bus jusqu'
Shepparton, puis en train pour finir  Melbourne. Ayant
peu dormi avant le dpart, je m'y adonne exclusivement pendant
le voyage.

Melbourne ! Que de pays visits. Plus personne ne me reprochera
ma nature casanire  raison. La belle affaire ! Je n'en
ai pas, justement, d'affaires, ni de toilette, ni pour me
changer. Encore des achats... Premire tape  l'auberge
de jeunesse pour rserver ma nuit, puis, journe charge
de recherche de travail. Melbourne est, d'aprs mes recherches
de la veille sur Internet, la deuxime agglomration australienne
en terme de population aprs Sydney. Le centre ne me semble
toutefois pas dmesur. J'en parcours une partie, m'arrtant
 presque tous les magasins, me prsentant et expliquant
que je cherche du travail pour quelques temps. Je prcise
que je suis prt  faire des tches difficiles ou ingrates.
Mais je pche par ma faible formation en commerce ou en
vente. Je n'ai pas de qualits de vendeur et je rechigne
 me donner des comptences que je ne possde pas. J'ai
la chance, ou la malchance, de faire ce discours dans un
magasin de vtements au moment o arrive une livraison.
Le patron me prend au mot et me promet trente dollars si
je lui dcharge son camion. Ses deux employs tant partis
en pause djeuner, il ne se sent pas de le faire lui-mme.
J'accepte. Bien mal m'en a pris, j'ai certes gagn mes trente
premiers dollars, que le patron me donne avec plaisir, et
je le comprends : j'ai mis deux heures  vider son camion
et me suis tu  la tche. Trente dollars, tout juste de
quoi payer ma nuit, ce n'est pas avec cela que je vais me
payer mon billet de retour.

Le dbut d'aprs-midi n'tant pas beaucoup plus fructueux,
je fais une pause dans un cybercaf  la recherche de ce
fameux Matthias White,  Richmond. Aucune trace. Dcidment
tout cela prend vraiment une mauvaise tournure. Je ne baisse
pas les bras et je dcide de me rendre directement  Richmond
 partir du moment o j'aurai un travail ; il est de toute
faon inutile de m'y rendre sans tre sr de pouvoir payer
par la suite. Je finis la soire avec une autre technique,
prouve lors de mon bizutage de classe prparatoire au
lyce Champollion  Grenoble,  savoir de demander de l'argent
aux personnes dans la rue. Je me prsente comme un tudiant
franais  la recherche de fonds pour le gala de remise
des diplmes. Eh bien cela est plus rmunrateur que dcharger
les camions, je parviens  amasser plus de quatre-vingts
dollars en un peu plus de trois heures ! Il est alors plus
de 9 heures du soir, et c'est puis que je rentre  mon
auberge, en m'achetant quelques menues nourritures sur le
chemin. Bilan de la journe, cent dix dollars rcolts,
trente huit dpenss.  ce rythme l il me faudra presque
trois mois avant de pouvoir acheter un billet d'avion...
Ah ! Melbourne ! J'ai bien peur que nous ne couchions ensemble
plus longtemps que prvu. Mais tu m'as dj puis rien
que le premier jour...

Vendredi 29 novembre. Je me lve tt et prends une douche.
L'opration n'est pas rendue facile par le manque d'affaires
de toilette. L'une de mes missions de la journe sera donc
de trouver des serviettes, savon et autre brosse  dents.
De plus, des habits de rechange ne seraient que trop utiles.
Je n'aurai aucun mal  faire scher mon linge si je le lave
 la main. Je me croirais en randonne, mme galre de survivre
avec trois tee-shirts pour en porter le moins possible dans
le sac  dos et corve de lessive tous les jours...

Je rserve une place dans l'auberge pour toute la semaine
suivante, et ngocie de n'en payer que la moiti dans un
premier temps, ayant peine  voir dj disparatre ce que
j'ai durement gagn la veille. Mon petit djeuner sera frugal,
et je retourne vers les rues commerantes de bon matin.
Mais bien que tt dj le monde est dans les rues, et le
Soleil dans le ciel. Tout est perpendiculaire et droit,
caractristique des villes apparues tardivement, comme si
la prise de conscience de la quadrature du cercle tait
trop perturbante pour se permettre autre chose qu'une ligne
bien rectiligne.

Je suis plus incisif ce matin, n'hsitant pas  prtexter
quelques qualits commerciales. Aprs tout, le commerce,
c'est dans la peau plus que dans les bouquins. Mais pas
dans la mienne, si j'ai peine  me vendre, comment pourrais-je
le faire pour autre chose ?... Deux heures d'pres discussions
m'ont assoiff, et je fais une pause sur les bords de la
rivire Yarra, dans le parc de Melbourne. Et puis soudain,
comme une rvlation, une vision d'enchantement, l'ide
qui me sauvera, du moins je le pense sur l'instant. Un couple
s'assoit sur le mme banc que moi. Ils savourent deux croissants
et portent avec eux une baguette ! Un boulanger ! Moi, expert
mondial de la confection du pain, je ne peux que russir,
il me faut son adresse, que j'accoure  son service ! Renseignement
pris, je m'y rends sur le champ. Ce n'est pas trs loin
et dix minutes plus tard j'en appelle au patron.

Pain
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Il est franais, tentant sa chance aprs l'ouverture de
cette boulangerie. Mais pour ma plus grande joie il n'est
pas boulanger de mtier, mais les autochtones tant crdules
et le pain industriel pas si mauvais, ses affaires marchent
tranquillement. Je me prsente, lui explique mon besoin
de travail pour quelques semaines. Et je le convaincs avec
mon exprience ultime de fabrication de pain au levain au
micro-onde et  la pole. Je ne lui demande qu'une mise
 l'preuve, de me prendre une semaine pour la fabrication
de pain au levain, et si l'exprience et concluante, la
moiti des bnfices raliss sur leur vente payera mon
salaire. March conclu !  moi  prsent d'impressionner
mon nouveau patron, Martin Laval. Je me suis moi-mme prsent
comme Franck Martin. J'avais dj rflchi  un nom d'emprunt,
voil bien longtemps, dans ma jeunesse. Dans un premier
temps je me contente de la prparation du levain : un mlange
de farine et d'eau, dans divers rcipients mis  ma disposition.
Cela ne m'occupe que deux heures.

Une pause djeuner s'ensuit, compose de sandwiches de la
boulangerie  tarifs prfrentiels. J'aide  la vente l'aprs-midi,
en faisant goter au dehors des petits bouts de baguette
et de croissant, de faon  attirer les clients dans la
boutique. Ma journe se termine  19 heures, et Martin,
satisfait de mon travail, me paye sur ce qu'il juge tre
le chiffre d'affaire supplmentaire fait grce  moi, soit
plus de cent dollars dans ma poche. Cent dollars avec lesquels
je cours acheter deux trois caleons, quelque tee-shirts
et des affaires pour me rendre beau, et propre surtout.
Cent dollars, certes, mais la journe n'en a pas t moins
puisante que la prcdente. Et mon butin en est mme encore
infrieur, aprs le paiement de l'auberge le matin et de
mes affaires le soir. Mille vingt dollars. Vingt dollars
de plus que ma mise initiale. Je touche deux mots  mes
compagnons de chambre, je n'ai pas encore eu le temps ou
l'envie de sympathiser, et c'est sur un soupir que je m'endors...

Samedi 30 novembre. Les jours se suivent. Je devrais donner
des nouvelles  Patrick, ils ne doivent pas le surveiller,
lui. Faudra-t-il que je me construise une nouvelle vie ?
Faudra-t-il que j'oublie tout de mon pass pour repartir
de nouveau ? Il est bon parfois, certes, de prendre quelques
distances, mais tiendrai-je longtemps loin de tous ceux
que j'aime. Je suis mlancolique, ce matin. Pourtant c'est
souvent plus justement le soir, aprs tous les checs de
la journe, que l'on peut l'tre  raison. Trve de plaisanterie
je me sors du lit, j'inaugure  peine mes nouvelles affaires
de toilette dans une courte douche. Je vais au plus tt
que je peux  la boulangerie. Martin est dj l. Mon levain
n'a pas encore commenc  lever, et il lui faudra plusieurs
jours pour cela. Je tente d'tre cratif pour amliorer
la qualit du pain que fait Martin. Il utilise principalement
de la pte importe, mais commence  faire quelques expriences
avec de la levure de boulanger. Il a plusieurs bouquins
expliquant l'art de faire du pain, et je tente de lui apporter
mon exprience. Je pense que j'avais assez bien saisi la
manire de ptrir et faire lever la pte. Je pchais principalement
par mon manque de four. Mon premier pain est plutt russi,
bien que pas tout  fait assez cuit. Toujours est-il que
Martin est content. Je prends un peu l'air dehors en le
faisant dguster par petits bouts aux passants. C'est samedi,
il y a du monde dans les rues. Je suis enchant que les
gens semblent apprcier mon premier rel pain. Cela me donne
du courage et je dcide de faire une nouvelle fourne, plus
consquente celle-l. Le rsultat est plus mitig, en tous
cas bien en de de ce que j'esprais. Bien entendu c'est
beaucoup moins vident quand on ptrit des kilos de pte.
Tout est plus simple avec juste de quoi faire un pain ou
deux. Nous parlons peu avec Martin. Nous convenons malgr
tout que je suis son jeune cousin venu d'Europe passer des
vacances, et apprendre l'art d'tre boulanger. Cela pour
ne parler que d'une seule voix si des services venaient
 contrler mon statut de travailleur.

Martin me paye mon d, qui s'lve au mme montant que la
veille, lgrement moins. Le samedi la boutique ferme plus
tt, et il n'ouvre pas le dimanche. Je lui propose de tenir
le magasin le dimanche matin mais il refuse. Il dit qu'il
s'occupera lui-mme de nourrir le levain. Il est 17 heures.
Avant de retourner  l'auberge, je parcours quelques rues
 la recherche d'un cybercaf. Celui dans lequel je m'tais
rendu le premier jour tant ferm, je marche en esprant
en trouver un autre. De nos jours les cybercafs ne sont
plus une denre rare, mais ceux fonctionnant sous Linux
oui, et ceux sous Mandrake sans doute encore plus. Toujours
est-il que j'ai cette chance. D'un autre ct, utiliser
des machines sous Linux peut rendre plus facile leur administration,
surtout pour un cybercaf. Mais je ne me manifeste pas dans
un premier temps et me contente de prendre une place. 
un moment la jeune fille assise  ct de moi appelle un
des grants, ayant semble-t-il un souci avec sa disquette.
Le jeune garon qui vient l'aider est bien embt, de toute
vidence pas encore trs au point en Mandrake. Je me permets
d'intervenir, connaissant on ne peut mieux la cause et la
solution au problme.

- Il faut dsactiver supermount, et monter sa disquette
 la main, cela marchera mieux.

Le jeune me rpond, embarass.

- Ah, euh, vous connaissez Linux, parce que je suis nouveau
ici, et je n'ai pas encore tout appris.

Bref, je lui rsous son problme en moins de deux. Il me
demande si je connais bien, et je ne peux m'empcher de
dire que je travaille, ou travaillais plus exactement, pour
Mandrakesoft, la socit ditrice de la distribution Mandrake
Linux. Il est trs impressionn, mme s'il n'y a pas de
quoi. Un peu plus tard une personne qui doit prendre sa
relve passe dans le cybercaf, et il s'empresse de me prsenter,
c'est un des crateurs de la boutique. Nous parlons plus
de deux heures des problmes de la dernire version 9.0,
de la distribution de dveloppement, cooker, et de la liste
de diffusion associe  laquelle il participe, mme s'il
intervient peu. Je lui ai dis mon vrai surnom, Ylraw, avec
lequel je postais rgulirement.  Il est enchant, et moi
trs mcontent de moi. S'il commence  envoyer des messages
lectroniques  tous ses amis disant que je suis l, il
ne va pas falloir longtemps avant que je me fasse reprer,
alors que j'avais enfin russi  disparatre. Je tente de
me rattraper en lui expliquant que j'ai de nombreux problmes,
et qu'il ne faut pas que qui que ce soit me trouve, et par
consquent qu'il doit  tout prix viter de citer mon nom,
que ce soit par message lectronique,  l'oral ou au tlphone.
Il est intrigu mais ne pose pas plus de questions. Il s'y
connat bien en Linux mais je lui apprends toutefois quelques
astuces. Je lui demande aussi si par hasard il ne voudrait
pas m'embaucher pour quelque temps ici, car j'ai un besoin
rapide et urgent d'argent. Un problme d'argent  court
terme ? Me demande-t-il en plaisantant, bien sr, sur le
fait que dcidment c'est une manie  Mandrake d'avoir des
problmes de trsorerie, et qu'il ne savait pas que les
employs avaient la mme habitude. Mais bref si cela ne
me drange pas de travailler la nuit, il veut bien me laisser
le lundi, mardi et mercredi, car la personne s'en occupant
est en vacances pour trois semaines encore. Je pourrais
rcuprer la moiti de l'argent fait pendant ces trois nuits.
J'accepte. Je pars tard dans la nuit et nous nous donnons
rendez-vous le lundi suivant.

Je dors tout le dimanche matin. Premier dcembre, Sainte
Florence. Je termine la matine en discutant avec les jeunes
de l'auberge. J'en dis peu sur moi. Tous ou presque sont
des randonneurs qui vont de ville en ville, de pays en pays,
 la recherche de je ne sais quoi, une autre faon de vivre
peut-tre, une autre faon d'tre, d'aimer, ou pour s'assurer
que le monde est bien pire o que l'on soit. Je crois pour
ma part qu'il n'y a plus d'eldorado, contrairement  eux...
Un couple me propose de passer la journe avec eux, mais
je refuse, je voudrais me rendre  Richmond, pour trouver
ce Matthias White, et avoir une ide des prix et s'il est
envisageable que je puisse avoir des faux papiers rapidement.
Pour l'instant je n'ai gure que mille cent dollars, mais
qui sait, entre la boulangerie et le cybercaf, je pourrais
peut-tre m'en sortir en un mois ou deux. C'est dj tant
de temps ! Je suis dprim rien qu' y penser. Ils me croiront
tous morts bien avant. J'ai tant de peine pour celle que
je dois causer  tous mes tres chers. Mais qu'y puis-je
? Je n'ai rien demand de tout cela...

Ce monsieur Matthias White est une personne dure  rencontrer,
et je devrai rencontrer beaucoup de gens peu locaces, insister
lourdement, longtemps, et faire preuve de bien d'habilet,
pour convaincre toutes les personnes me menant  lui que
je ne suis ni un policier, ni un espion, ni quiconque pouvant
lui causer des torts. Et je n'ai pas le plaisir de voir
le personnage, me contentant de parler avec lui au travers
d'une porte. Mais s'il craint de se faire dcouvrir, je
le crains tout autant, alors pas de blme de ma part. Un
passeport franais est hors de prix, plus de dix mille dollars
amricains. Il faut compter tout autant voire plus pour
un passeport britannique. Je ne peux gure briguer qu'
un passeport italien, plus facile  trouver dans le coin
semble-t-il. Mais il m'en cotera tout de mme deux mille
dollars amricains, prs de quatre mille australiens. Avec
le billet d'avion, cela signifie que je dois runir dix
mille dollars australiens.  moins de cent dollars par jour,
j'en aurai pour au moins quatre mois, autant refaire ma
vie ici...

Je rentre doucement et profite du reste de la journe pour
passer ma mlancolie en me promenant dans les divers parcs
autour de Melbourne. Je suis si seul, comme mort, ne pouvant
ni prendre ni donner de nouvelles. Je n'ai pas envie de
rencontrer des gens.  quoi bon pour encore devoir les quitter
? Je suis triste. Si loin. Je ne comprends pas. Que m'arrive-t-il
? Quel est cette vie qui change du tout au tout ? Qui sont
ces gens, cette organisation, cette fille ? Et moi, que
suis-je l dedans ? Je pleure.

Mais Ylraw ne peut pas tomber ! C'est ainsi. Ylraw ne tombe
pas. Je trouverai cet argent, et une fois en France j'irai
voir cette journaliste dont m'avait parle Fabienne. Ou
je trouverai autre chose, mais ils ne m'auront pas, je ne
vais pas passer ma vie  me cacher  cause d'eux ! Sur ce
je me lve plein d'entrain et je recommence mon petit mange
d'tudiant et de gala de remise de diplme dans le parc.
Je runis soixante dollars, dj cela pour un dimanche.
Je rejoins ma couche tt, demain, entre la boulangerie et
le cybercaf, sera une dure journe.

Naoma
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Lundi deux dcembre. J'arrive pour sept heures  la boulangerie,
cinq minutes avant Martin. Je lui fais remarquer qu'un bon
boulanger se lve plus tt que cela. Il plaisante en rtorquant
qu'avec le dcalage horaire, il doit tre un des boulangers
qui se lve le plus tt au monde. La chaleur et l'humidit
ont dj fait lgrement monter mon levain. Je ne pense
pas qu'il soit prt pour faire un pain ; j'en incorpore
nanmoins dans la pte pour la fourne du matin. Martin
me prsente Naoma, qui tait en vacances la semaine passe,
et travaille comme vendeuse  la boulangerie. Naoma est
une jeune mtisse qui doit avoir un peu moins de mon ge,
trs jolie, trs timide aussi, semblerait-il. Mes baguettes
du matin sont un succs, mon levain a dj un peu acidifi
et donne un got de pain de campagne. Martin est trs fier,
et la fameuse expression est brillamment vrifie, elles
disparaissent en moins de temps qu'il ne faut pour les faire
! Je ngocie avec Martin le droit d'avoir un double des
cls pour pouvoir faire une fourne plus tt le lendemain
matin, il accepte. Le reste de la journe est plus calme,
et je ne parviens pas  attirer autant de passants que la
semaine dernire. Ds la fermeture de la boulangerie, je
rejoins le cybercaf. Je ne prends la relve qu' 22 heures,
mais je n'ai pas d'occupation d'ici l. La nuit est calme,
et je m'endors  moiti. Je tente quand mme de donner quelques
renseignements voire de faire un cours sur certains points
aux personnes intresses. Quatre personnes sont des lves
assidus. Je ferme boutique au dpart du dernier client,
vers 4 heures du matin. Je me rends alors directement 
la boulangerie pour faire mon pain. J'en fais une grosse
fourne, et mon levain commence  tre  point. Je dois
faire trs attention  le nourrir correctement, car  la
moindre erreur de ma part, il risque de devenir trop alcoolique
et de rendre le pain impropre  la consommation. J'ai connu
 plusieurs reprises ce problme dans mes expriences passes.
Martin arrive vers 7 heures et me trouve endormi prs des
fourneaux. Bilan, les pains sont un peu grills.  regret
je me fais passer un savon par Martin qui m'oblige  jeter
tous ceux qu'il juge invendables. Je me remets  la tche
pour une nouvelle fourne. J'y mets tout le reste de mon
attention malgr la fatigue. Naoma est toute triste pour
moi. Mais ma deuxime fourne rattrape la premire, et des
personnes viennent mme en redemander aprs en avoir achet
une premire fois.

 15 heures je m'croule de fatigue et dcide de rentrer
dormir un peu  l'auberge. Je rgle le reste de la semaine
et dors profondment jusqu' 21 heures, heure  laquelle
j'avais demand  une personne de la chambre de me rveiller.
Je me rends alors au cybercaf, plus rveill que la nuit
prcdente, et continue mon cours  trois des personnes
de la veille qui sont revenues exprs pour cela,  qui s'ajoutent
deux nouvelles, prsentes dans le cybercaf  ce moment-l.
Tout se passe pour le mieux. Suite au cours je dbute la
rdaction de ce texte. Dans la mesure o j'ai un peu de
temps devant moi, et que bien malin celui qui pourrait me
dire quand je rentrerai, je pense mettre  profit ces quelques
jours de rpit pour laisser par crit tout ce qu'il m'est
arriv depuis mon dpart  l'le de R. Je stocke le tout
dans l'espace allou disponible pour les pages personnelles,
sur un compte anodin cr sur un fournisseur d'accs quelconque.
Je duplique mes sauvegardes avec un autre compte, pour tre
 l'abri de toute mauvaise manipulation. J'cris prs de
trois heures. Je ne suis pas crivain et mon style doit
s'en ressentir, plein de lourdeurs et de termes populaires,
mais qu'importe, le plus important dans un premier temps
est de laisser trace avant que mon souvenir ne se ternisse.
J'cris vite et beaucoup.  4 heures je ferme boutique et
me rends  la boulangerie. Mercredi quatre dcembre, grande
journe, pour la premire fois je considre que j'ai fait
des progrs dans mon pain. Mon levain devient correct, et
je suis plus  mme de juger de la cuisson idale. La fourne
n'est pas encore parfaite, mme si elle satisfait Martin,
enchante Naoma et la plupart des clients. Comme la veille,
je retourne dormir jusqu'au soir avant de me rendre au cybercaf.
Il n'y a pas grand monde ce soir. Il doit y avoir une bonne
mission le mercredi soir  la tlvision australienne.
Je mets ce temps libre  profit pour continuer  crire,
encore plus que la veille, prs de cinq heures au total.
Jeudi cinq. Je commence  tre vraiment fatigu. Ma journe
 la boulangerie se passe bien mais je ne rve que de rentrer
et dormir. Et je dors beaucoup, de 16 heures  4 heures
du matin.

Le vendredi se droule beaucoup mieux ; rveill je russis
d'autant plus efficacement mon pain. Je m'aperois par la
mme occasion que je faisais plusieurs choses de travers
les jours prcdents. Je ferais mieux de ne faire qu'une
chose  la fois ! Naoma est toujours trs gentille avec
moi, et je le suis avec elle. Je sens qu'elle ne va pas
trs bien. Je plaisante souvent ou fait le pitre pour la
faire rire ou sourire. Martin m'a demand plusieurs fois
de m'occuper d'elle, l'inviter au restaurant ou lui proposer
une balade. Mais j'ai tellement peine  travailler le plus
pour courter mon sjour. Il dit qu'elle tait pourtant
joyeuse et enthousiaste avant ses vacances. Je cde et je
lui propose une promenade le dimanche aprs-midi, qu'elle
accepte. Pour la soire je fais un dtour par le cybercaf,
dans l'hypothse o je pourrais tre utile, et crire un
petit peu, sachant que je ne l'ai pas fait la veille. C'est
beaucoup plus long que ce que je m'imaginais, et j'en suis
 peine  mes aventures  Raleigh. Le jeune qui tient le
caf, Michel, me demande des claircissements sur cette
histoire de cours, dont plusieurs personnes sont venues
lui parler. Je lui explique, il est sduit. Nous convenons
que je pourrais en donner tous les jours de la semaine entre
19 heures et 21 heures. Cela ne sera pas pour arranger mes
heures de sommeil, mais c'est le prix  payer, j'en ai peur.
En tout tat de cause dans deux semaines la personne s'occupant
des nuits du lundi au mercredi sera de retour, et ces cours
me permettront de conserver de quoi gagner un peu d'argent.
Je termine la soire en contant quelques jours supplmentaires
de mes aventures.

Le samedi est une trs bonne journe  la boulangerie, tellement
que nous fermons boutique avec Martin  19 heures au lieu
des 17 habituelles. Je crois avoir gagn sa confiance, et
il me concde le droit de faire une fourne le dimanche
matin et de tenir boutique jusqu' 13 heures. Naoma se propose
de venir me donner un coup de main pour la vente, mais je
l'assure que ce n'est pas la peine, et qu'elle pourra simplement
me rejoindre  13 heures pour m'aider  fermer le magasin.
Je rentre tt  l'auberge impatient de compter mon trsor,
cette premire semaine marque sans doute le niveau de ce
que je peux esprer par la suite. Bilan net, sept cents
dollars. Certes,  ce rythme-l plus de trois mois me seront
indispensables pour accumuler dix mille dollars, mais qu'importe,
j'en suis dj satisfait. Il est trange comme la vie un
jour vous montre les choses grises en blanc, et un autre
en noir. Toujours quelques moments d'criture avant d'aller
me coucher.

Vendredi 20 dcembre 2002
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Dimanche 8 dcembre, 5 heures du matin, Melbourne s'veille,
Paris n'est mme pas couche, je suis dj  la boulangerie
 la prparation de mon pain. Aprs tout c'est la vie dont
j'avais toujours rv. Tout ceci me donne l'ide de proposer
 Martin de faire aussi des pizzas. Si je parviens  raliser
une bonne pte  pizza, alors ma reconversion sera complte,
et ma destine, enfin, accomplie ! Je m'amliore dans la
confection de mon pain, en attendant, matrisant ds  prsent
mieux la cration du levain. Cependant je pche encore de
ce ct, tant oblig d'en refaire un nouveau, l'ancien
s'tant trop alcoolis. Je n'ai pas encore le coup de main
pour doser chaque jour la quantit juste de farine et d'eau
 rajouter. La cuisson est, contrairement  ce que j'imaginais
au dbut, plus vidente  matriser, et c'est bien la confection
de la pte la vritable gageure. Les clients affluent, je
suis dbord, il y a la queue dans la rue. Ma sauveuse,
Naoma, accourt  mon secours vers 11 heures, pour mon bonheur,
je ne l'attendais pas. L'quivalent de la journe du samedi
en clturant  13 heures, j'ajoute cent cinquante dollars
 mon pactole, et invite Naoma  manger un sandwich sur
les bancs du Parc de Melbourne. Soleil brille, quelques
oiseaux doivent bien gazouiller, la vie n'est pas dsagrable.

Naoma a vingt-quatre ans, elle est ne ici mais ses parents,
eux, venaient d'Europe. Son pre, d'origine sngalaise,
a rencontr sa mre  Paris. Celle-ci tait anglaise et
en vacances seulement dans la Capitale franaise. Sans aucun
doute faits l'un pour l'autre, ils ne se sont plus quitts.
Ils ont voyag un peu puis se sont installs ici. Naoma
de par son pre parlait un peu le franais dans son enfance
mais lui comme elle se sont conforms  l'anglais local
; elle ne balbutie aujourd'hui plus que quelques "comment
a va" ou autres mots communs de vocabulaire. Elle comprend
toutefois le sens si je parle lentement sans utiliser d'expressions
idiomatiques ou complexes. Elle travaille  la boulangerie
depuis un an, presque depuis que Martin a ouvert boutique.
Elle suit en parallle des cours du soir, que son travail
lui finance, et espre devenir historienne. Elle est aussi
membre d'un club d'athltisme. J'tais moi-mme, au collge,
 Gap, dans un club d'athltisme, et il s'avre qu'elle
est aussi une sprinteuse. Mais je lui raconte que je n'tais
 l'poque pas trs consciencieux dans mes chauffements
et que j'en avais retir une belle cicatrice  la jambe
pour une opration suite  une dchirure musculaire. Elle
m'explique ensuite que sa famille est modeste et vit dans
les alentours de Melbourne. Elle loge pour sa part depuis
une semaine dans un petit appartement dans une banlieue
voisine, lou par un ami de sa mre. Le centre tant un
peu cher en terme de loyer, m'explique-t-elle ; elle vient
de temps en temps en vlo, mais le port du casque obligatoire
est assez contraignant. De toute faon les transports en
commun sont trs dvelopps et performants  Melbourne et
en Australie en gnral. Je me permets de lui demander o
elle logeait auparavant, chez ses parents peut-tre, mais
cela dclenche une crise de larmes. J'ai mis les pieds dans
le plat, mais aprs tout c'est la raison principale de mon
invitation : trouver ce qui ne va pas. Cependant si d'aprs
Martin elle tait auparavant joyeuse et souriante, et que
je ne la connais que triste et morose, j'aurais pu me douter
que son changement de logement n'tait pas chose trangre
 celui de son humeur.

Bref, histoire classique, chagrin classique. Elle partageait
l'appartement de son petit ami, il l'a quitte, elle a d
partir. Trois ans de vie commune, puis il s'est lass. Ah
! Les chagrins d'amour ! Sans nul doute ont-ils une place
de choix sur le march de la tristesse. Mais nulle loi contre
cela, pas plus que de remde. En tout tat de cause je ne
m'attarde pas sur le sujet, prfrant m'orienter vers une
optique plus comique pour la faire sourire. Aprs notre
djeuner, elle me guide dans les rues de Melbourne qui me
sont encore bien trangres malgr mes presque deux semaines
de prsence. Elle voudrait oublier son ancien petit ami.
Elle a dj vcu une histoire similaire, alors qu'elle n'avait
que dix-huit ans, et elle sait trs bien que la pire des
choses est d'esprer. Il lui faut prendre un nouveau dpart
et tirer un trait sur lui. Mais cela est rendu d'autant
plus difficile que ses amis sont aussi les siens, et qu'invitablement
les voir n'arrange pas les choses, car mme sans le vouloir,
ils parlent de lui. Je ne veux surtout pas tre la personne
par qui elle voudrait le remplacer, mais en mme temps comment
pourrais-je refuser d'essayer de l'aider ? Proche mais pas
trop, toujours le jeu dangereux  la limite tellement floue
entre ami et amant.

Elle et Martin m'appellent toujours Franck et j'avoue avoir
quelque mal  m'y faire. Presque parfois me reprochent-ils
de les ignorer. Les gens du cybercaf utilisent Ylraw, ce
qui me sied mieux malgr l'envie que ce surnom ne s'bruite
pas ; cybercaf o je me rends aprs avoir poliment refus
une invitation  dner de Naoma. 18 heures, fin de journe
passe  narrer encore et toujours mes aventures. Je termine
l'pisode du Texas jusqu'au Mexique, et vais prendre un
repos rparateur en prvision de la dure semaine qui arrive.

Lundi 9 dcembre. Toujours de bonne heure  la boulangerie.
Deux fournes dans la matine, d'assez bonne qualit. J'ai
l'impression que la frquentation  la boulangerie augmente
; il y a plus souvent la queue  la caisse. Je propose mon
ide de pizza  Martin, mais cela ne l'enchante gure. Il
y a dj rtorque-t-il une forte communaut italienne sur
place, et non qu'il ne me croit capable de parvenir  raliser
de bonnes pizzas, mais les gens viennent ici pour du pain,
et c'est ce  quoi nous devons nous adonner. Je n'insiste
pas plus, ma destine de pizzaolo attendra. La journe
est charge et Martin me demande mme de refaire une fourne
 14 heures. Je n'ai pas le temps de repasser  l'auberge
me reposer et doit directement me rendre  mon cours au
cybercaf. Nous avions la veille avec Michel cr un petit
espace dans cet objectif, de manire  ne pas trop importuner
les clients qui n'assisteront pas  la classe. Six personnes
sont prsentes et suivent avec attention mes explications.
Je ne suis pas trs au point quant  l'organisation et la
structure du cours, mais de par leurs questions et les ides
qui me viennent  mesure j'ai largement de quoi tenir les
deux heures. Je m'impose de ne pas dpasser pour d'une part
motiver les gens  venir le lendemain, et d'autre part ne
pas tre compltement lessiv pour la nuit que j'ai encore
 passer ici. Je suis dans cette optique par la suite moins
prsent pour les clients ayant des questions dpassant le
simple dpannage, leur conseillant mes cours en journe
pour plus de dtails techniques. J'cris presque exclusivement,
hormis quelques coups de main. 3 heures, le dernier client
s'en va. Bilan de la journe, trois cent cinquante dollars
australiens nets, deux cents pour la boulangerie, cent vingt
pour le cours, quatre-vingts pour la nuit, moins l'auberge
et la nourriture. Une heure trente de sommeil sur une table
puis direction la boulangerie.

Mardi 10 dcembre. Tout est presque routine maintenant.
Entre deux fournes je fais un petit somme dans un coin.
Naoma ou Martin viennent discuter un peu avec moi. Comme
la veille une fourne supplmentaire l'aprs-midi pour satisfaire
la demande. Martin lui-mme commence  assimiler le principe
du levain, de la pte, de la leve et de la cuisson. Mais
le pain classique l'occupe une bonne partie du temps et
je ne me fais pas de soucis pour ma position, je le quitterai
en effet sans doute avant qu'il ne prenne ma place. Cours
au cybercaf de 19 heures  21 heures, puis nuit sur place.
J'cris toujours, ne serait-ce que pour ne pas m'endormir.
Je ne peux toutefois m'abstenir de trois heures de sommeil
et me retrouve en retard  la boulangerie,  5 heures et
demie passes. Mercredi 11, je suis un vritable zombi,
dormant  la moindre minute d'inactivit. Je ne peux m'empcher
de quitter la boulangerie  14 heures pour mon auberge et
dormir quatre heures avant mon cours. La nuit suivante je
n'ai mme pas le courage d'crire, somnolant ou dormant
 la caisse du cybercaf la plus grande partie du temps.

Le jeudi est  la fois la journe la plus difficile et la
plus rconfortante, sachant qu' vingt-et-une heures je
vais avoir ma premire vraie nuit de la semaine. Ce qui
ne m'empche pas de dormir de 3 heures  7 heures moins
le quart de l'aprs-midi, et accessoirement arriver en retard
pour mon cours. Je suis plus rveill le vendredi, vendredi
13, jour de l'anniversaire de mon pre. Quelle peine de
ne pouvoir lui crire ! Et quelle peine pour eux qui ne
savent pas o je suis, me croyant sans doute perdu. Journe
mlancolique, donc. Naoma me propose un dner le soir, j'accepte.
Avec moins de repos en retard, je ne dors pas avant mon
cours mais cris de nouveau, aprs deux jours d'interruption.
Je m'arrte  ma premire rencontre avec cette mystrieuse
fille, avant de faire classe puis de rejoindre Naoma chez
elle.

Et pour ce dner les rles sont inverss et c'est  mon
tour d'tre triste. Naoma quant  elle me sort le grand
jeu. Tenue on ne peut plus suggestive, ambiance tamise.
Elle est vraiment trs belle, ralis-je. Beaucoup plus
que ne m'avait laiss supposer l'image triste qu'elle me
donnait depuis que je la connaissais. Mais Dieu que ne devrais-je
pas me laisser tenter ! Ce ne serait que s'assurer de la
blesser. Je m'en remets  Dieu, oui. trange aprs tout
ce temps mis pour l'oublier. Me reviendrait-il ? En aurais-je
besoin si seul, si loin ? Ce Dieu n'est-il pas que le nom
que nous donnons sans le savoir  la solitude ? Naoma m'approche,
me masse les paules, me caresse les cheveux. Me laisser
faire c'est perdre la chance de pouvoir rsister. Je me
lve et la repousse, l'assurant de la mauvaise ide que
cela reprsente. Je ne suis qu'un voyageur perdu qui reprendra
la route sous peu.

- Et pourquoi ne pourrais-je pas tre cette femme que tu
as sans doute dans chaque port, et  qui tu contes ton histoire,
mon marin ? Tu sais la mienne, mais tu restes si mystrieux.

- Mon histoire comme moi est triste, en ce jour anniversaire
de mon pre d'autant plus. Elle est peuple de mort, de
violence et de peine ; mieux vaut la garder pour moi.

Elle s'approche de nouveau, et me murmure  l'oreille.

- Partage avec moi cette peine et laisse-moi t'en emporter
un peu... Parle-moi...

La chair est faible ! Ah Naoma comme mon corps te dsirait
 ce moment ! Je cdai, mais sur un point seulement, la
nuit restant, elle sut mon histoire, mon vrai nom, mes aventures.
J'acceptai de rester dormir prs d'elle, et nous nous endormmes
dans les bras l'un de l'autre, lis par la tendresse d'une
compassion rciproque.

Je la laisse aux 5 heures frmissantes du petit matin, dj
un peu en retard. Elle me rejoindra plus tard dans la matine.
Samedi 14, folie  la boulangerie !  croire que tous se
sont donns le mot. Martin doit mme se mettre aux fourneaux
pour me prter main forte et ne pas renvoyer des clients.
Pour une des rares fois, la queue se poursuit jusque dans
la rue, c'est trs bon signe ! Nous triplons le chiffre
d'affaire habituel et, extnus, fermons boutique ds 17
heures. Martin est aux anges, et ne cesse de me complimenter.
Il commence  redouter mon dpart, et voudrait me garder
plus longtemps. Mais je suis bien embt, me dit-il, si
je ne paye pas mon d tu vas partir, tout comme si je te
le donne. Devrais-je te donner plus encore pour te garder
? Ne t'inquite pas, lui promis-je, je ne partirai pas avant
d'tre sr que tu peux raliser un aussi bon pain que le
mien !

Fin de journe au cybercaf, j'cris beaucoup, mais ne suis
toujours pas au bout de mon histoire. Couch tt, aprs
la satisfaction d'une semaine trs profitable. Presque deux
mille dollars australiens amasss, trois mille au total,
je vais pouvoir ds  prsent rembourser Patrick et si ce
rythme se poursuit, d'ici un mois je pourrais esprer partir.
J'ai quelques craintes  laisser cet argent ici, et je le
confierai le lendemain  Naoma, plus  mme de le mettre
en lieu sr. Cela fera trois semaines jeudi prochain que
je suis dans cette ville, dans cette nouvelle vie, tranquille
et simple. Ah vie de fortune et d'infortune ! Vie qui nous
conduit au bout du monde. Que m'apportera tout cela,  part
de multiples cicatrices ? Sortirai-je plus fort, plus mature,
plus  mme de remplir une vie ? Aprs quoi courons-nous
tous ? Vont-ils me retrouver ?

Tout devient trop facile, trop classique dj, presque.
La peur me voile les yeux et je ne profite que peu de ces
moments de rpit. Les trois premiers jours de la semaine
sont toutefois aussi puisants que ceux de la prcdente,
d'autant que la clientle de la boulangerie grossit encore.
Je fais du pain, des cours, j'cris. La semaine suivante
sera plus aise, n'tant plus de corve de nuit au cybercaf.
Cela me privera de quelques dollars supplmentaires, mais
la hausse de frquentation  la boulangerie et  mes cours
compensent plus que largement. Et force est de constater
que j'atteins une limite physique que je ne franchirai pas,
ne serait-ce qu' voir la taille des cernes sous mes yeux,
et mon allure de zombi. Naoma et Martin s'en proccupent
d'ailleurs et m'obligent  quitter tt la boulangerie pour
me reposer. Mais jeudi salvateur, te voil, et plus de quinze
heures de sommeil, entrecoupes de deux heures de cours.
Vendredi 20, nous sommes au moment o j'cris, l'histoire
a rattrap le rel, il serait temps que je parte pour de
nouvelles pripties ! Ces trois semaines furent une aubaine,
mais je n'en reste pas moins curieux et furieux envers tous
ces gens, cette organisation, cette fille, de me laisser
dans une telle obscurit.

Samedi 21 dcembre 2002
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J'ai renvoy de quoi m'acquitter de ma dette  Patrick,
avec une lettre expliquant tout ou presque de mes trois
semaines  Melbourne. Je me suis encore rapproch de Naoma,
et ce soir je devrai dner chez elle avec certains de ses
amis. Je redoute un peu leurs questions, mais Naoma m'a
assur venir  mon secours si d'aventure certains se rvlaient
trop curieux.

Retrouvailles
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Dimanche 22 dcembre 2002
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Tout change si vite... Je me croyais hier presque dj parti
tellement tout avanait positivement, je suis dsormais
plus perdu que jamais... Mais reprenons, samedi, je quitte
le cybercaf et utilise un bus pour me rendre dans le quartier
de Naoma. Environ 20 heures 30, je suis un peu en retard.
Il y a une centaine de mtres entre l'arrt de bus et son
appartement. Je marche tranquillement, savourant la fraicheur
du soir naissant aprs la chaude journe. Je croise deux
hommes. Je suis intrigu par la faon dont l'un d'entre
eux me dvisage. Curieux je me retourne aprs leur passage.
Celui m'ayant regard murmure  son camarade ; il sort un
papier de sa poche. C'est une photo, c'est ma photo ! Je
la distingue quand ils se retournent dans ma direction.
Ni de une ni de deux, je prends mes jambes  mon cou. Ils
se lancent  ma poursuite. Nul doute que l'organisation
a lanc un avis de recherche  mon gard. Les rues dfilent
et malgr le manque d'exercice de mes trois dernires semaines
je n'ai pas trop de mal  les semer.

Que faire ? Ils m'ont retrouv ! Dans peu tous mes anciens
camarades de jeu investiront la ville. Je dois partir au
plus vite. J'ai bien le plus important sur moi, ma pierre,
mais malchance ! Mon argent se trouve chez Naoma, et c'est
un risque que de se rendre de nouveau l-bas. Pourtant j'aurais
suffisamment pour m'acheter un billet d'avion pour la France.
Ou plus raisonnablement de quoi me cacher encore quelque
temps dans une autre ville avant de pouvoir trouver les
faux papiers indispensables  mon retour discret. Je marche
dans la rue plein d'interrogations. Ma chance pourrait tre
de raliser justement des faux papiers avec cet argent et
d'accumuler par la suite de quoi acheter un billet d'avion.
Toutefois leur confection n'est srement pas immdiate,
mais je pourrais sans nul doute me cacher encore quelques
jours dans une banlieue de Melbourne avant d'tre de nouveau
retrouv. Cela d'autant plus que Matthias White est la seule
personne  mme de m'aider et que j'aurais sans doute beaucoup
de mal  trouver un remplaant. D'autant qu'avec mon portrait
qui circule, moins je me montre, mieux je me porterai.

Pour rcuprer mon argent, je peux attendre le lendemain
de voir Naoma  la boulangerie, ou tenter de la retrouver
ce soir. Mon impatience me convainc que le plus vite sera
sans doute le mieux et je dcide de retourner discrtement
chez elle. Cela pourra me donner par la suite l'opportunit
d'aller directement  la rencontre de Matthias White. Je
passerai ensuite par l'auberge pour rcuprer mes quelques
affaires, plier bagages et quitter Melbourne pour une ville
environnante. Je reviendrai plus tard chercher mes faux
papiers et partirai alors vraiment de la rgion pour je
ne sais quelle ville loin d'ici. Mon planning me satisfait
et je dcide de le mettre en action.

Je me suis un peu perdu en courant  l'aveuglette, et je
dois retrouver un plan des bus pour me situer et retourner
vers l'appartement. Naoma m'avait donn un petit gribouillis
m'expliquant comment retrouver son immeuble, je l'avait
recopi avec son adresse sur mon petit carnet. Je me suis
rachet un petit carnet, comme je le faisait auparavant,
pour noter tous les petits dtails de la vie courante qu'on
oubli trop souvent. Pour l'instant je prfre cela  un
assistant personnel, je les trouve encore trop lourds, trop
fragiles et surtout bien trop cher en comparaison du dollar
que m'a cot mon carnet. Il y a encore du monde dans les
rues et il fait trs jour, ce qui me rend plus discret et
anonyme, tout du moins je l'espre. Tout semble sans danger
; l'approche de l'immeuble est calme et personne aux alentours
n'a d'apparence suspecte. Il est vingt et une heure passes
quand je sonne  la porte de Naoma, dsormais vraiment en
retard.

- Franck ! Enfin Franois, enfin non Franck ! Mais o tais-tu
donc ? Cela fait plus d'une heure que je t'attends ! En
plus je ne savais que faire, n'ayant aucun moyen de te joindre
! Tout va...

Je la coupe en rentrant et referme la porte derrire moi.
Nous sommes directement dans la pice principale et six
personnes sont dj attables. Je dis rapidement bonsoir
et j'entrane Naoma dans la cuisine.

- Non tout va mal. J'ai t pris en chasse par deux hommes
qui avaient une photo de moi. Je suis de toute vidence
recherch, il faut que je parte au plus vite. Pourrais-tu
me redonner mon argent. Je pense que je vais quitter la
ville ds ce soir.

- Mon Dieu ! Si vite ! Mais ne devrais-tu pas aller voir
la police, ou quelque chose ?

- Je ne suis pas plus en scurit auprs de la police que
du Pentagone ou autre palais du gouvernement. Ceux qui me
recherchent sont puissants et partout. Ce n'est que seul
que je peux esprer trouver une chappatoire.

Je la suis par la suite dans sa chambre, pour rcuprer
l'enveloppe avec mon argent, prs de cinq mille dollars.
Naoma est trs embte.

- Mais, que pourrais-je faire ? Je ne peux pas t'aider ?
Je ne vais plus te voir ? Et Martin ?

- Tu ne me reverras srement pas d'un petit bout de temps,
mais je ne t'oublie pas pour autant, panique pas. Une fois
tout cela termin, je repasserai vous voir, Martin et toi,
et tous ceux qui m'ont aid, d'ailleurs. Explique  Martin,
tu peux lui raconter mon histoire en gage de remerciement.
Tu m'excuseras de ne pas tenir ma promesse et de le quitter
avant qu'il ne matrise la confection du pain au levain,
mais je suis un peu press par les vnements, pour le coup...

- Oui, je lui raconterai. Je suis tellement surprise que
tout change si vite. Je croyais pouvoir passer encore beaucoup
de temps avec toi, je m'imaginais au moins encore deux ou
trois mois, et voil que tu pars avant mme que nous ne
nous soyons vraiment connus... Je suis triste et inquite
de te savoir repartir. Mais je ne sais pas trop quoi faire.
Si tu veux je peux te donner un peu d'argent en plus, mais
il faut que j'aille  un distributeur pour le faire, Martin
aussi serait srement prt  te donner un coup de main.

Je suis naturellement gn et tent de refuser, toutefois
cela pourrait tellement arranger les choses que je parte
le plus tt possible d'ici. Si vraiment je peux avoir mes
faux papiers sous quelques jours, alors de retour en France
je serai en mesure de les ddommager rapidement, en moins
d'une semaine ils auraient remboursement de leur prt.

- a me gne normment, Naoma, mais d'un autre ct ce
serait tellement pratique pour moi de pouvoir partir au
plus vite. Je n'aurais pas encore  courir pendant plusieurs
semaines  la recherche d'argent pour mon billet. Je ne
veux en rien que cela soit un gage pour vous, mais si toi
et Martin pouviez effectivement me prter de quoi acheter
mon billet, je pense que je pourrai vous rembourser trs
rapidement une fois en France.

- coute, je pourrai ds demain avoir quatre mille dollars
 la boulangerie, et demanderai  Martin de complter, combien
te faut-il ?

- J'avais compt qu'il me fallait au total dix mille dollars,
quatre mille pour les faux papiers, et six mille pour le
billet, mais je pourrai peut-tre ngocier. Toujours est-il
que j'ai pour l'instant cinq mille dollars par moi-mme,
avec lesquels j'espre me payer mes faux papiers. Auquel
cas  vous deux entre cinq et six mille dollars me permettraient
d'acheter mon billet d'avion.

- Je ne pense pas que Martin rechigne  t'aider en rajoutant
deux mille dollars. De plus avec la hausse de frquentation
grce  toi, il a d largement gagner plus. coute, je peux
mme demain aller acheter un billet pour Paris, et tu n'auras
qu' passer le prendre  la boulangerie.

- Non je prfre venir prendre l'argent directement, suivant
comment cela se passe je ne pourrai peut-tre pas passer,
et alors tu seras bien embte avec un billet pour la France.
Mais si vous pouvez rellement me prter suffisamment, ce
serait vraiment me sauver de pas mal de galres. Bon mais
je ne dois pas traner maintenant.

- Oui, vas-y.

Naoma me raccompagne  la porte. Je lui demande de m'excuser
pour ses invits et la prends dans mes bras en esprant
la revoir le lendemain.

Mais cela se prsente au plus mal ds ma sortie de l'immeuble.
Deux hommes que j'identifie comme mes prcdents poursuivants
me sautent dessus. Ils ont d  raison penser que je reviendrais
peut-tre dans le coin et se sont posts quelque part dans
la rue pour observer. M'ayant vu entrer dans l'immeuble,
ils n'ont eu qu' attendre que j'en ressorte. Le premier
m'a attrap au cou par derrire pour m'trangler, tandis
que le second tente de me saisir les jambes. Je ragis sur
le champ, le premier reoit un premier coup de coude dans
les ctes, et le deuxime un coup de genou dans les dents.
Ce dernier recule de quelques pas, et j'en profite pour
marteler le premier de plusieurs nouveaux coups de coude.
Il relche progressivement sa prise. Restes de cours de
ju-jitsu, il passe par-dessus mon paule et tombe brutalement
sur le dos dans les escaliers devant l'immeuble. Le second
s'lance alors vers moi mais j'ai le temps de basculer et
de le faire lui aussi voler par-dessus moi, en roulant en
arrire et le projetant avec ma jambe, le pied contre son
ventre. Des personnes commencent  s'attrouper autour et
je ralise que je devrais partir au plus vite avant d'avoir
affaire  la police. Le premier homme a l'air assomm, mais
le second est sur le point de se relever. Je lui en fais
passer l'envie et surtout les moyens en sautant de tout
mon poids sur sa cheville gauche. Un gros crac se fait entendre
ainsi qu'un cri de douleur.

Les deux hommes tant, j'imagine, hors d'tat de nuire,
je pars en courant pour m'loigner du quartier et chercher
un bus qui me ramne vers le centre. Cette bagarre a t
un peu facile, et je suis bien tonn de m'en tre tir
 si bon compte. Pas de bleus, pas de blessures, dcidment
soit ces voyous n'taient que de pacotille, bien loin de
la trempe des gros durs que j'ai connus au Mexique et 
Sydney, soit l'activit de boulanger a un effet bnfique
sur l'autodfense ! Je pense plus logiquement  l'effet
de surprise. Ils devaient tre srs d'eux et pas prts 
en dcoudre, et en ragissant vite et bien, ils n'ont rien
pu faire. Satisfait de moi je cours pendant un kilomtre
ou deux avant de tomber sur un bus retournant en centre
ville, d'o je pourrai par la suite emprunter le tramway
qui dessert Richmond.

Il est tard, j'ai un peu peur de ne plus trouver ce Matthias,
d'autant que je crains le pire vu sa paranoa apparente.
Si le chemin pour le retrouver ressemble  la mme piste
au trsor que ma prcdente visite, la nuit sera longue.
Je me rends directement au bar o j'avais rencontr la personne
qui m'avait dirig alors jusqu' lui. Je ne la trouve pas.
Mais de nombreuses autres personnes sont sur place et je
m'apprte  demander  l'une d'elles quand soudain un des
hommes, qui tait aussi prsent lors de ma visite, m'interpelle
et se dirige vers moi. tonnamment j'ai l'impression qu'il
me considre comme son ami, plaisante et demande de mes
nouvelles. Je suis surpris qu'il se rappelle mme de moi
et je suspecte qu'il a eu lui aussi cho de ma photo et
de l'ventuelle prime associe. Je reste sur mes gardes
et me contente de lui demander Matthias White. Il semble
au courant que je venais pour cela et passe un coup de fil.
Quelques minutes plus tard un autre homme arrive et change
quelques paroles avec lui. Il se propose de me conduire
 lui. J'accepte et le suis en restant attentif. Sur le
trajet je suis partag entre partir tout de suite et laisser
tomber l'affaire ou tenter tout de mme le tout pour le
tout.

Erik
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L'homme, un grand noir  l'allure pas trs avenante, me
conduit sur un chemin diffrent, semble-t-il, que la premire
fois. Je le lui fais remarquer, il rpond que Matthias ne
rencontre jamais la mme personne au mme endroit. Je trouve
cela moyennement crdible et trange, mais qu'importe, soit
je pars soit je reste, mais je ne peux le faire  moiti,
et en restant je suis vou  lui faire confiance. Aprs
quelques rues, nous pntrons  l'intrieur d'un immeuble
pour y descendre dans une salle au sous-sol. Nous passons
tout d'abord une salle de discothque, ou de bar dansant.
Quelques personnes sont assises l et sirotent un verre.
Une ambiance de soire dbutante s'chappe de la musique
lgre qui se fait entendre et de quelques lumires rouges
ou bleues qui clignotent. Aprs un couloir l'homme me demande
de patienter quelques minutes. Il entre dans un pice et
en ressort trente secondes aprs, m'invitant  le suivre.

La petite pice est un bureau simple, avec deux fauteuils
sur ma gauche, quelques chaises, une table avec de nombreux
documents parpills dessus et deux placards en mtal 
ma droite. Un homme est assis derrire la table, petit,
de toute vidence plus que moi, habill simplement. Je me
retourne brusquement au bruit de la cl dans la serrure.
Le grand noir a ferm la porte  cl et a mis la cl dans
sa poche. J'ai un regard de panique. Je demande des explications.

- Qu'est ce que cela signifie ?

Il ne me rpond qu'en ignorant ma question.

- Voil donc le fameux Ylraw ! C'est bien vous, cela ?

Il se retourne et me prsente  ce moment le mme papier
que celui des deux hommes avec ma photo imprime dessus.
C'est un guet-apens ! Je m'lance vers le grand noir pour
forcer le passage. Il est surpris, tente de m'arrter en
tendant les bras mais ne pare pas un violent coup de tibia
dans sa cuisse. Il se plie sous la douleur et son visage
se place au niveau idal pour que lui dcoche un coup du
tranchant de la main dans la gorge. Il s'croule mais alors
Matthias White intervient.

- Du calme, monsieur Franois Aulleri. Votre tte est mise
 prix mort ou vif, et je n'hsiterai pas  tirer au moindre
nouveau geste d'agressivit de votre part.

Je me retourne. Il est toujours assis et pointe sur moi
un pistolet. Je me calme et m'loigne du grand noir. Celui-ci
se relve, se dirige vers moi et se venge par un puissant
coup de poing dans mon ventre. Ma blessure aux abdominaux
se rveille et m'arrache un cri de douleur, je tombe au
sol.

- Du calme, laisse-le.

Le grand noir se recule, Matthias poursuit.

- Les personnes qui vous recherchent offraient cinquante
mille dollars amricains pour votre carcasse. Rien que le
fait que deux personnes vous aient aperu en dbut de soire
 Melbourne a fait monter le prix  quatre-vingts mille
dollars. Ce que j'aimerais savoir, c'est pourquoi elles
vous veulent tellement. Pour moi vous n'tes rien et ne
valez mme pas le temps que je suis en train de passer avec
vous.  mon avis s'ils sont prts  donner d'entre de jeu
cette somme, c'est qu'ils sont trs presss et disposs
 mettre beaucoup plus. Vous comprendrez trs bien que si
je connais la raison, je saurai d'autant mieux faire monter
les enchres. Contrairement  eux j'ai tout mon temps, et
ne serais pas contre deux cent, trois cent mille dollars
ou mme plus dans ma poche.

- Dans notre poche.

Le grand noir prcise, voulant lui aussi sa part du gteau.
Quatre-vingts mille dollars. Moi qui galre pour dix mille
malheureux dollars australiens !

- Oui, dans notre poche Erik.

Il s'adresse de nouveau  moi, nerv par l'intervention
d'Erik.

- Mais dans un premier temps, je serais bien sr dispos
 vous laisser repartir, contre, disons, deux cent mille
dollars. Dans l'hypothse o vous possdez cette somme.

- Je ne l'ai pas, tout ce que j'ai c'est cinq malheureux
mille dollars avec lesquels j'aurais voulu que vous me fassiez
des faux papiers.

- C'est bien ce que je pensais. Dans ce cas je sais que
je n'ai pas vraiment les moyens de ngocier avec vous, comme
vous tes justement l'objet du ngoce. Mais je peux vous
rendre votre dtention plus agrable si vous m'aidez  faire
monter les enchres. Dans le cas contraire il faudra que
je fasse appel  des amis pour vous faire parler, et ce
ne sera agrable ni pour vous, bien sr, mais ni pour moi
qui devrais partager avec eux aussi la somme du march,
car tout le monde du milieu a votre photo et est au courant
de la ranon, dsormais.

Bon sang dans quelle misre me voil encore ! J'aurais tellement
d partir directement de chez Naoma. Mais comment m'en sortir
dsormais ? Le mieux serait de rattraper toutes mes btises,
en essayant d'tre fin, pour remonter le niveau.

- Ne vous inquitez pas je vous enlverai cette pine du
pied et suis prt  vous dire tout ce que je sais.

Il sourit.

- Mais ne vous faites pas d'illusions, les personnes qui
me recherchent vous tueront vous aussi. Ils tuent toutes
les personnes  qui je raconte ce que je sais.

Il plit. Puis sourit. Il se lve. Il est peureux.

- Ne vous inquitez pas, je suis prudent et discret, et
cela fait bien des annes que moi aussi ma tte est mise
 prix, mais contrairement  vous ils n'ont aucune photo
 mettre sur mon nom. De plus je suis apprci pour mon
bon travail dans la mafia locale, ils me protgeront.

-  votre aise, mais ces personnes sont bien plus puissantes
que vous semblez le croire, ces personnes sont autant prsentes
au Pentagone que dans le gouvernement australien, mexicain
et srement bien d'autres. Je vous parie ma mise  prix
que tout ce que vous aurez comme rcompense dans cet change,
ce sont des petits bouts de mtal lancs  grande vitesse.

- Si vous tentez de me dcourager, c'est peine perdue, je
ferai cet change.

- Tu veux dire que c'est moi qui le ferai, comme d'habitude.

- Euh, bien sr Erik, je ne peux pas me montrer, tu le sais
bien.

La situation est dramatique, mais pourtant je ne suis pas
dsempar, presque envieux de prouver  ce Matthias qu'il
a tort. De plus ce grand noir ne me parat pas trop bte
et je pourrais sans doute lui faire entendre raison. Mais
il faut que j'acclre les choses, s'ils savent que je suis
 Melbourne, plus j'attends, plus la situation est dangereuse.

- Si vous avez quelque chose  manger je veux bien vous
raconter tout maintenant.

- Ah ? Euh trs bien, tu veux bien aller nous chercher de
quoi dner, Erik ?

Erik sort. Matthias me demande de commencer. Je lui rponds
que j'attends Erik. Je me suis assis dans l'un des fauteuils.
Ils ne sont ni l'un ni l'autre trs en tat, mais ce sera
toujours mieux que les chaises. Matthias est trs nerv
de ma rponse, mais je sais trs bien qu'il ne peut rien
faire car Erik me donnera raison. Il bouillonne en attendant
Erik, et le rprimande pour la dure de son absence ds
son retour.

La situation ne m'a pas coup l'apptit et je mange avidement
en me lanant dans mon histoire. Je n'ai rien  cacher,
cependant il faut qu'ils me croient, et je tente de limiter
les passages les plus invraisemblables. Mon but est de les
convaincre que j'ai mis  jour une vaste organisation occulte
ayant la main-mise sur le pouvoir tabli. Les vnements
comme les deux grills dans le fourgon, ou cette fille qui
arrive par magie, sont mis de ct. Mais force est de constater
que je ne sais pas tellement de choses. Toujours est-il
que je ponctue mon rcit de remarques sur les points qu'ils
devraient mettre en avant pour faire monter les enchres.
Je m'vertue toutefois  prciser que je ne comprends pas
vraiment les tenants et les aboutissants et que je serais
bien incapable de dire exactement ce qu'ils me veulent.
Matthias me tient toujours en joue avec son arme, et reste
perplexe sur le fait que je n'en sache pas plus. Mais mon
argumentation se poursuit et je le convaincs d'appeler en
donnant quelques dtails susceptibles de faire monter la
mise.

Matthias s'excute. Nous quittons la pice pour en rejoindre
une disposant d'un tlphone. J'espre que cela marchera
et me permettra d'atteindre mes deux objectifs, tout d'abord
qu'Erik et lui me fassent plus confiance, et deuximement
que l'organisation les repre et intervienne sur le champ
en localisant l'appel. Je suis persuad qu'il n'y a en ralit
aucune prime, et qu'en s'en apercevant, Matthias et Erik
passeront de mon ct. Je souffle  Matthias de parler de
la salle secrte sous le Pentagone, tout comme celle de
Sydney, du groupe de rvolutionnaires mexicains assassins,
de David, de Samuel. Matthias est moins bte que je n'aurais
cru et amne habilement les choses, sous-entendant que cela
peut sans doute se vendre  la presse  bon prix. Mais la
conversation est rapide, confirmant que ses interlocuteurs
se moquent de la ngociation. Quinze minutes plus tard Matthias
raccroche le sourire aux lvres. Quatre cent cinquante mille
dollars, voil ta nouvelle cte ! S'crie-t-il.

Je tente sans succs d'utiliser cette ngociation clair
comme preuve que cette prime est un attrape-nigauds. Matthias
ne veut rien entendre et dtaille la procdure d'change.
Je l'avais partiellement comprise pendant la communication,
mais l'change aura lieu le lendemain matin mme. Erik,
comme il l'avait laiss entendre, se chargera de l'excuter.
De manire  viter tant que faire se peut les dbordements,
je resterai enferm dans un endroit secret. Erik ira chercher
l'argent, puis eux enverront quelqu'un me trouver. Quand
ils auront mis la main sur moi, Erik pourra partir. C'est
un peu plus complexe qu'un change tel que je l'imaginais,
et n'arrange pas mes affaires. L'change se fera le lendemain
matin  l'aurore,  5 heures du matin dans une rue discrte.

Mon espoir que l'organisation intervienne ds  prsent
est rduit  nant quand je comprends que je ne passerai
pas la nuit ici. Erik a peur que la contrepartie ne soit
en mesure de localiser l'appel et d'intervenir et convainc
Matthias de quitter les lieux. Je regrette alors d'avoir
aussi lourdement insist sur les moyens dont dispose l'organisation.
Je n'ai malheureusement pas la chance de discuter avec lui
pendant le trajet, le parcourant dans le coffre de la voiture,
mais j'aurai au moins la satisfaction de dcouvrir rapidement
l'endroit secret o je resterai cach. Nous ne devons rouler
qu'une vingtaine de minutes. Ds la sortie du coffre, je
tente de ngocier avec Erik, le prvenant que cette rcompense
n'est que chimre et que c'est le paradis qu'il aura au
mieux le lendemain matin. Il m'assure qu'il sera prudent
et arm, et  mme de juger par lui-mme. Il me menotte
 la sortie de la voiture et me conduit vers une cave o
il m'attache  une conduite. Je le supplie de ne pas me
laisser les menottes et de simplement fermer la porte, mais
celle-ci n'tant pas trs solide d'aspect, il sait comme
moi que je la fracturerai en peu de temps. Ce n'est pas
tant m'chapper que je voudrais, mais plus avoir une chance
quand ils viendront me rcuprer. Attach ainsi je mourrai
sans doute cribl de balles  l'endroit mme o Erik me
laissera.

Impossible de le faire changer d'avis, et c'est dans une
position des plus inconfortable que je passe le reste de
la nuit, aprs quelques infructueux essais pour arracher
cette conduite, ou me dfaire des menottes. Il devait tre
prs de minuit quand je suis arriv ici, et prs d'une heure
ou deux  prsent. Ah quelle misre encore et toujours !
Comment vais-je donc ressortir cette fois-ci ? Avec une
balle dans le bras ou dans la jambe, ou vraiment mort ?
Qui me sauvera, encore cette fille ? Depuis que je n'ai
plus l'metteur elle ne doit plus savoir o je suis, nul
besoin que je compte sur elle... Et de plus qui viendra
? Un du clan des molosses que j'ai rencontr  l'hpital
et  Sydney, ou les excutants de ceux m'ayant fait prisonnier
?  moins que ce ne soient les tueurs qui ont tendu l'embuscade
au Mexique ? Diablerie ! Je ne sais mme pas qui est du
ct de qui et quelles sont mes chances. C'est tourment
et puis que je m'endors enfin, sans doute vers les 2 ou
3 heures du matin, alors qu'il ne m'en reste que deux ou
trois avant d'tre fix sur mon sort.

Mais je dors bien plus que cela. Je me rveille de moi-mme.
Je n'ai pas de montre, et la cave tant en sous-sol sans
fentre, je ne peux me rendre compte de la lumire du jour.
J'ai le sentiment d'avoir dormi cinq ou six heures. 8 ou
9 heures du matin, par consquent, pas moins, et personne
encore n'est venu me chercher. Erik aurait-il fui ? Se serait-il
rendu compte de la supercherie et aurait-il laiss tomber
? C'est d'autant plus frustrant que d'tre dans l'ignorance
et la peur de mourir de faim et d'abandon plutt qu'assassin.
Que vais-je donc faire si personne ne vient ? Cette fichue
conduite est solide, je n'ai aucune chance de m'en dfaire.
Dans l'obscurit presque complte de plus que puis-je esprer
? Crier  l'aide ? Mais je dois me trouver dans un endroit
dsert. Qu'importe, je m'crie  plusieurs reprises et coute
attentivement une ventuelle rponse. Rien. Une heure, peut-tre
deux, passent. Je commence  perdre patience et m'nerve
un peu sur cette conduite. Qui sait, avec beaucoup d'efforts
je serai aprs tout en mesure de la briser.

Un bruit, quelqu'un. Je coupe ma respiration et tente de
discerner des bruits de pas autres que les battements de
mon coeur. Une personne s'approche. Ami ou ennemi ? Que
faire ? J'attends. Elle avance doucement. Elle s'arrte
devant la porte et l'ouvre. J'ai trs peur et me prpare
 recevoir un coup de feu. Je me plaque contre le mur pour
n'tre distingu qu'au dernier moment. J'ai un noeud dans
le ventre et le coeur  cent  l'heure.

Erik, c'est Erik ! Je l'entraperois  la lumire du couloir.
Je souffle. Il se dirige vers moi et me dtache. Il semble
bless.

- Suis-moi et ne fais pas le malin, tu ne le vois peut-tre
pas mais j'ai une arme pointe sur toi et pas moins que
ceux qui te cherchent je n'hsiterais  m'en servir.

Une fois dtach il me fait passer devant lui. Il fait sombre
mais il semble tre bless. Je lui demande ce qu'il s'est
pass.

- Tu avais raison, ils n'avaient pas l'argent. Mais ils
ne t'ont pas toi non plus et ils devront payer !

- Ils t'ont laiss partir ?

- J'ai russi  leur fausser compagnie plutt !

J'ai soudain un doute, et s'ils lui avaient insr un metteur
? Je lui demande s'il a senti comme une piqre, comme un
clat alors qu'ils lui tiraient dessus.

- Oui en partant ils m'ont tir dessus et m'ont manqu,
j'ai senti quelque chose comme une piqre au mollet, pourtant.

- Merde ! Par ce moyen ils insrent des metteurs. Cela
signifie qu'ils savent o tu te trouves. Nous ne devons
pas traner, ils seront l d'une minute  l'autre, peut-tre
mme dj dehors  t'attendre. Je vais t'aider  marcher,
viens !

Je me retourne et m'approche de lui pour l'aider.

- Ne t'approche pas, je n'en crois pas un mot, c'est encore
un de tes piges ! Tu crois que je n'ai pas vu ton mange
avec Matthias et moi, pour tenter de nous convaincre !

- Mais bordel t'es bouch ou quoi ? La faon dont ils t'ont
amoch cela ne te suffit pas ? Tu veux encore quoi comme
preuve ? Tu penses vraiment qu'il vont te filer tes quatre
cent cinquante mille dollars ! Mais tu hallucines, redescends
de ton nuage, s'ils les filent  quelqu'un c'est aux tueurs
qu'ils vont lancer  nos trousses ! Tu n'auras JAMAIS cet
argent, pense  sauver ta peau, plutt !

 ce moment l, alors que nous sortons du couloir qui donne
sur les caves o j'tais retenu, plusieurs hommes arrivent
dans le parking souterrain o nous nous trouvons. Et avant
mme que nous ne ragissions, ils ouvrent le feu sur nous.

- Merde ils sont dj l, viens !

J'entrane Erik et nous courons  toute allure dans la direction
oppose. Erik n'est pas, comme je l'avais cru, bless aux
jambes. Je pense qu'ils l'ont juste frapp pour le faire
parler.

- Est-ce qu'il y a une autre sortie ?

- Oui derrire, suis-moi.

Il acclre la cadence et nous tentons de nous protger
en nous baissant et laissant des voitures entre nous et
nos poursuivants. Le parking n'est pas trs grand et nous
sommes rapidement  l'autre extrmit. Erik se retourne
et fait feu pour nous donner le temps de rejoindre la porte
de sortie qui est  dcouvert. Les hommes sont surpris que
nous soyons arms et se rfugient derrire des voitures.
L'un d'eux semble avoir t touch par Erik. J'en ai compt
quatre. Nous profitons de leur surprise pour nous lancer
vers la porte. Ils font feu. L'ouverture de la porte nous
porte malchance. Elle est bloque. Aprs une premire tentative
je tire Erik au sol pour viter une rafale de balles. Il
rpond  son tour en tirant. Je lui crie de les occuper
alors que je me charge d'ouvrir la porte. Je donne plusieurs
violents coups de pied. La serrure fatigue mais ne cde
pas. Un dernier essai je prends mon lan et m'lance de
toutes mes forces en criant vers la porte. Elles s'ouvre.
 ce moment je suis touch au bras droit. Je m'croule de
l'autre ct, la porte dfonce, le bras en sang. Je me
retourne. Erik se lance mais est touch  la jambe. Il tombe
au sol. Je retourne le chercher, je prends son arme au passage
et tire plusieurs coups dans leur direction. Erik se relve
avec mon aide et nous sortons. Je lui redonne son pistolet.

Erik tire encore deux coups dans leur direction et nous
fuyons  l'extrieur. Nous montons un escalier et une autre
porte donne sur la rue. Le grand jour m'blouit. La rue
est calme. Erik boite, la peur me fait oublier ma blessure.
Il court vers une voiture qui passe, interpelle le conducteur
et le menace de son arme. La voiture s'arrte. Je ne suis
pas trs fervent de la mthode mais dans la panique je ne
sais que faire d'autre et monte avec Erik. D'autant que
les hommes  nos trousses sortent  ce moment l. Il nous
tirent dessus alors que nous partons en trombe. Les vitres
arrires sont brises par des balles. La carrosserie rsonne
sous les impacts. Erik prend la premire rue  droite pour
quitter leur champ de vision. Nous roulons  vive allure,
je lui fais remarquer :

- Nous devrions ralentir, ce n'est pas le moment de se faire
arrter par la police.

- Tu as raison. Tu es bless ?

- Au bras droit, au niveau de l'avant bras. La balle n'est
pas reste mais elle a fait pas mal de dgt.

Je dis cela alors que j'arrache une partie de mes habits
pour me faire un pansement.

- Et toi ta jambe ? C'est la gauche, c'est cela ?

- Oui, bien amoche je pense, mais je peux encore conduire.

- Il faut que nous trouvions un moyen de te retirer cet
metteur, sans a ils nous retrouveront toujours.

- C'est de la foutaise cet metteur, je n'en crois pas un
mot. Et puis pourquoi nous, mme si c'tait vrai, tu n'en
as pas toi, d'metteur, pourquoi ne te barres-tu pas de
ton ct ? Tu m'as sorti du parking, tu aurais pu me laisser
en pture aux autres. En contrepartie je me dois de te laisser
partir.

Erik a raison. Dans l'action je m'tais li  lui comme
si nous faisions quipe. Mais qui est-il si ce n'est la
personne qui m'a mis dans cette pagaille ? Aprs tout que
lui devais-je ? Quelle raison me poussait  croire que nous
tions allis ? M'inspirait-il confiance ? Pensais-je avoir
plus de chance de m'en sortir avec lui ? Il est vrai que
je le trouvais plus digne de confiance que Matthias, tout
en tant srement plus malin. Certes il tait dans le camp
des mchants. Mais de quel mchant parlons-nous ? Et que
penser du bien et du mal ? N'tait-ce pas des policiers
qui m'avaient poursuivi  Sydney ? Et cette organisation,
prsente semble-t-il dans toutes les arcanes du pouvoir,
o est la place des justes dans tout cela ? Non, trop peu
d'amis ou d'aides ont crois ma route, et je ressentais
qu'Erik pouvait m'aider.

- Bon alors je te dpose o ?

Ne rpondant pas  sa prcdente remarque, Erik avait pris
pour acquis que j'acceptais sa description des choses.

- Tu ne me dposes nulle part, pas pour l'instant tout du
moins. Dans un premier temps nous allons tenter de te virer
l'metteur et de soigner ta blessure, et aprs tu pourras
faire ta vie. Et me fais pas chier avec pourquoi je fais
cela. C'est comme a c'est tout.

- OK. On va aller dans une planque  moi pas loin d'ici.
C'est l'appart d'une copine j'ai les cls elle est en vacances,
on pourra jeter un oeil  nos blessures, et ensuite... Ensuite
j'en sais rien.

- Tu vas retourner voir Matthias ?

- Non, Matthias est un con, cela fait longtemps que je voulais
me barrer. Je pensais que ces quatre cent cinquante mille
dollars tait l'occasion rve, mais bon, s'il n'y a pas
d'argent, je ferai sans.

- Il ne va pas croire que tu t'es quand mme barr avec
le bl, tu ne devrais pas lui dire que tout a foir pour
qu'il te laisse tranquille ?

- C'est vrai tu as peut-tre raison, enfin je verrai.

- Et tu vas faire quoi aprs seul ?

- J'en sais rien, mais cette vie me fait chier, j'ai envie
d'autre chose, plus grand, plus je ne sais pas quoi. Et
toi ?

- Je vais tenter de retourner  la boulangerie voir Martin
et quand mme essayer de prendre l'avion pour retourner
en France. De l-bas, j'essaierai de prendre contact avec
des journalistes pour me faire connatre et me protger
des personnes qui me poursuivent. Mais cela reste trs flou
et je ne sais vraiment pas o va me mener cette histoire.
Ces trois dernires semaines je pensais m'tre tir d'affaire,
mais depuis hier soir tout a rebascul.

- L'histoire que tu nous as raconte hier soir tait vraie
?

- Oui, tout tait vrai. J'ai un peu insist sur le fait
qu'ils sont trs puissants, et enlev quelques parties difficilement
crdibles, mais je n'ai rien invent.

Nous roulons encore une dizaine de minutes, en direction
du centre ville. Erik me pose plusieurs questions pour claircir
mon histoire. Il ne m'avait pas vraiment ni cru ni cout
la veille et ne voulait alors que rcuprer l'argent pour
enfin pouvoir quitter cette ville et cette vie. Mais alors
que nous nous apprtons  nous garer, Erik fait brutalement
demi-tour sur la chausse et repart dans l'autre sens.

- Tu les as vus ?

- Oui j'ai reconnu leur voiture en face, accroche-toi !

Je n'ai mme pas le temps de me retourner pour vrifier
que dj des balles touchent la voiture.

- File-moi ton flingue !

Je prends le pistolet d'Erik. La voiture est soumise  une
vritable fusillade, une balle touche Erik  l'paule et
alors que je tente de viser je suis moi-mme touch de nouveau
au bras droit. Je me retourne sur la douleur et je n'ai
pas le temps de mme tirer un seul coup de feu. La voiture
est soudain violemment secoue, sans doute touche dans
l'un des pneus. Erik perd le contrle et nous glissons et
finissons notre course contre le trottoir. Erik reprend
son arme, vise et tire deux coups. Deux coups dans le mille.
Le conducteur de la voiture et le passager qui nous tirait
dessus sont atteints. Nous quittons la voiture et fuyons
rapidement en courant. La voiture de nos poursuivant continue
sa route et fait un spectaculaire retournement en percutant
le trottoir puis notre voiture. Nous ne vrifions pas l'tat
des passagers et nous engageons dans une rue connexe  la
recherche d'une cachette. Cependant, si ces hommes taient
quatre, avec celui touch par Erik dans le parking plus
les deux  l'instant, il ne doit rester qu'une personne
en tat ce qui limite considrablement leur capacit d'action.
Et pour couronner le tout leur voiture a fait plusieurs
tonneaux et sans doute fini de les mettre hors d'tat de
nuire. Erik boite et je perds du sang de mon bras.

Sont-ils tous morts dans l'accident ? Je crois qu'aussi
triste que cela puisse tre je l'espre un peu. Erik a du
mal  marcher, nous devons nous soigner rapidement. Nous
parcourons toute la rue, il y a dsormais de nombreuses
personnes. Si nous restons ainsi il ne faudra pas dix minutes
avant que la police ne nous trouve. Mais coup du sort en
arrivant dans la rue suivante, je reconnais l'endroit. Nous
ne sommes pas loin du centre et  quelques pts de maisons
de la boulangerie de Martin. Je presse Erik et nous courons,
pour ainsi dire, aussi vite que nous le pouvons.

Nous rentrons tous deux dans la boulangerie, en me voyant
Naoma accourt  ma rencontre et crie  Martin de venir.
Trs surpris ne me voir dans cet tat-l, ils nous attirent
dans l'arrire-boutique. Il somme Naoma de finir de servir
les clients prsents puis de fermer la boulangerie et le
rejoindre. Martin me parle en franais.

- Mais que t'est-il arriv ? On t'a tir dessus, et qui
est l'homme avec toi ? Naoma m'a dit que tu devais passer
aujourd'hui avec des faux papiers et repartir en France,
qu-est-ce qu'il s'est mal pass ? Enlevez vos habits je
vais soigner vos plaies ! J'appelle une ambulance !

Il parle vite et fait plusieurs choses en mme temps, srement
encore plus paniqu que nous le sommes nous-mmes.

- Martin... Martin ! Calme-toi. N'appelle surtout pas une
ambulance, c'est le meilleur moyen de nous faire prendre
de nouveau. Le coup des faux papiers tait un guet-apens.
Je me suis fait avoir et dsormais des hommes sont  nos
trousses. Erik tait contre moi au dbut et... Naoma t'a
expliqu pour les hommes hier soir ?

- Oui, oui, elle m'a racont cela et tout le reste de l'histoire.

- Bien. Donc je suis recherch dans les milieux louches,
mort ou vif, et il y a une rcompense promise. Bien sr
c'est bidon et ds qu'Erik est all dire qu'il m'avait trouv,
il a compris qu'il n'y aura aucune autre rcompense que
du calibre 12, ou 13, enfin tu m'as compris. Dsormais il
est de mon ct et m'a aid  m'enfuir. Il nous faut simplement
de quoi nous soigner puis quitter la ville. Des hommes sont
 nos trousses et ils peuvent arriver d'une minute  l'autre.
J'ai peur qu'ils aient mis un metteur sur Erik et qu'ils
ne nous retrouvent rapidement.

- Si tu veux je peux vous emmener chez moi. Je suis en dehors
de la ville ils mettront peut-tre plus de temps pour remonter
jusqu' vous. Vous avez de la chance aujourd'hui j'ai ma
voiture pas loin d'ici, je ne viens pas en bus le dimanche.
Une fois chez moi j'irai dans une pharmacie chercher de
quoi vous soigner. J'ai dj quelques affaires pour les
premiers secours mais bien sr pas de quoi soigner des blessures
par balles.

- OK ne tranons pas, nous pouvons partir tout de suite
?

- Oui pas de problme.

 ce moment Naoma arrive. J'en profite pour traduire ma
conversation avec Martin  Erik et mettre Naoma au courant.
Nous jetons rapidement un oeil  nos blessures pour les
nettoyer et appliquer des compresses. La blessure  la jambe
d'Erik semble svre, tout comme celle  mon bras droit.
Ces quelques instants de calme favorisent la diminution
de scrtion d'adrnaline et la douleur se fait tenace et
difficile  supporter.

Martin part chercher sa voiture, et nous rcupre quelques
minutes plus tard devant la boulangerie. Naoma vient avec
nous et nous partons tous les quatre pour la maison de Martin.
Il habite un pavillon  une vingtaine de minutes, quand
le trafic est fluide, du centre de Melbourne. Il nous explique
que nous avons de la chance car sa compagne n'est pas prsente
aujourd'hui, et qu'elle aurait sans doute appel la police
sur-le-champ dans le cas contraire.

Cela commence  tre dur pour Erik et moi, et nous sombrons
petit  petit dans une somnolence dangereuse. Je rcupre
ma pierre dans ma poche et retrouve le sentiment agrable
de sentir sa chaleur en moi. Nous arrivons et la marche
jusqu' la maison est trs difficile. C'est une maison de
taille moyenne avec quelques mtres-carrs de jardin. Le
quartier a l'air agrable. Mais je ne fais pas plus attention
que cela, assez peu enclin  faire du tourisme  ce moment
prcis. 

Martin nous installe dans la chambre d'ami  l'tage qui
lui sert aussi de bureau. Naoma et lui nous aident  nous
dshabiller. Il indique  Naoma o trouver de quoi dbuter
 nous soigner en attendant qu'il revienne de la pharmacie.
Il nous prvient cependant que cela pourra tre long, tant
dimanche il ne trouvera srement pas une pharmacie ouverte
rapidement et devra peut-tre se rendre  l'hpital.

Nous sommes dsormais tous les deux presque nus tendus
sur le lit, et Naoma panse et nettoie tant bien que mal
nos blessures. Le plus inquitant est la blessure d'Erik
 sa jambe. La balle semble toujours  l'intrieur, nous
allons devoir la retirer. Sa blessure  l'paule est moins
proccupante, la balle n'ayant fait que l'effleurer. Mais
sans morphine l'opration risque d'tre prilleuse. De plus
nous ne savons pas combien de temps il nous faudra attendre
Martin. Erik insiste pour que nous tentions de la lui enlever
tout de suite. Quoi qu'il en soit la morphine ne se trouve
plus en pharmacie et je doute que l'hpital accepte de lui
en fournir. Quant  mon paule et mon avant-bras, les balle
ont travers de part en part, mais seul les muscles semblent
touchs. Aprs tre pans, je demande  Naoma de faire le
tour de la maison pour trouver des ustensiles pour faciliter
le retrait de la balle. Pendant ce temps je vais tout d'abord
chercher de l'eau pour moi et Erik, nous avons perdu une
quantit non ngligeable de sang et il nous faut beaucoup
boire. Ensuite je tente de localiser plus prcisment la
balle dans sa jambe. Erik souffre et se retient de crier
quand j'exerce diffrentes pressions. Par la mme occasion
je jette un oeil  son mollet o il dit avoir reu ce que
je pense tre l'metteur. La blessure ressemble comme deux
gouttes d'eau  celle que j'avais, une petite marque en
surface mais la douleur est plus profonde. En attendant
que Naoma revienne je tente de trouver du mtal pour fabriquer
une cage de Faraday rudimentaire autour de sa jambe et confiner
les ondes lectromagntiques de l'metteur. Je ne trouve
rien dans la chambre et part moi aussi en direction du sous-sol,
o j'espre trouver un atelier et des outils.

J'y retrouve Naoma. Elle farfouillait dans les caisses 
outils de Martin, avec dj en main deux pinces  long bec.
Je la flicite pour sa trouvaille.

- C'est parfait ces pinces, cela devrait faire l'affaire.
Est-ce que par hasard tu aurais vu une bote en mtal, ou
de la tle ?

Elle est surprise et me regarde avec de grands yeux.

- Euh je ne sais pas, regarde l-dessous il y a des bouts
de fer. Mais qu'est ce que tu veux faire avec tout a ?
Une armure ?

Je souris.

- Mais non pas une armure, tu es bte. Erik a srement un
metteur dans sa jambe, je voudrais faire une cage autour
pour empcher les ondes de partir.

- Mais, ce n'est pas une balle qu'il a reue ? Et c'est
qui ce type, il n'est pas dangereux ?

- Il a deux blessures, l'une est bien une balle, et l'autre
l'metteur. Et je ne sais pas s'il est dangereux, je ne
pense pas, en tous les cas pas contre nous. Remonte le voir
et continue de le soigner, j'arrive dans cinq minutes.

Elle s'approche de moi, pose les pinces sur l'tabli et
me prend dans ses bras.

- Et toi aussi je dois te soigner. Mon pauvre, ton bras
saigne encore, tu devrais aller te reposer plutt. J'ai
tellement peur pour toi.

- Oui, ds que j'aurai trouv ce que je cherche, je me livre
entre tes mains, mais ne t'inquite pas pour moi. Allez,
monte vite.

Je lui fais un bisou sur la joue et la laisse repartir.
Elle remonte et je regarde pour ma part l'endroit qu'elle
m'a indiqu. J'y trouve la carcasse d'un vieil ordinateur.
Le botier pourra faire l'affaire dans un premier temps,
en attendant soit que je trouve un moyen de lui retirer
l'metteur, soit de fabriquer quelque chose de plus, disons,
"transportable". J'arrache quelques parties en mtal de
manire  laisser l'espace pour la jambe de part et d'autre
du botier, puis je rejoins Erik et Naoma.

J'installe et ajuste un peu le botier autour du mollet
d'Erik en tentant de laisser le moins d'espace vide possible.
Il se moque bien sr de moi. Ce n'est pas la panace je
lui concde mais j'espre que cela fera au moins l'affaire
dans l'attente d'une meilleure solution.

Erik a de nombreuses cicatrices sur le corps, et de toute
vidence il n'en est pas  sa premire blessure par balle.
Il s'tonne lui aussi de son ct que je puisse prtendre
 tre un rival de taille. Pendant que Naoma prpare la
plaie de la jambe d'Erik, nous numrons chacun de notre
ct nos palmars. Je passe en revue ma jambe gauche et
les cicatrices de mon metteur, ma jambe droite et mes deux
blessures par balle. Mon ventre et la seringue, ma premire
blessure par balle  l'paule gauche, ainsi que mes deux
dernires au bras droit.

- Quand vous aurez fini de faire les beaux avec vos trsors
de guerre stupides ! Franck viens me donner un coup de main,
et toi Erik prpare-toi  serrer les dents.

- Pourquoi elle t'appelle Franck, c'est pas Franois ton
nom ?

- Si mais elle a un peu de mal, elle mlange.

- Oh ! T'exagres !

Elle s'apprte  me donner une tape mais se retient de peur
de me faire mal.

- Tu la mrites pourtant ! Je l'appelle Franck parce que
c'est le faux nom qu'il a utilis  la boulangerie depuis
le dbut. Mais cessons de perdre du temps et retirons la
balle, le plus vite sera le mieux.

Nous nous mettons au travail. L'opration est longue mais
pas si dlicate. Les pinces trouves par Naoma, et abondamment
dsinfectes  l'alcool, conviennent parfaitement. Naoma
tient Erik et je glisse doucement les pinces dans la blessure.
Le plus dur est d'tre sr de bien toucher la balle, et
pas un os ou une autre partie sensible, j'abandonne presque
de peur de lui causer une hmorragie. Finalement je m'y
remets en sondant tout d'abord doucement avec une petite
tige pour trouver la balle sans prendre le risque de percer
une artre. C'est trs dur pour Erik et il pousse un profond
et long soupir de soulagement quand finalement je lui montre
l'objet de son supplice. Ensuite nous l'aidons  se rhabiller
et il se glisse sous d'paisses couvertures, malgr la chaleur,
pour un sommeil rparateur.

Naoma insiste ensuite pour prendre soin de moi. Je me laisse
soigner non sans un certain plaisir. Mais j'avoue que mes
blessures taient trs douloureuses et ncessitaient attention,
j'arrive  peine  dplacer mon bras droit. Je m'accorde
enfin un peu de repos ; je m'allonge aux cts d'Erik. Naoma
me pousse un peu et vient se serrer contre moi. Je fais
un somme d'une vingtaine de minutes avant que mes inquitudes
et mes interrogations ne reprennent le dessus. Que vais-je
faire dsormais ? Fuir encore ? Mais o ? Comment m'en sortir
? Prendre un avion pour la France ? Mais aprs, lcheront-ils
si facilement l'affaire ? Srement pas...

Sans espoir de retrouver le sommeil, je remarque alors l'ordinateur
de Martin, et surtout la petite bote avec des diodes lumineuses
qui est sans doute un modem, et qui laisse supposer que
Martin a une connexion internet. Je me dis alors que de
mettre tout a par crit pourrait m'aider  dsembrouiller
un peu mon esprit. Je me lve doucement en tentant de ne
pas rveiller Naoma qui s'est aussi endormie. J'enfile mes
jeans et mon tee-shirt, ayant peur malgr la chaleur que
la fatigue ne me rende frileux. Les diffrents bips lors
du dmarrage de la machine ont raison du lger sommeil de
Naoma, elle m'interroge sur ce que je fais, et me rprimande
de ne pas prendre de repos. Je lui explique que j'ai un
peu de mal  dormir et que je profite de ces quelques moments
de rpit pour mettre par crit ce qu'il s'est pass entre
hier et aujourd'hui, et tenter d'y voir plus clair par la
mme occasion. L'ordinateur de Martin possde bien une connexion
 Internet, et je complte mon prcdent rcit jusqu' en
arriver au point prsent : dimanche 22 dcembre 2002, environ
18 heures, dans la maison de Martin, avec Erik et Naoma,
dans son attente. Une fois  ce point je peaufine quelque
peu mes prcdents textes en discutant avec Naoma des possibilits
qui s'offrent  moi. Puis du bruit parvient du bas, ce doit
tre Martin qui rentre.

Thomas
------



Vivant
------



Il fit une premire pause et dormit une heure  une cinquantaine
de kilomtres aprs Grenoble, et une seconde o il dormit
encore presque une heure  trois cent kilomtres de Paris.
Il rentra dans sa maison il tait minuit moins cinq. Il
couta son rpondeur, Emmanuelle lui demandait des nouvelles
; il se demanda pourquoi elle ne l'avait pas appel sur
son mobile. Peut-tre avait-elle perdu son numro, se dit-il.
Il se mit  rchauffer un bolino de spaghettis et s'installa
devant son ordinateur avec une canette de coca. Il appela
Carole sans tarder. Elle lui donna son numro de tlphone
fixe et il l'a rappela aussitt.

Elle lui explica comme utiliser IRC et dix minutes plus
tard il discutait par crit. Elle lui explica qu'elle n'avait
absolument rien trouv dans le message de Seth, et qu'il
tait bon pour le faire parvenir  ses potes de la police.
Elle lui demanda s'il avait chercher dans les affaires de
Seth pour voir s'il retrouvait la pierre, il y alla sur
le champ et ne trouva rien. Elle lui donna alors diverses
adresses internet de sites o se trouvaient des photos d'Ylraw.

- Merde ! L'encul !

Thomas regarda rapidement les autres sites de photos, puis
il appela Carole au tlphone.

- Que t'arrive-t-il ? Ta connexion  coup...

Il l'a coupa :

- Je l'ai vu.

- Qui ? 

- Ylraw.

- Ylraw, quand, avec Seth, tu l'as dj vu ?

- Non, aujourd'hui.

Carole s'cria :

- Quoi !? Aujourd'hui ?

- Oui ! Je l'ai vu aujourd'hui ! L'encul ! Quand je suis
all au cimetire pour voir la tombe, il y avait un jeune
qui se trouvait l. Je lui ai demand s'il connaissait Ylraw,
et il m'a rpondu qu'il le connaissait vaguement, mais que
selon lui c'tait un connard. Et en fait c'tait lui, j'en
suis sr ! Les photos avec les cheveux longs j'aurais pu
me faire avoir, mais les autres quand il fait de la rando,
avec les cheveux courts, aucun doute.

- Tu es vraiment sr ? a ne peut pas tre son frre, ou
un cousin ?

- J'ai vu son frre, ce n'tait pas lui. C'tait lui, j'en
suis sr... Merde, merde, merde !...

- Mais qui est mort alors ? Pourtant tu as vu sa tombe,
non ?

- Oui...

Thomas cherchait  trouver une explication logique, mais
sans grand succs.

- Est-ce que cela aurait pu tre une mort dguis, pour
ensuite le faire rentrer dans les services secrets, comme
on le voit parfois dans des films ?

Il fut vex de ne pas avoir eu l'ide.

- Ce n'est pas impossible, c'est toutefois trs trange.
Mais je ne sais pas trop comment ils s'y prennent exactement
pour recruter dans ces services l.

Mais il ralisa que cela lui donnait une excuse supplmentaire
pour ne pas trop chercher loin dans cette affaire en solitaire,
pour peu qu'il se retrouve avec les services secrets sur
le dos pour avoir compromis un de leurs agents.

- En tout cas, si c'est vraiment lui, a pourrait expliquer
le mot de Seth. C'est vraiment bte que tu ne sois pas rester
l-bas,  mon avis s'il tait  Chteauvieux, c'est qu'il
souhaitait voir ses parents, et  l'heure qu'il est il a
sans doute dj lu le mot et est parti  la recherche de
la pierre.

Thomas resta pensif, il ne savait pas vraiment quoi dire,
il ne comprenait plus vraiment cette histoire, si tant est
qu'il n'est jamais vraiment voulu la comprendre. Carole,
voyant qu'il ne parlait pas, continua :

- Tu n'as pas moyen de le faire surveiller, ou d'envoyer
quelqu'un pour espionner la maison de ses parents ?

Thomas eut un soupir intrieur.

- Et bien normalement mon chef m'a retir de cette affaire,
je pense que a pourrait mal se passer pour moi si j'tais
pris encore en train de farfouiller...

- Oui, ici, mais si tu passes un coup de fil  Gap, qui
le saura ? Tu crois qu'ils sont dbords, l-bas ?

- Je crois surtout qu'ils ne sont pas du tout prparer pour
les coutes ou l'espionnage.

- Tiens oui,  propos d'coute, on doit pouvoir couter
la ligne de ses parents, non ? Et les tlphones portables
?

- Oui il y a moyen...

Thomas n'tait vraiment pas  l'aise, il n'avait qu'une
envie, c'tait raccroch, faire une partie de playstation
pour oublier tout a et aller se coucher, en esprant se
rveiller dans un autre monde...

- C'est dingue cette histoire... T'imagine que peut-tre
on est en train de dcouvrir un immense complot, ou une
histoire cache depuis des sicles peut-tre, peut-tre
que cette pierre s'change de gnration en gnration depuis
trs longtemps, peut-tre qu'elle a appartenue  Jsus,
ou Mahomet, ou je ne sais quel autre prophte !

- Mouais...

- T'es pas convaincu quoi, bon je crois qu'il vaut mieux
que je te laisse dormir, demain tu auras peut-tre plus
d'entrain... Tu ne vas quand mme pas laisser tomber, tu
ne vas quand mme pas me laisser toute seule, hein ?

Thomas en eut un frisson... Il l'imagina le suppliant, et
il se sentit prt  tout faire pour elle...

- Non, t'inquite pas, mais c'est vrai que j'ai rouler mille
cinq cent bornes depuis hier soir, et je suis cass.

- Bon, je te laisse, c'est plus raisonnable, passe une bonne
nuit, bye.

- Bye...

Il resta pensif devant les photos d'Ylraw. Comment ce petit
merdeux avait-il fait pour se faire passer pour mort ? Est-ce
qu'il pouvait vraiment tre un agent des services secrets
? Cela pourrait coller avec le fait que son dossier est
vide. Comment l'expliquer sinon ? Mais Xavier aurait d
pouvoir lui dire ce genre de renseignement, que c'tait
une personne sur laquelle on ne devait pas enquter. Se
pourrait-il qu'il eut un frre jumeau ? Peut-tre ses parents
ne le savaient-ils pas, et quand son frre cach apprit
finalement la mort de son jumeau, il vint se recueillir
? Mais cela n'arrivait que dans les films, une histoire
pareille...

Thomas se leva et but une bouteille entire de Yop prime
qui tranait dans le frigo, puis il s'allongea devant la
tl. Il tait mort de fatigue mais n'avait toujours pas
une envie dmesure de se coucher seul dans le noir dans
sa chambre.

Il tenta de mettre un peu d'ordre dans ses ides. Seth connaissait
Ylraw depuis au moins quinze ans, elle le suivait depuis
lors. Sans doute tait-il le prochain sur la liste des porteurs
de la pierre. Cette pense lui rappela que le troisime
volet du Seigneur des Anneaux allait sortir avant la fin
de l'anne... Il fit une lgre digression puis revint 
ses penses initiales. Seth avait sans doute donn la pierre
 Ylraw lors de son passage  l'le de R. Ylraw avait t
trouv mort dbut janvier, deux mois plus tard, en Australie.
Seth n'tait pas alle en Australie avec lui, pourquoi ?
Qu'avait-il fait pendant ces deux mois ? Avait-il eu une
mission ? Le fait qu'il possdt la pierre aurait pu lui
valoir de devoir prouver qu'il en tait digne ? Y avait-il
une sorte de rituel initiatique ? Est-ce que cette pierre
pourrait tre le signe du chef dans une sorte de secte 
laquelle appartenaient Seth et Ylraw ?

Thomas s'endormit sur ses ides de sectes et autre pratiques
occultes. Il en rva, cauchemarda pour tre plus prcis,
et se rveilla une fois de plus en sueur, l'image de Seth
en tte, et sa brlure lui rappelant que tout n'tait pas
clair ds le dpart dans cette histoire... Il en arriva
mme  se demander s'il n'tait pas dj mort, et que tout
ceci n'tait que le temps arrt de la lente agonie de son
cerveau qui s'teignait, et que tout allait devenir de plus
en plus dment, de plus en plus flou, de plus en plus terrible.

Il se rveilla une premire fois  4 heures quarante, aprs
trois heures de sommeil, puis  6 heures, et enfin  9 heures,
et il ne put se rendormir. Il hsita un moment  aller travailler,
il n'avait pas vraiment donner de date pour ses vacances,
et il savait qu'il pouvait les annuler, mais il se dit finalement
qu'il allait passer la journe  ne rien faire, pour se
reposer un peu de son week-end, pour faire le vide et tenter
d'y voir plus clair. Il eut envie d'aller voir sa mre.

Elle tait l et fut tonn mais contente qu'il vint la
voir. Elle avait dj pris son petit-djeuner depuis longtemps
mais ne rechigna pas  se faire un nouveau th pour le boire
avec son fils unique. Il lui raconta son week-end, chose
qu'il faisait si rarement, il lui raconta ses inquitudes,
il lui avoua qu'il tait un peu perdu, et elle en fut touche.
Ils parlrent presque deux heures, de ce qui allait, de
ce qui n'allait pas, et il s'inquita, pour la premire
fois depuis longtemps, de la vie de sa mre, de ses ennuis,
de ses envies, de ses questions, de ses proccupations.

Ils parlrent jusqu' ce qu'une superbe Porsche Cayenne
vint se garer dans la cour. Ils ne sortirent pas dans un
premier temps, regardant simplement ce genre de vhicule
inhabituel devant chez eux, pensant qu'une personne s'tait
simplement trompe ou voulait faire demi-tour. Mais le 4x4
se gara et un jeune-homme en sortit, il se dirigea vers
la maison de Thomas et sonna. Thomas sortit alors pour aller
 sa rencontre.

- Monsieur Thomas Berne ?

- Oui.

Le jeune se dirigea vers lui et lui tendit la main.

- Enchant, Fabrice Montglomris. Je suis cousin de Mathieu
Tournalet. Je me suis charg de reprendre les affaires de
celui-ci, je suis en effet son seul hritier, ce dernier
n'ayant pas eu le temps, malheureusement, de fonder une
famille.

Thomas ne sut que dire, il hsita entre le renvoyer ou lui
proposer d'entrer, il resta silencieux, attendant de savoir
ce que lui voulait celui qu'il classait, a priori, parmi
ses ennemis.

- Je sais que ma prsence peut vous surprendre, mais si
vous me permettez d'entre je vous expliquerai plus en dtail
les raisons de ma venue. Puis-je ?

- Oui, oui, allez-y.

Thomas lui ouvrit la porte et manqua de le bousculer quand
celui-ci pensa qu'il allait s'carter pour le laisser passer
tout d'abord. Fabrice Montglomris s'excusa, Thomas non.
Ils s'installrent autour de la table de la pice principale
et Thomas lui proposa quelque chose  boire. Il accepta
un whisky.

- Vous devez sans doute tre tonn de me voir.

- Un peu.

- Si je viens vers vous, c'est que je voudrais un point
de vu un peu plus objectif sur ce qu'il est arriv  mon
cousin.

Thomas parut surpris. Fabrice Montglemris continua :

- Oui tout ce qu'a pu me dire le commissaire, c'est que
votre collgue, Stphane, aurait voulu se venger, pour vous,
de l'assassinat de votre ancienne amie, qui aurait t une
matresse de Thomas.

- C'est  peu prs cela.

- Je vous en prie ! Ne me laissez pas avec ce discours officiel
! Je connaissais Thomas, et franchement il a tout ce qu'il
mrite, mme si je suis reconnaissant d'hriter d'une grande
partie de sa fortune. Mais vous savez comme moi que Stphane
est un bouc missaire, un coupable vident qui permet de
classer l'affaire. Qu'elle importance dsormais que Thomas
est mort s'il avait tu ou pas votre amie ? Non je ne crois
pas un mot de cette mise-en-scne.  dire vrai j'aimerai
que vous m'aidiez  y voir un peu plus clair.

- Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire. Il n'y
a aucun lment qui permette de penser que Stphane n'a
pas tu votre cousin, et en plus l'affaire a t classe.

- Mon cousin n'avait pas les mains propres, croyez-moi,
je ne sais pas dans quelques affaires il complotait, et
j'ai toujours refus avec insistance de me lancer dans ses
combines douteuses. Mais j'aimerais vraiment comprendre
le fond de cette affaire. J'ai moi aussi quelques connaissances,
et je pourrai sans doute vous couvrir vis--vis de votre
hirarchie. D'autre part je suis prt en engager les frais
qu'il faudra pour savoir ce qui me revient entre les mains.
Vous comprenez, mon cousin n'a sans doute pas quadrupl
sa fortune en cinq ans juste par des investissements judicieux,
d'ailleurs il tait un pitre gestionnaire de patrimoine
; quand il put jouir de sa fortune, aprs sa majorit, il
en dilapida une bonne partie en quelques annes, puis soudain
ses actifs augmentrent de faons spectaculaires. J'estime
qu'il a engag des affaires plus que suspectes, et qu'il
a du par la mme occasion se constituer un pool d'ennemis
rancuniers tout  fait consquent...

Thomas tait un peu perdu, que lui voulait cet homme, il
n'avait peut-tre mme pas son ge. Il voulait l'engager
? Financer une enqute dans l'ombre ?

- Mais que voulez-vous de moi exactement ?

- Et bien vous tes policier, pas moi, et j'imagine que
vous aussi vous aimeriez savoir qui tait l'homme qui a
tu votre petite-amie. J'ai quant  moi tout intrt  faire
le mnage dans les affaires de Thomas avant d'accepter dans
quoi je mets les pieds. Je ne voudrai pas que certaines
personnes mal intentionn viennent me rclamer ce que leur
devait Thomas, et j'aimerai donc que vous m'aidiez  y voir
un peu plus clair. Je couvrirai vos frais, et je prendrai
la responsabilit de vos actes si jamais vous avez des ennuis
avec votre employeur, et puis qui pourrait vous blmer de
savoir qu'est-ce qu'il se cachait derrire le meurtrier
de votre ancienne amie ?

Thomas se dit qu'il ne s'en sortirait jamais, aprs Stphane
et Carole voil encore une personne qui voulait lui faire
continuer l'enqute  tout prix. Ne pourrait-il jamais tirer
un trait sur cette histoire, oublier Seth, oublier qu'il
avait, pendant quatre ans, tait heureux. Il se moquait
bien des affaires de Mathieu Tournalet, mme s'il tait
satisfait d'apprendre que c'tait sans doute un pourri.

- Oui, mais, je ne sais pas trop si j'ai vraiment envie
de savoir, aprs tout.

Fabrice Montglomeris resta silencieux un instant, puis reprit
:

- coutez, je vous propose de rflchir  tout a, de prendre
peut-tre quelques jours de repos. Je connais un trs bon
htel sur la cte d'azur, j'y ai des part et des tarifs
intressant, je suis prt  vous payer quelques jours de
repos sur place pour dcompresser un peu. Je pourrais aussi
vous y faire parvenir les lments du pass de Mathieu que
je peux dcouvrir. Vous aurez sans doute plus de perspicacit
que moi pour y dnicher les parties louches. Qu'en pensez-vous
?

- Je ne sais pas trop...

- Vous ne risquez rien, au pire si vous dcidez de ne pas
m'aider vous aurez gagner trois jours de vacances dans un
htel quatre toiles.

Fabrice Montglomeris sortit son portefeuille de sa poche,
et en sortit plusieurs billet d'une couleur que Thomas voyait
rarement.

- Voil, je vous laisse cinq mille euros pour vos frais
divers. Ne vous inquitez pas cela fait partie de la fortune
de Mathieu, et je n'ai pas de remords  m'en servir pour
faire la lumire sur lui. Prenez cet argent, allez dans
mon htel. Voil l'adresse. Passez quelques jours l-bas,
je m'occuperai de vous faire parvenir les documents que
je dniche.

Thomas resta les yeux focaliss sur les billets, il prit
la carte de l'htel mais se contenta de vrifier qu'il y
avait bien quatre toiles, il resta silencieux, s'imaginant
dj mangeant dans les meilleurs restaurants de la cte.
Il se dit mme qu'il pourrait inviter Carole, et vraiment
profiter de cette aubaine. Mais il se dit aussi que cela
pouvait lui causer des ennuis, et il se demanda s'il ne
valait vraiment pas mieux qu'il refuse toutes ces faveurs
en bloc. Fabrice Montglomris le sentit vaciller, et renchrit.

- Je ne veux bien sr pas vous forcer  m'aider, et je comprends
que c'est sans doute dur pour vous. Dur d'apprendre que
votre amie avait un amant depuis des annes. Dur d'apprendre
qu'elle avait appartenu  une secte avant de la trahir...

- Thomas le coupa :

- Une secte ?

Fabrice Montglomeris sourit intrieurement et continua :

- Oui, elle tait membre d'un mouvement occulte, c'est d'ailleurs
elle qui y attira Mathieu. Elle le quitta par la suite,
et il est probable que Mathieu ne lui pardonnt pas cette
trahison. Pourtant ils continurent  se voir. J'ai peu
d'information toutefois, tout ce que je sais c'est que certains
reprsentant de cette secte se sont prsents comme les
hritiers lgitime de la fortune de Mathieu, mais ils ontt
dbouts.

- En quoi consiste cette secte ?

- Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus pour l'instant.
Mais je connais une personne qui a fait parti de l'Observatoire
interministriel sur les sectes. Je lui ai fait part de
mes inquitudes et des renseignements que j'avais sur le
mouvement auquel appartenait Mathieu, je pense que je serai
en mesure de vous fournir plus d'information en milieu de
semaine.

Thomas resta silencieux.

- Bien. Et bien je pense que je ne vais pas vous dranger
plus longtemps. J'ai encore beaucoup de paperasse  dmler.

Fabrice Montglomeris se leva, laissant l'argent sur la table,
sans mme s'assurer que Thomas acceptait le march. Thomas
se leva aussi, ne sachant trop que dire. Il suivit Fabrice
Montglomris jusqu' la porte. Celui-ci l'ouvrit puis se
retourna vers Thomas.

- Et bien, Thomas, merci beaucoup de l'accueil et de l'aide.
Vous pouvez partir pour Cannes quand vous voulez, passez
moi simplement un coup de fil un peu avant, de faon  ce
que je rserve une chambre. Voil ma carte.

Thomas lui serra la main. Fabrice s'apprta  se diriger
vers sa voiture, puis se retourna une dernire fois.

- Ah, j'oubliais, il semblerait que votre amie ai quitt
la secte sous l'impulsion d'une autre personne, c'est ce
qui ressort de ce que j'ai pu trouv dans les lettres de
Mathieu. J'ai eu beau mettre toutes mes relations en branle,
pas moyen de savoir qui cela pouvait bien tre. Vous n'auriez
pas une ide sur la question, par hasard ?

- Je pense que c'est Franois Aulleri, aussi appel Ylraw.

Fabrice eut une expression de surprise mal dguise. Thomas
flatta sa prtention en dvoilant ce nom, puis regretta
de l'avoir dit sans l'avoir monnay plus intelligemment.

- Franois Aulleri ? Jamais entendu ce nom... Je ferai quelque
recherche pour savoir si Mathieu avait eu affaire  lui.
En attendant, bonne fin de journe, bon sjour. Je pense
que je vous recontacterai d'ici  mercredi.

Thomas regarda avec envie le 4x4 qui recula puis quitta
la cour. Il resta un instant sur le pallier, sa mre, curieuse,
accourut. Il lui explica en deux mots que c'tait une relation
pour son travail, il ne lui dit rien de l'argent et de l'htel.
Il la congdia en prtextant l'envie de faire une sieste.
Il entra et s'assit en face des cinq mille euros. Il les
recompta, six billets de cinq cents et dix billets de deux
cents, deux fois et demi son salaire net.

Il avait tout de mme quelque chose au travers de la gorge,
comme s'il acceptait de pactiser avec le diable, comme s'il
s'tait vendu, comme s'il avait perdu son honneur. Il hsita
un instant  rappeler Fabrice pour lui demander de revenir
chercher son argent. Puis il se ravisa en considrant que
cette somme tait sans doute insignifiante pour lui, peut-tre
ce qu'il dpensait chaque jour entre ses voitures, ses sorties,
ses bijoux et ses habits. Et puis il n'avait rien sign,
rien accept concrtement, et aprs tout ce Fabrice tait
peut-tre de bonne foi.

Il prit l'argent et le rangea d'abord dans son portefeuille,
puis se ravisa d'avoir une si grosse somme au mme endroit,
et il l'a rpartit entre ses poches.

Ylraw 2
-------



Sydney 2
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Jour 130
--------



J'arrive enfin  me servir de ce maudit bracelet.

Du temps a pass, combien, je ne suis sr de rien, j'ai
compt cent vingt-cinq jours, mais ce peut tre plus. Voil
donc maintenant longtemps que nous sommes ici, plusieurs
semaines, plusieurs mois, incapable de savoir si je suis
si loin de la vrit.

Mais gardons nos vieilles habitudes, soumettons nous au
temps, et contentons-nous d'ordonner nos souvenirs.

Jour 131
--------



Nous sommes donc chez Martin, dans son attente. Erik sommeille
profondment, se remettant de ses blessures. Quant  moi
je termine l'criture de mes aventures et discute avec Naoma,
rsistant  ses indcentes propositions d'aller faire un
somme, mme si l'envie ne m'en manque pas. Du bruit parvient
d'en bas, nous pensons que Martin revient avec, nous l'esprons,
de quoi au moins bander correctement les blessures d'Erik,
et les miennes tant que nous y sommes.

Ce n'tait pas lui. Quelques secondes plus tard, alors que
j'ai  peine eu le temps de me lever de ma chaise, six hommes
entrent subitement dans la pice. Six hommes, immenses,
de vraies armoires  glace, arms de nombreux couteaux et
sabres. Six hommes habills de faon trs trange, type
touristes allemands gars, le tout saupoudr de ponchos,
sans doute pour cacher leurs armes blanches. Chacun porte
soit un couteau soit une pe. Nous comprenons  leurs mines
que ce ne sont pas de grands enfants nostalgiques de Halloween.
Ils nous font signe de les suivre. Ils ne disent pas un
mot. Naoma est ptrifie.

- Qui sont ces gens... Ylraw... Tu les connais ?

- Je n'en ai aucune ide, jamais vu des Conan le barbare
pareils.

Vu mon tat il m'est difficile de tenter une quelconque
rbellion, d'autant que Naoma ou Erik pourraient en souffrir
si ces hommes la rprimaient avec leurs pes. Deux hommes
nous tirent violemment par le bras Naoma et moi, alors que
deux autres rveillent Erik et lui retirent sans mesure
le botier que j'avais install pour tenter de limiter les
missions lectromagntiques de l'metteur dans son mollet.
Ce rveil brutal ne manque pas de le faire sursauter et
surtout crier de douleur. Il est bien sr compltement dboussol.
Ils nous incitent  enfiler nos chaussures, ils jettent
 Eric un tee-shirt et ses jeans. Deux m'agrippent et m'emmnent
dj. Eric ne comprend pas ce qui lui arrive :

- Mais qu'est-ce que... Qui sont ces gens, Franois ?!

Je suis dj dans la pice voisine entran par ces hommes
quand je lui rpond en criant :

- Je ne sais pas Erik ! Nous n'avons rien vu venir ! Je
suis dsol !

Dsol de vous attirer avec moi dans ces histoires. Dsol
de ne pas avoir eu le courage et la force de rester seul...
J'ai du mal  marcher, mais Erik d'autant plus et je ne
mrite pas de me plaindre. Je me rapproche de lui pour l'aider
 descendre les escaliers. Sa blessure  la jambe saigne,
tout comme ma blessure au bras. Nous arrivons pniblement
dans la rue. Il doit tre 18 heures passes, il fait encore
grand jour et trs chaud.

Les hommes se sont recouverts de leurs ponchos, masquant
leurs couteaux et pes. Je suis tenu en respect par l'un
d'eux  mes cts, qui maintient coll  mon bras droit,
sous son poncho, un couteau prs  trancher au moindre geste
non conforme. J'aide tant bien que mal Erik  marcher en
le soutenant sur mon paule gauche. Il est lui-mme accompagn
 sa gauche par un autre homme. Deux autres se tiennent
derrire nous, encore un accompagne Naoma devant, et la
marche est dirige par le sixime, qui avance avec quelques
mtres d'avance sur nous, faisant office d'claireur.

Un petit car nous attend au coin de la rue, une personne
se trouve dj au volant. Nous montons, nous trois accompagns
des six hommes, et le vhicule dmarre aussitt. L'intrieur
est compos de trois ranges de trois siges, deux d'un
ct et un de l'autre, termin par une range de quatre
siges. Nous sommes chacun, Erik, Naoma et moi, assis sur
le sige presque central, entours de deux des hommes. Personne
n'a dit un mot depuis le dpart. Ces hommes sont tranges.
Ils laissent dgager une impression drangeante, quelque
chose que je n'arrive pas  dcrire. Le chauffeur lui est
plus conforme  l'ide de baroudeur filou que l'on engage
au forfait pour quelques mauvaises besognes.

J'ai du mal  supporter cette soumission, et  dfaut de
pouvoir physiquement leur tenir tte, tant bien trop faible,
je tente d'engager la conversation avec le chauffeur.

- Il fait plutt beau vous ne trouvez pas ? On va faire
une balade ? Vous nous emmenez o comme a ?

-  l'arop...

Il est coup par l'homme assis juste derrire lui qui lui
fait signe de se taire. Naoma laisse chapper un cri de
douleur. L'homme  mes cts me soulve pour me forcer 
me tourner et voir la lame du couteau du voisin de Naoma
lui entailler lgrement le bras. Je serre le poing, je
bouillonne de colre. L'homme  la gauche de Naoma le sent
et il lui saisit le poignet et lui place un couteau sous
la gorge. Elle est en plus plaque contre le sige par l'homme
 sa droite qui lui tord le bras droit. Il me fait un signe
de la tte signifiant srement qu'au moindre cart supplmentaire
ils n'hsiteront pas. La peur qu'il lui fasse le moindre
mal me fait redevenir raisonnable ; mais malgr mes tentatives
de leur faire comprendre que je vais rester sage, ils laissent
Naoma dans cette position trs inconfortable pendant pratiquement
tout le trajet.

L'aroport de Melbourne est  une dizaine de kilomtres
du centre, et nous y sommes en moins de vingt minutes. Notre
petite compagnie traverse rapidement l'aroport pour se
retrouver sur les pistes. Les six hommes, le chauffeur n'tant
plus avec nous, nous dirigent jusqu' un jet  bord duquel
nous montons. Il y a une vingtaine de places et les hommes
nous rpartissent loin les uns des autres. Je me trouve
au fond, je vois Naoma quelques siges en avant et Erik
juste devant le poste de pilotage. S'ensuit une longue attente,
o la parole nous est toujours interdite. Le pilote doit
sans doute attendre l'autorisation de la tour de contrle.
Je n'ai toujours pas de montre mais plus d'une heure doit
s'couler. Erik semble s'tre assoupi, et je ne vais pas
tarder  faire de mme, nous sommes tous deux puiss de
notre journe. Naoma pleure en silence ; je vois sur ses
joues couler des larmes. Mais elle ne dit rien, attendant
patiemment. Je ne sais vraiment que faire, pas plus qu'o
nous emmnent ces hommes. Mais je ne suis pas de taille.
Erik est trs mal en point et ne pourra pas m'aider, Naoma
n'en a de toute vidence pas les moyens, et les miens sont
tellement limits... Je suis contraint de prendre mon mal
en patience, et le dsespoir et la fatigue prennent petit
 petit le dessus.

Nous dcollons finalement, une heure ou deux plus tard,
alors que la nuit tombe, et je prends la rsolution de mettre
 profit le vol pour rcuprer des forces. Il nous sera
de toute faon difficile de mettre en oeuvre quoi que ce
soit avant l'atterrissage. La dcision prise je m'endors
en quelques secondes, mon veil ne tenant qu' la tension
que je m'imposais, mon corps mourant de fatigue.

Je serais incapable de dire combien de temps  dur le vol,
profondment endormi je ne suis rveill que par quelques
perturbations qui secouent l'avion  l'approche de notre
arrive. Sydney ! Je reconnait l'Opra illumin dans la
nuit maintenant profonde. Voil notre destination. Une fois
de plus bien des efforts qui s'avrent vains... Plus d'un
mois de cavale pour me retrouver au mme endroit. Ah...
Lassitude... Je me dgourdis tant bien que mal les membres
sentant qu'approche de nouveau le moment o une action sera
possible. Mais que puis-je rellement risquer ? Ils se vengeraient
sur Naoma et Erik  la moindre tentative. Il me faudrait
les liminer tous d'un coup, c'est impossible ! D'autant
que je n'ai aucune arme et au mieux je ne pourrai que leur
subtiliser une de leurs pes. Mon espoir serait que nous
passions dans un lieu public o la foule protgerait une
initiative de ma part ; je ne pense pas qu'ils oseraient
se servir de leurs armes dans une telle situation. L'avion
roule pendant d'interminables minutes avant de se garer
 distance raisonnable des halls de l'aroport. Nous descendons
sur la piste toujours encadrs chacun par deux des hommes.

Un homme me tient par le bras droit, j'y ai une blessure
 peine soigne et l'paule m'est trs douloureuse. Mais
j'ai l'impression qu'au plus la douleur perdure, au plus
la rage de me rvolter monte en moi. Je serre les dents
pour garder mon calme, pour chercher le moment opportun.
J'attends difficilement que nous arrivions dans le hall
de l'aroport aprs une longue srie de couloirs trop calmes
pour qu'une action porte ses fruits. Nous avanons aussi
vite que ces hommes parviennent  faire marcher Erik, qui
a beaucoup de mal. Naoma ne dit pas un mot. Je pensais au
premier abord que le passage des dtecteurs de mtaux serait
une barrire, mais venant d'un avion priv sur une ligne
intrieure nous n'en avons traverss aucun. Le hall contient
beaucoup de monde, malgr l'heure tardive, sans pour autant
que ce soit une foule suffisamment dense pour qu'une personne
se dbattant puisse passer inaperue ; de plus plusieurs
policiers patrouillent.

Je suis parcouru de quelques frissons, quelques contractions
musculaires fruits de ma colre montante, colre physique,
comme si mon corps voulait outrepasser mon esprit. Pourtant
je ne m'emporte pas habituellement, et j'ai toujours une
assez forte capacit  garder mon calme, mais peut-tre
toutes ces aventures finissent-elles par me pousser  bout.
Peut-tre mes blessures, ces douleurs qui me minent, tapent
sur mes nerfs depuis trop longtemps ; peut-tre encore cette
impuissance, cette incomprhension, cette extnuation emplie
de dsespoir viennent-elles  bout de mes limites. J'ai
peur en effet que sous peu je ne puisse plus contrler mon
envie de rvolte. Je suis entour de deux personnes, l'homme
 ma droite maintient mon bras sous son poncho avec la lame
de son couteau prte  me tailler les veines tandis que
l'homme  ma gauche cache lui une pe d'une main, et a
l'autre pose sur mon paule.

Je souffle, ferme les yeux un court instant et rcupre
ma pierre dans la main gauche. Ma pierre, mon soulagement,
ma folie sans doute, ma force aussi... Tout change, mes
douleurs semblent s'attnuer, et cette brlure, presque
connue, presque rconfortante, qui crase de son poids l'ensemble
des autres souffrances. Trouver du rconfort dans une douleur
plus grande, quelle dmence ! Je la conserve quelques minutes,
quelques minutes pour reprendre des forces et du courage.
Trop peut-tre, peut-tre ne fait-elle qu'attiser ma colre.
Mais qu'importe, il suffit ! Je m'arrte de marcher et la
range dans ma poche. Les deux hommes m'accompagnant s'arrtent.

Je reste immobile, ils s'impatientent. L'homme  ma droite
me tire par le bras, celui  ma gauche me pousse. Je me
laisse aller et tombe en avant, l'homme  ma droite me retient
et je retrouve suspendu par le bras, je ne suis gure tonn
qu'il soit assez fort pour y parvenir, mais le tiraillement
de l'paule m'arrache des cris de douleur, qui font leurs
premiers effets sur la foule. Dans le mme temps celui 
ma gauche se baisse pour me relever, mais, toujours soutenu
par mon bras droit, je me retourne et m'agrippe au poncho
du premier pour prendre de l'lan et donner un puissant
coup de pied dans la tte de l'autre. L'homme qui me tient
est dstabilis en avant et tente de se retenir mais ne
me lche pas. L'homme  qui j'ai donn le coup de pied est
projet en arrire mais ne laisse pas tomber son pe. Aprs
ce coup de pied, voyant que l'homme ne m'avait pas lch,
je bloque avec ma jambe son pied et pousse fortement tout
en tirant avec mon bras et tentant de pivoter. Cette fois-ci
il part en avant et laisse mon poignet pour parer sa chute.
Je me retourne, tombe sur lui et me jette sans attendre
sur l'homme  qui j'ai donn un coup de pied alors que les
quatre autres hommes s'apprtent  intervenir. Naoma hurle,
la foule s'espace. Il est gn par son poncho et hsite
 sortir son pe. Hsitation fcheuse pour lui car je lui
saute dessus par sa gauche et place ma jambe derrire la
sienne et la tirant en avant, il perd l'quilibre et tombe
en arrire. Je tombe lourdement sur lui.  travers le poncho
je saisis l'pe, la fait pivoter pour placer le tranchant
contre lui et la remonte tout en m'appuyant de tout mon
corps. Il laisse chapper un cri touff. Je pars tout de
suite en avant en emportant le poncho avec moi de faon
 ce que celui-ci lui recouvre le visage. Deux des quatre
hommes restants qui hsitaient  agir jusqu' prsent, pensant
sans doute que deux seraient assez pour me matriser, se
lancent vers moi et soulvent leur poncho pour sortir leurs
pes au grand jour. Je rcupre sans trop de mal celle
de l'homme que j'ai envoy  terre et pare tout juste un
coup impressionnant de l'un d'eux. Elle pse des tonnes
! Je suis projet en arrire par la puissance du coup. Trois
policiers crient  tout le monde de lever les mains en l'air.
Les hommes s'en moquent et ne relvent mme pas. Les deux
hommes manient leurs pes d'une seule main avec une dextrit
remarquable alors que je ne peux gure, malgr toute ma
rage, que parer difficilement avec la mienne, tenue  grande
peine  deux mains, les coups qu'ils me portent. Mais le
jeu ne dure pas longtemps, en moins de quelques secondes
ils se coordonnent et attaquent simultanment, et alors
que je soulve mon pe pour me protger d'un tranchant
du haut de l'un, je ne peux viter un coup pointant de l'autre,
je suis transperc de part en part au niveau du ventre...

La tension retombe... Je lche mon pe... Elle n'a mme
pas le temps d'atteindre le sol, un des hommes la rcupre
alors que l'autre, une fois son pe retire de mon ventre,
se rapproche et me prend sur son paule. Les policiers continuent
de crier, tout comme la foule. Tout tourne... Ils partent
en courant. Ma pierre, il faut que je la prenne dans ma
main... Je suis ballott... Je ne vois plus clair, pas plus
que je n'entends... J'arrive  la rcuprer dans ma poche...
Je la serre du plus que je peux, le mal s'attnue mais j'ai
toujours la tte qui tourne... Je ne crois pas que les policiers
aient tir de coups de feu... Je ne sais pas... J'ai une
absence... Je reprends connaissance quand je suis allong
sur le sol d'un fourgon... Je n'ai plus ma pierre, c'est
foutu... Je crois qu'Erik et Naoma sont proches de moi...
Je leur demande pardon... Erik rpond que c'tait de toute
faon le moment ou jamais, et s'excuse de n'avoir pas pu
ragir... Naoma pleure...Elle me parle, je crois... Je perds
de nouveau connaissance quelques minutes plus tard.

L'Au-del
---------



Quand j'ouvre les yeux je me trouve allong dans une sorte
de demi-tube pench en arrire. Je suis nu. Je suis dans
une pice circulaire, compose de cinq tubes identiques
au mien, vides. Une sorte de table mtallique leur fait
suite puis cinq siges, le tout dispos le long de la paroi.
Paroi qui est elle aussi d'apparence mtallique, lisse.
Il se dessine nanmoins ce qui semble tre une porte, et
ce que je pense tre un placard. J'ai un peu de mal  me
lever, mais je me sens plutt bien. Je suis engourdi, il
me faut quelques minutes avant de marcher correctement.
Je fais rapidement le tour de la salle mais ne trouve rien
de supplmentaire. J'ai peur que la porte soit ferme, mais
en cherchant le mcanisme d'ouverture, je mets naturellement
la main sur une tablette,  mme le mur, qui se rvle tre
le bouton d'ouverture. En sortant j'arrive dans une autre
pice entourant la premire, une sorte de grand anneau.
Il n'y a toujours personne. Je reste prudent et tente de
ne pas faire trop de bruit, mais tout parait dsert. Soudain
j'aperois Naoma et Erik au travers d'une fentre. Ils se
trouvent  l'extrieur. Je sors alors rapidement par une
porte plus grande que la premire, mais au mcanisme d'ouverture
identique. Naoma se prcipite vers moi.

- Franck ! Franck !

Elle me saute au cou. Elle me harcle de questions :

- Franck, mais qu'est-ce que tu fais l, mais comment c'est
possible ? C'tait donc toi dans le dernier tube ? Ils t'ont
ressuscit ? C'est toi qui est entr quand nous tions en
train de partir ? C'est Bakorel qui t'a aid ? Et o est-il,
lui ? Oh je suis si contente ! a va ?

- Euh et bien oui je crois. Mais je comprends rien  tes
questions, o sommes-nous ?

- Mon Dieu Franck, mais, tu ne te rappelles de rien ?

- Ben non, je comprends absolument rien, c'est qui Bakotruc
?

- Oh Franck ! Je suis tellement contente de te retrouver
enfin ! Je vais tout te raconter, a te rafrachira la mmoire
!

Elle me tire encore vers elle et me prend dans ses bras.
Erik est  ct d'elle, lui aussi me salue :

- Bienvenue parmi nous, Ylraw, c'est vrai que a fait plaisir
de te revoir enfin ! Franchement je n'y comptais plus trop...

Je ne comprends rien. Mais je ne suis pas normal, mon esprit
est comme embrum. C'est alors que je m'aperois que je
n'ai plus de blessures, mon ventre n'a presque rien, plus
de marque d'pe, juste une cicatrice qui ne semble qu'un
reste d'un pass lointain. Il en va de mme pour mes autres
marques, ma brlure au poignet, mes cicatrices aux jambes,
aux bras, il n'en reste que des taches diffuses.

- Mais qu'est ce qu'il se passe, o sommes-nous ? Au paradis
? Pourquoi n'ai-je plus de blessures ? Qu'est-ce que...

Erik est amus par cette ide :

- Au paradis ? Ah ! Oui peut-tre aprs l'enfer ! Pour tre
francs nous ne savons pas encore o nous sommes. Je me suis
rveill il y a  peine une heure ou deux, et Naoma quelques
heures auparavant.

- Oui c'est comme la premire fois j'tais encore la premire.

- Quelle premire fois, et pour les blessures ?

J'ai soudain un flash. Paniqu.

- Et ma pierre, o est ma pierre ? O sont nos affaires,
nos habits ?

Erik me rpond :

- J'ai bien peur qu'il ne faille quelques temps pour que
nous retrouvions, si on les retrouve, nos affaires. Ne compte
pas trop dessus en tous les cas...

Je ne comprends strictement rien  ce qu'il se passe. Je
suis perdu... Je peux sans doute dsormais me passer de
ma pierre, les effets du bracelet s'tant dissips, mais
j'ai tout de mme peine  l'accepter. Je fais la moue, Erik
et Naoma rigolent. Naoma me serre de nouveau dans ses bras.

- Ah mon Franck ne t'inquite pas nous allons tout te raconter,
mais nous ne comprenons pas tout nous non plus ! Mais va
donc te chercher un habit, je vais me faire des ides si
tu restes ainsi !

Nous retournons  l'intrieur de la pice comportant les
tubes, et Naoma m'accompagne jusqu' une paroi o, aprs
avoir plac ma main contre un dtecteur identique  ceux
commandant l'ouverture des portes, une petite trappe que
j'avais identifie comme celle d'un placard s'ouvre. Je
trouve  l'intrieur d'un petit espace une combinaison plie,
similaire  celles de Naoma et Erik. Je l'enfile. Elle est
tout  fait  ma taille. C'est une sorte de matire extensible
avec une seule ouverture au niveau du cou, assez lourde,
plus qu'on l'imaginerait. La combinaison comporte aussi
des renforts au niveau des pieds et permet de se passer
de chaussures. Elle a de plus une sorte de couche au niveau
de la culotte. C'est trs agrable  porter et on ne se
sent pas du tout serr comme on pourrait le croire de prime
abord. Erik m'explique la situation :

- En attendant nous sommes sortis jeter un oeil, Ylraw.
Il semble que nous soyons en plein milieu d'une fort.

- Au milieu d'une fort ? Mais c'est quoi ce dlire ? Vous
ne voulez vraiment pas m'expliquer ce qu'il s'est pass,
mme dans les grandes lignes ?

- Je pense que nous allons avoir pas mal de temps avant
de nous sortir de ce nouveau ptrin, nous allons te raconter.

Naoma se propose :

- Oui, je vais tout te raconter depuis le dbut. Quel est
ton dernier souvenir ?

Mon dernier souvenir date de l'instant prcdent mon vanouissement
dans le fourgon  la sortie de l'aroport de Sydney, aprs
mon coup d'pe dans le ventre. Naoma et Erik semblent trouver
cela logique. Naoma prend alors la parole pour raconter
ce dont elle se souvient.

" J'tais alors affole, m'imaginant qu'ils allaient te
laisser mourir sur place. Je pleurais tellement, je ne voyais
presque plus rien ! "

Naoma fait une parenthse :

- Je dois aussi avouer que j'ai tendance  pleurer pour
un rien. Il ne faut gnralement pas trop y faire attention,
la moindre motion se traduit souvent sur moi par des larmes.
Ce n'est pas pour autant un signe grave ou inquitant. a
me joue souvent des tours,  la premire colre je verse
assez rapidement des pleurs, ce qui a le don de dstabiliser
mes interlocuteurs.

Elle reprend :

" Mais  bien y rflchir, en t'imaginant en train de mourir,
dj mort peut-tre, je crois que j'tais vraiment triste.
C'est vrai que nous ne nous connaissions pas tant que cela
aprs tout, et depuis pas trs longtemps en fait, mais tu
sais j'tais dj trs attache  toi et puis tu avais t
tellement en Australie, quand j'allais pas bien. J'avais
tellement envie de t'aider ! Mais j'tais tellement dmunie
! Je tentais tant bien que mal de te venir en aide en suppliant
les hommes de me laisser bouger. Mais ils ne voulaient rien
savoir et ils continuaient  nous plaquer tous les trois
au sol, j'tais compltement crase. Ils avaient srement
peur qu'on tente de nouveau de nous vader. Je ne savais
vraiment pas quoi faire, j'tais dcourage mais je me dbattais
tellement que les hommes ont d me maintenir  trois pour
m'empcher de bouger !

Mais je ne voulais pas me laisser faire, pas cette fois-l,
pas encore ! Je me suis encore plus nerve. Mais manque
de chance ils en ont eu vite marre et le conducteur a d
leur donner un somnifre ou quelque chose comme a. Il m'ont
mis un mouchoir devant la bouche, et j'ai eu beau boug
dans tous les sens je n'ai pas rsist et je me suis endormie
en quelques secondes. Il ne restait plus qu'Erik de rveill,
mais il ne se rappelle pas trop de ces moments. Quand il
m'avait racont il m'avait dit qu'il tait lui aussi en
piteux tat et tout ce qu'il a pu me dire c'est que le trajet
a dur prs d'une heure. Ensuite les hommes nous ont descendus
 ct d'un grand btiment et ils nous ont ports pendant
de longues minutes dans un ddale de couloirs et d'escaliers,
et encore et encore. Ils ont fini par nous installer dans
des compartiments un peu comme ceux dans lesquels nous nous
sommes rveills tout  l'heure, ces sortes de tubes. "

Naoma fait une pause alors que nous nous apprtons  ressortir.
La pice dans laquelle nous nous trouvons ne doit pas faire
plus d'une trentaine de mtres carrs, environ six mtres
de diamtre. La lumire provient d'une sorte de lampe diffuse
au plafond, peut-tre un ensemble de petites loupiotes ou
diodes. Une lumire presque rconfortante. Je demande 
Naoma et Erik s'ils ont fait un tour approfondi de la pice.

- J'ai fait un tour de cette pice rapidement, oui, mais
nous avons pu manquer des choses. Il y a plusieurs pices.
Celle-ci se trouve au centre de l'autre pice circulaire
que tu as traverse pour sortir, qui donne elle-mme sur
encore d'autres pices, mais nous allons te montrer. C'est
Naoma qui a trouv pour les combi, ne sois pas jaloux je
n'ai pas eu la chance de la voir toute nue...

Naoma se sent vise par cette remarque :

- Pfff ! Je n'en ai pas vu beaucoup plus, avant que vous
ne vous rveilliez le tube reste ferm de toute faon, et
je t'ai montr pour les combinaisons juste aprs. En attendant
j'ai aussi fait un tour, mais toute seule j'avais un peu
peur et j'ai prfr attendre que l'un de vous se rveille.
Dans cette pice  part les combis je n'ai rien vu d'autre.

Erik s'apprte  sortir, en dclenchant l'ouverture de la
porte il commente :

- Il semble que toutes les portes fonctionnent avec des
dtecteurs d'empreintes. La bonne nouvelle c'est que a
marche pour Naoma et pour moi, et apparemment pour toi puisque
tu es sorti.

- Oui c'est vrai. Mais plus logiquement ce n'est peut-tre
pas un dtecteur d'empreintes, juste un bouton, et a marche
pour tout le monde, vous ne pensez pas ? Comment sinon pouvaient-ils
avoir nos empreintes ?

- Hum, c'est vrai, je ne sais pas... Toutefois a ne ressemble
pas tellement  un bouton, et tant donn ce que nous avons
dj vu auparavant je suis bien prt  croire n'importe
quoi. Tu changeras peut-tre d'avis quand nous continuerons
de te raconter.

Tous ces mystres m'nervent.

Nous sortons de la pice pour arriver dans celle qui englobe
la prcdente. Cette configuration ressemble un peu  la
structure du btiment secret du Pentagone dans lequel j'tais
enferm.  ce propos je m'imagine que ce doit tre les mmes
personnes qui en sont  l'origine. Je reste de nouveau impressionn
par la luxuriante fort visible au travers des fentres.
La pice comporte une srie de tables arranges contre les
parois. Une seule porte permet de sortir vers l'extrieur.
Nous avanons sur la gauche. Une nouvelle pice, spare
de celle o nous nous trouvons par une grande porte, se
trouve accole  la premire  quatre-vingt-dix degrs environ
par rapport  la porte de sortie. Toujours de forme circulaire,
seule une table centrale avec des sortes de cages et de
tiges mtalliques sur le pourtour attirent notre attention.
Elle possde une grande baie vitre qui dvoile un peu plus
de la superbe vgtation extrieure. Une porte sur le ct
donne sur ce que je qualifierais d'un couloir, qui s'ouvre
lui-mme sur quatre portes, cinq en comptant celle d'o
nous arrivons, et deux sortes d'ouvertures, de trous, qui
laissent supposer la prsence d'un sous-sol. Ces deux ouvertures
se trouvent de part et d'autre d'une porte centrale. La
configuration nous parat passablement dangereuse, d'autant
qu'il n'y a aucune barrire pour prvenir une ventuelle
chute. La premire porte  gauche redonne sur la pice principale.
La seconde, en face, permet d'accder  une nouvelle pice
circulaire, meuble uniquement de trois tables, elle aussi
fournie en grandes baies vitres donnant vue sur la fort.
La troisime porte, sur la droite, donne sur un petit espace,
avec un trange tube muni d'une sorte de coussin au bout,
plus exactement une sorte de couche-culotte, qui a la forme
pour pouser un fessier. Je reste perplexe, tout comme Erik,
face  l'utilit de cet lment :

- C'est peut-tre pour se reposer, il n'y a presque aucune
chaise dans ces trucs.

Naoma est plus pragmatique.

-  mon avis ce sont les toilettes, un videur de combi quoi.

Erik est d'accord :

- Ah oui, bien sr ! Tu as sans doute raison.

Je suis pour ma part perplexe :

- Un videur de combi ?

- Je t'expliquerai...

Ce serait en effet logique que ce soient des toilettes,
dans la mesure o  part le sous-sol, nous n'en avons trouves
aucune pour l'instant, et que les gens qui vivent ou vivaient
ici devaient bien avoir des besoins. Je ne comprends par
contre pas ce que Naoma sous-entend par "videur de combi"
? Celles-ci se comportent peut-tre effectivement comme
des couches-culottes ? Je suis impatient que Naoma et Erik
me racontent ce qu'ils savent, je reste vraiment pour l'instant
compltement dans le flou. La quatrime porte, toujours
sur la droite, celle au centre des deux ouvertures, est
ferme, le capteur d'empreintes ne nous permet pas de l'ouvrir,
et comme toutes les autres portes elle ne comporte aucune
poigne manuelle. Erik, qui commentait la visite, termine
:

- Voil, c'est le tour rapide que nous avons fait tout 
l'heure, ensuite nous sommes alls voir dehors. Retournons-y
au moins a te donnera une vision d'ensemble sur les btiments.
On tentera d'aller dans ces trous un peu plus tard, ils
ne m'inspirent pas confiance.

La fort est vraiment magnifique, de puissants arbres immenses
le tout baign dans une abondante vgtation, parseme de
fleurs, de lianes et de plantes grimpant le long des troncs.
La structure dans laquelle nous nous trouvions est compose
de quatre dmes, imbriqus les uns dans les autres. Le premier,
le principal, est le plus grand, et les trois autres, plus
petits, lui sont accols autour. Chacun devant correspondre
 l'une des pices visites. La construction se trouve au
centre d'une clairire, o trangement aucun arbre ne pousse,
simplement une pelouse rase, laissant supposer que le lieu
est entretenu. Je remarque que le dme principal est beaucoup
plus grand que ne le laissait suggrer la hauteur du plafond.

- Il doit y avoir une autre pice au-dessus, le dme fait
au moins six mtres de haut et le plafond tait  tout casser
 trois mtres dans la pice principale.

En effet dans les autres pices le plafond pousait les
formes sphriques de leur dme respectif, contrairement
 celui, plat, du dme principal. En levant la tte je suis
interpell par la couleur du ciel, d'un bleu si profond
que jamais mes multiples randonnes aux sommets des montagnes
ne m'avaient permis de voir. Je reste rveur un instant,
Erik regarde comme moi le ciel si pur :

- Oui c'est vrai, je me demande bien o nous sommes...

Un brin de nostalgie se laisse deviner dans sa voix.

- On doit se trouver dans une fort tropicale srement,
en Afrique sans doute. Peut-tre que c'est Etiola qui nous
a fait venir ici. La temprature et l'humidit ont l'air
leves. Cela dit c'est trange car si je sens bien qu'il
fait chaud sur mon visage la combi semble tre toute frache.
Vous ressentez la mme impression ?

Erik et Naoma rigolent. Naoma rpond :

- Ah mon Franck il faut que je continue mon histoire !

Erik poursuit :

- J'espre que nous sommes en Afrique... Quoique je n'en
sais rien aprs tout...

Naoma reprend donc la suite de l'histoire alors que nous
nous loignons un peu des btiments pour explorer les environs
:

" Quand je me suis rveille j'tais allonge dans un tube,
une sorte de tube pench, je pense que c'tait un peut le
mme que ceux dans lesquels nous nous sommes retrouvs en
arrivant ici. Tout d'un coup plusieurs hommes sont rapidement
venus vers moi et ils m'ont tire, presque trane, hors
de la pice dans laquelle je suis arrive. Je ne comprenais
rien, j'tais toute engourdie, j'avais du mal  marcher
et les hommes devaient presque me porter. Il m'a fallu plusieurs
minutes avant de voir clairement. Je n'tais pas encore
compltement rveille et j'ai mis un petit moment avant
de faire le point dans ma tte, me rappeler de Sydney, l'enlvement
et le reste. Mais je m'attendais  trouver les mmes hommes
qui nous avaient enlevs  Sydney, mais je ne les reconnaissais
pas. En tous cas ils n'taient plus habills avec leur ponchos
et leurs habits ridicules. Une chose de sre c'tait qu'ils
taient beaucoup plus nombreux, et beaucoup plus exits,
il y avait beaucoup de bruit, les gens criaient, d'autres
courraient dans tous les sens, mais je ne comprenais absolument
rien  ce qu'ils disaient. En fait sans doute trois ou quatre
hommes m'accompagnaient, et ils devaient repousser d'autres
qui se pressaient pour me voir. C'est  ce moment que je
me suis aperue que j'tais toute nue, et j'ai compris que
c'tait srement l'origine de tout ce remue-mnage. C'tait
affreux je ne pouvais mme pas cacher ma poitrine et mon
sexe avec mes mains, ils me tranaient presque par terre
par les bras, j'tais oblige de courir presque pour ne
pas tomber ! C'tait vraiment horrible... Et puis ils me
serraient si fort, j'avais terriblement mal. Je ne pouvais
mme pas me dbattre tellement il fallait que je marche
vite pour ne pas tomber ! Et il y avait toujours cette cohue
qui nous suivait. a a dur trs longtemps, peut-tre vingt
minute, une demi-heure, je ne sais pas trop.

Nous avons march dans plein de couloirs et d'escaliers,
puis enfin nous avons fait une pause devant l'entre d'une
zone qui devait avoir un accs restreint parce qu' partir
de l, enfin, seuls quatre hommes sont rests avec moi.
Je me sentais dj un peu mieux, et nous avons pu marcher
un peu moins vite. Nous avons march jusqu' un ascenseur,
puis nous avons chang encore une fois ou deux d'ascenseur.
C'tait si long, je grelottais de froid, sans compter que
j'avais aussi du mal  respirer, je ne sais pas si c'tait
le froid, ou si j'tais essoufle parce que nous avions
courru. Nous ne faisions que descendre et descendre encore,
toujours plus profond. Finalement les hommes m'ont laisse
dans une cellule. Il y avait juste une petite lumire c'tait
terrible. J'ai bien cru qu'ils allaient me laisser mourir
de froid. Mais quelques minutes plus tard, peut-tre dix
minutes, ils se sont enfin dcid  me lancer une combinaison
pour m'habiller. C'tait une combinaison d'un seul tenant,
qui ressemblait beaucoup  celle que nous avons dsormais,
plus lgre il me semble, mais je n'en suis pas certaine.
Je l'ai enfile rapidement en passant par le col, qui tait
aussi la seule ouverture, ne sachant pas comment faire autrement.
Je me suis sentie un peu mieux, j'avais dj moins froid,
mais ce n'est pas pour autant que je n'tais pas ptrifie
de peur. Je me trouvais dans une petite salle sans fentre,
 peine claire par une toute petite lampe. Les parois
taient mtalliques, toutes grises, c'tait vraiment triste.
La pice tait ferme par une grosse grille. J'tais vraiment
dans une cellule de prison. J'ai un peu secou la grille
mais il n'y avait rien  faire, elle n'a mme pas vascill.
Il n'y avait absolument personne dehors, et je n'entendais
pratiquement aucun bruit, juste le souffle lger de la ventilation,
et des chos lointains que j'tais incapable d'identifier,
des sortes de bruits sourds, comme un peu des machines,
ou je ne sais pas. J'ai pass les longues heures qui ont
suivi  pleurer en me demandant ce qu'ils allaient bien
pouvoir faire de moi. Je m'tais calle, prostre dans un
coin. Je ne savais vraiment pas qu'esprer, je me pensais
spare de vous pour de bon. Je crois que je ne n'ai jamais
eu autant peur, que je n'ai jamais t aussi dsespre.

Je suis reste toute seule pendant plusieurs heures, c'tait
interminable. Enfin j'ai entendu des hommes venir, je ne
savais pas trop si tre rassure ou pas, mais au moins j'allais
peut-tre tre fixe sur mon sort. Ils ramenaient Erik.
Je ne savais pas trop alors si j'tais contente de le revoir
vraiment, c'tait surtout toi que j'attendais. Mais bon
j'tais quand mme bien rassure de ne plus tre toute seule.
Mme si depuis le dbut je ne lui avais jamais vraiment
fait confiance, l'imaginant plus comme un bandit sans scrupule
qu'autre chose. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi tu
tais rest avec lui. Il tait tout nu lui aussi et comme
pour moi il lui ont lanc une combinaison quelques minutes
plus tard. Mais avant de l'enfiler il est rest un moment
 s'observer. Je n'osais pas trop regarder, mais voyant
qu'il ne s'habillait pas je lui ai finalement demand pourquoi
il ne s'habillait pas. Et en fait il tait dboussol de
s'apercevoir que toutes ses blessures taient cicatrises.
Et j'ai ralis que c'tait vrai pour moi aussi, la coupure
au bras que l'homme m'avait faite dans le car,  cause de
toi d'ailleurs, se remarquait  peine, parfaitement soigne.
Mais c'tait encore plus spectaculaire chez Erik, sa jambe
qui tait encore compltement ensanglante par la blessure
par balle, quand les hommes sont arrivs chez Martin et
nous avaient emmens, et son paule aussi, taient compltement
guries, comme si des mois s'taient couls. Il ne restait
que des petites marques et il ne ressentait plus aucune
douleur. C'est  ce moment que nous nous sommes demands
si ces tubes n'taient pas une sorte de mthode de soins
acclrs. Mais a voulait dire que nous y tions rest
plusieurs jours, plusieurs semaines peut-tre, ou plus encore
!

Je dois quand mme bien avouer que je me sentais un peu
mieux de ne plus tre seule. Mais je m'inquitais normment
pour toi. Nous ne savions toujours pas si tu tais encore
vivant ou pas ! Tu avais quand mme reu un coup d'pe
dans le ventre, et dj dans le fourgon j'avais eu peur
que a ne te tut. Mais nous avons eu la rponse quelques
heures plus tard quand enfin tu nous as rejoins  ton tour.
"

J'interromps l'histoire de Naoma.

- Moi ? Mais... Je ne me souviens de rien, ce n'tait pas
dans les mmes tubes o je me suis rveill tout  l'heure
?

Naoma sourit.

- Non pas du tout, mais ne sois pas si impatient. Je crois
que nous ne comprenons pas tout nous-mmes, mais il faut
que je te raconte toute l'histoire si tu veux esprer saisir
quelque chose.

J'accepte de ne plus l'interrompre, alors que nous suivons
Erik dans l'exploration de la fort aux alentours des btiments.
Naoma reprend son histoire :

" Tu tais tout nu, toi aussi, ce qui n'avait plus rien
de vraiment tonnant pour nous. Mais je n'ai pas eu la patience
d'attendre qu'ils te fassent parvenir une combinaison pour
te serrer dans mes bras. J'tais si contente de te revoir
en vie. Et comme Erik tu es rest perplexe en regardant
ton ventre, tonn de n'y voir qu'une lgre marque. J'avoue
que ton air bta m'a fait sourire, et je n'ai pas pu m'empcher
de te prendre encore dans mes bras pendant de nombreuses
secondes. Erik t'as expliqu que lui aussi tait guri de
ses blessures. Tu nous as pos une foule de questions mais
malheureusement nous n'en savions pas beaucoups plus que
toi. J'tais vraiment rassure de nous voir  nouveau runis,
mme si rien ne nous expliquait encore o nous tions et
surtout ce qu'il se passait. Mais je crois bien que d'tre
avec toi tait tout ce qui m'importait, je te faisais confiance
pour le reste.

Quand vous avez,  chacun votre tour, bien regard que ce
que je disais sur la grille tait vrai, parce que bien sr
ni l'un ni l'autre vous ne m'aviez cru, et qu'il tait impossible
de trouver un moyen de l'ouvrir, nous avons tent de rflchir
un peu plus  la situation. Une de tes premires suppositions
a t de faire rfrence  Matrix, le film. Le plus fou
c'est que tu avais vraiment l'air srieux quand tu racontais
que nous nous tions rveills de notre monde antrieur
qui n'tait en ralit qu'un rve, et que c'tait le vrai
monde dans lequel nous nous trouvions  prsent. Mais Erik
a t plus terre--terre et il t'a rappel qu'il se souvenait
que les hommes nous avaient transports dans des tubes aprs
de longs couloirs et escaliers, et qu'ils venaient de nous
dplacer de nouveau de tubes identiques  travers d'autres
couloirs, laissant supposer que nous tions toujours dans
la banlieue de Sydney, l mme o ils nous avaient conduits
avec le fourgon. D'aprs lui ces couchettes ne devaient
tre qu'un moyen pour nous soigner. Mais tu nous as fait
remarqu que cette hypothse n'expliquait pas vraiment tout
:

- C'est srement le plus proche de la ralit, mais combien
de temps sommes-nous rests  l'intrieur ? Pour que nos
blessures disparaissent, mme en considrant que cette technique
permette une acclration des activits biologiques du corps
humains, il faudrait plusieurs semaines pour qu'il ne reste
que des marques si insignifiantes de nos blessures. J'tais
quand mme presque mort. Je n'ai pas fait attention, mais
vous n'auriez pas vu une horloge ou un truc du genre entre
la salle des tubes et ici ?

Je t'ai avou tout comme Erik que j'tais bien trop proccupe
pour penser  ce genre de dtails. Tu a poursuivi :

- Si ces hommes voulaient faire quelque chose de nous, je
ne pense pas qu'ils auraient eu la patience de nous laisser
croupir pendant des semaines dans ces tubes. Sauf s'ils
voulaient juste nous empcher de nuire, enfin m'empcher
de nuire, parce que je ne pense pas que vous ayez quoi que
ce soit  voir dans cette histoire.

Erik a continu le raisonnement :

- Et mme s'ils voulaient juste t'loigner pourquoi te soigner
? Pourquoi ne pas t'avoir simplement laiss mourir de tes
blessures ?

- Oui tu as raison. Ils veulent forcment quelque chose
de nous, ou de moi. a tendrait donc  soutenir que nous
ne sommes pas rests trop longtemps dans ces tubes. Mais
nous n'avons absolument aucun lment qui nous permette
de dterminer ni l'heure ni la date. Il ne fait pas trs
chaud, mais mme en plein t tant  plusieurs dizaines
ou centaines de mtres sous terre il est impossible de faire
la diffrence entre l't et l'hiver.

Pour tre francs nous n'avions Erik et moi pas beaucoup
plus d'ides. Tu as jet  nouveau un coup d'oeil  la fermeture
de la grille, mais elle tait solidement maintenue par une
sorte de serrure lectronique, un gros boitier avec des
lumires. Mme en nous y mettant tous les trois nous n'avions
aucun espoir de la faire bouger. Il ne nous restait gure
plus qu' attendre. J'ai mme commenc  douter un peu de
toi, avec toutes ces histoires :

- Mais que te veulent ces hommes ? Qui es-tu pour eux ?
Qu'est-ce que tu as fait ? Ou  eux, qu'est ce que tu leur
as fait ? Est-ce que tu m'as vraiment tout racont ?

- Je ne crois pas avoir oubli de choses importantes. Pourquoi
? Tu penses que je te cache des choses ? C'est vrai que
je suis profondment dsol de vous avoir entrans dans
ces histoires, mme si je suis bien content de ne pas me
retrouver seul ici.

Erik a tent de nous remonter un peu le moral.

- De toute faon ma vie tait merdique, alors...

J'ai repris un peu confiance en toi :

- Je ne sais pas trop Frank, enfin Ylraw... Il faut que
je m'habitue  t'appeler comme a ! Mais tu comprends je
suis un peu perdue... Et puis tu m'as dj menti, justement,
sur ton nom, sur ton histoire.

- Oui c'est vrai. Mais je ne t'ai menti presque que sur
mon nom. C'est juste que j'ai gard mon histoire pour moi
au dbut. Je n'aurais peut-tre pas d aller chez toi ce
jour-l, finalement, tu serais  peut-tre tranquille avec
Martin  l'heure qu'il est...

J'ai eu des remordet l'impression de t'avoir bless. Je
me suis approche et je t'ai dans mes bras :

- Non ne dis pas a. Je suis dsole si j'ai dout. Je suis
contente que tu m'aies racont ton histoire. Et puis qu'aurais-tu
pu faire de plus ? Comment prvoir ? C'est peut-tre une
chance pour nous, aprs tout. Peut-tre allons-nous sauver
la plante d'un dangereux complot !

Tu m'as dcoch un sourire.

Erik est rest plus pragmatique, comme d'habitude :

- Complot ou pas, en attendant c'est mes fesses que je voudrais
sauver.

Nous avons pass un peu de temps  regarder plus en dtail
la salle dans laquelle nous tions, mais  part des petits
trous dans le plafond, srement l'aration d'aprs Erik,
il n'y avait pas grand chose. Mais en fait nous n'avons
pas vraiment eu le temps de nous impatienter, quelques minutes
plus tard des voix se sont faites entendre dans le couloir,
et rapidement plusieurs hommes sont apparus  la grille.
Ils l'ont ouverte et sont entrs dans la pice, bien en
rangs. Ils n'avaient vraiment pas l'air gentils et vu leur
nombre je ne pense pas qu'aucun de nous n'a eu l'envie de
tenter quelque chose, je me suis serre contre toi, je t'ai
pris par le bras.

Ils sont rests immobiles pendant un petit moment, puis
ils se sont carts, pour laisser la place  un homme, enfin...
Je ne sais pas trop ce que c'tait, il avait l'apparence
d'un homme en tous cas.

Samedi 29 janvier 2005 jour 648
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Une exception, je m'accorde une exception en rajoutant ce
paragraphe alors que je me relis, en bafouant l'ordre chronologique.

Jour 648, 29 janvier 2005. Je ne me rappelle de rien et
c'tait Naoma qui racontait, mais je sais que c'tait lui,
lui que je voyais pour la premire fois. Il est entr, majestueux
srement, si grand, lgrement bleut, ne conservant que
la perfection du corps humain, sans dfaut, sans d'autres
courbes que de lisses et douces lignes, et prenant plaisir
 provoquer les pauvres hommes de leur laideur. Il m'a parl
sans doute, comme il le fera encore plus tard. Il s'est
adress  moi, rien qu' moi, dans mon esprit. Ni Naoma
ni Erik ne pourront me dire ce qu'il m'a confi. J'avoue
que je serais curieux de savoir ce que tu m'as dit, alors...

Fin de l'exception

Jour 131
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Naoma continue son histoire :

" Il tait trs grand, plus grand qu'Erik, plus grand que
tous les autres, il devait mesurer largement plus de deux
mtres. Il n'avait pas vraiment de visage, comme s'il portait
un masque. Son corps entier tait bleu, tout lisse. Il n'avait
pas de sexe, pas d'yeux, pas d'oreilles, pas de poils. Je
ne sais pas trop en fait s'il portait une combinaison, ou
une armure... Mais je ne pense pas, c'tait trop, je sais
pas, trop unis pour tre un habit ?  vrai dire c'est un
peu comme si toutes les parties habituellement peu harmonieuses
du corps humain taient remplaces par des courbes douces
et parfaites. De plus, mais je ne sais pas trop comment
te dcrire, il y avait comme une lumire, comme un rayonnement,
une sorte d'aura bleute qui l'enveloppait, ou qui se dgageait
de lui. Quand il est arriv les hommes ont mis un genou
 terre. Je sentais de la force qui manait de lui, et je
crois que l'espace d'un instant je pensai tre devant Dieu...
Je suis tombe  genoux, sans le vouloir, toi tu es rest
debout. Je... Je ne sais pas trop ce que je croyais, peut-tre
que je voulais me faire pardonner, comme si nous tions
morts et dans l'attente du jugement... J'ai pens  tellement
de chose en si peu de temps...

Personne n'a dit un mot, peut-tre cinq minutes, peut-tre
plus, puis soudain le silence s'est bris. Il est bris
par un cri, un hurlement mme. J'tais quasi hypnotise
et il m'a fallu quelques instants avant de revenir  la
ralit, avant de comprendre que c'tait toi, c'tait toi
qui criais, hurlais mme. Tu est tomb  genoux puis sur
le ct au sol. Tu te tenais la tte entre les mains, tu
semblais souffrir affreusement. J'ai voulu m'approcher de
toi mais je ne pouvais pas, j'tais paralyse. Je ne suis
parvenue que difficilement  tourner la tte pour te voir
agoniser... C'tait terrible... Terrible... "

Naoma s'arrte de raconter. Depuis qu'elle a commenc ce
passage de grosses larmes coulent sur ses joues. Je tente
de la rconforter, mme si j'ai beaucoup de mal  comprendre
pourquoi je ne me rappelle de rien. Je la prends dans mes
bras.

- Allons, c'est pas grave, je suis l non ? Tout s'est bien
termin finalement.

- Oui, enfin pas tout  fait comme tu le penses. Mais il
ne faut pas trop t'inquiter si je pleure. Ds que j'ai
une motion ou me rappelle un moment fort, je ne peux rien
contre, je fonds en larmes.

- Je crois que j'ai trouv des fruits !

Erik, qui tait un peu en avant, moins intress par l'histoire
de Naoma, nous interpelle prs d'une sorte de grand buisson,
un arbuste, recouvert d'un type de fruit jaune orang, de
forme ovode, de la taille d'une petite pomme. Je prends
un fruit dans ma main :

- C'est comme une sorte de mangue, mais en plus petit.

- C'est vrai, mais quant  savoir s'ils sont comestibles
?

Naoma est toujours un peu prudente.

Erik est plus pragmatique :

- Il faudra bien que l'on se dbrouille pour manger, de
toute faon... Je gote.

Il essuie son fruit sur sa combinaison et mord  pleines
dents  l'intrieur.

- Hum, c'est plutt bon, c'est vachement sucr.

- Tu devrais faire attention, tu ne devrais en manger qu'un
petit bout et attendre pour voir si a ne te fait pas mal...

- Naoma a raison, Erik.

Erik acquiesce et ne termine pas,  regret, son fruit. Il
le jette alors au loin, en direction d'un fourr. Bien mal
lui en a pris, car en bondit alors un fauve, une sorte de
lopard. Nous paniquons, je crie  Naoma :

- Attention, il nous fonce dessus, Naoma, cours !

Naoma part en courant en direction des btiments, mais nous
avons march une bonne vingtaine de minutes, et la clairire
n'est pas toute proche. Le lopard se lance  la poursuite
d'Erik qui se fait rapidement rattraper, mais il a au passage
russi  casser une branche morte et le lopard se voit
assner un violent coup au moment o il saute sur Erik.
Il se retrouve propuls au sol o il roule habilement pour
se remettre en position d'attaque. Malheureusement pour
Erik sa branche s'est brise au moment du choc et il ne
lui reste plus qu'un court bton avec lequel il tente dsesprment
de tenir en respect le lopard qui tourne autour de lui,
s'apprtant  lui sauter dessus. Je fais de mon mieux pour
ramasser une grosse pierre enfouie sous la mousse que je
lance de toutes mes forces sur le lopard. Il est svrement
touch au garrot, tombe mais se redresse aussitt et se
prpare  se lancer vers moi. Erik, qui s'est trouv une
nouvelle branche, prends son lan et le frappe de toutes
ses forces sur la tte. Sa branche est sans doute beaucoup
plus solide que la prcdente mais le lopard n'en est pas
assomm pour autant, il recule simplement de rage en boitant
lgrement du ct o je l'ai bless. Je trouve alors moi
aussi un solide morceau de bois. Le lopard observe tte
baisse, en crachant de rage vers Erik et moi. Notre dernier
assaut simultan est vain, il ne demande pas son reste et
se retourne pour bondir dans les profondeurs de la fort.

Erik et moi retournons en courant en direction des btiments,
en esprant que Naoma est saine et sauve et n'aura pas fait
de mauvaises rencontres. Nous la retrouvons en chemin, alors
qu'elle revient avec une barre de mtal qu'elle a trouve
l-bas dans l'espoir de nous venir en aide.

- Vous allez bien, que s'est-il pass ? J'ai trouv cette
barre, mais vous avez russi  le tuer ? Vous n'tes pas
blesss ?

Erik lui dtaille la situation :

- Non, nous avons russi  le faire fuir sans qu'il ne nous
fasse de mal. Mais nous allons devoir tre beaucoup plus
prudents  l'avenir. Ce n'est pas pour arranger nos affaires
si en plus d'tre perdus et sans rien  manger nous devons
nous prmunir de btes sauvages

Cette simple vocation me rappelle que mon ventre me tiraille.

- C'est vrai que je commence  avoir faim. Dommage qu'on
ne l'ait pas assomm, on aurait pu faire un petit mchoui
de lopard.

Naoma protectrice des animaux dans les situations extrmes
:

- Le pauvre, il tait joli quand mme. On aurait dit un
gros chaton.

La remarque de Naoma me semble un peu dplace :

- Le pauvre ? Je te rappelle qu'il a bien failli nous bouffer
ton chaton.

- Oui c'est vrai, tu as raison... Et que fait-on maintenant
?

- En attendant, retournons aux btiments pour les fouiller
un peu plus, peut-tre trouverons-nous des armes ou au moins
de quoi nous protger.

- Tu as raison, Franck. Tu crois que c'est le fruit qu'a
lanc Erik qui l'a rveill ? Ou alors nous observait-il
depuis un moment ?

- Je pense qu'il nous observait, mais a n'a pas beaucoup
d'importance.

Erik n'est pas trs enchant par notre plan :

- J'aimerais bien continuer  faire le tour des environs.
Je n'ai pas envie de moisir ici pour le reste de mes jours,
et je  suis pas spcialement du type boy-scout. Retournez
aux btiments  si vous voulez, je vais prendre la barre
de Naoma et continuer mon inspection.

Je n'apprcie gure la proposition d'Erik :

- Je ne pense pas que ce soit super prudent qu'on se spare,
tu ne veux pas que nous allions juste au moins chercher
chacun une barre comme Naoma, histoire d'tre un peu plus
protgs ? En plus nous pourrions essayer de trouver un
sac ou un panier pour ramasser des fruits et d'autres trucs
qu'on pourrait manger. Il y avait d'autres barres comme
la tienne, Naoma, si je me rappelle bien, non ?

- Oui oui, il y en avait plusieurs, je n'en ai pris qu'une
car je voulais faire vite.

Erik se laisse convaincre de nous accompagner. Naoma a trouv
les barres dans la salle sous le deuxime dme, l o se
trouve la grande table et la baie vitre. Ces locaux pourraient
bien tre une sorte de poste d'tude ou d'observation des
animaux et de la fort. Les cages devaient servir  enfermer
des petits animaux pour les tudier. Elles peuvent tre
transportes car elles sont munies d'une poigne. Nous en
prenons une chacun Naoma et moi, en plus d'une barre en
mtal. Je me demande  quoi elles pouvaient tre utiles
:

- Peut-tre que ces barres servent bien  se protger des
animaux, par exemple en lanant de petites dcharges lectriques,
toutefois il ne semble y avoir aucun bouton ni mcanisme
dans ce but.

- Oui c'est vrai qu'elles sont tranges, elles ont l'air
trs solides mais en mme temps elles sont si lgres. Elles
sont faites de quoi  votre avis, d'aluminium ?

- C'est peut-tre un alliage spcial, mais je dirais plutt
du titane en ce qui me concerne, c'est un mtal plus lger
et plus solide que l'acier, et la couleur ressemble.

- Tu connais la couleur du titane ?

Erik nous coupe :

- On s'en moque un peu de savoir en quoi sont ces barres,
ne tranons pas, je ne sais pas quelle heure il est mais
nous ne sommes pas spcialement dans de beaux draps, et
si a se trouve de nouveaux copains sont  notre recherche
et peuvent nous tomber dessus d'une minute  l'autre.

Cette rflexion d'Erik me fait froid dans le dos. Certes
je ne me considre pas comme sorti d'affaire, mais depuis
ce matin tout est tellement trange. Le fait que je m'vanouisse
presque mort avec une entaille dans le ventre, et que je
me rveille,  deux doigts de ce que je considre comme
le jardin d'Eden... J'ai du mal  imaginer le lien,  faire
la connexion, un peu comme si tout n'tait, depuis le dbut,
qu'un immense rve...  vrai dire je pense que j'attends
beaucoup du rcit de Naoma. Il me manque tellement d'lments
que je n'essaye mme pas de vraiment comprendre ce qu'il
se passe. Mais Erik a raison, le monde ne s'est pas arrt
de tourner, et si je ne sais pas comment j'ai atterri ici,
rien n'empche pour autant mes poursuivants d'tre sans
doute toujours  mes trousses.

- Je suis d'accord avec toi, Erik, mais je suis encore un
peu perdu, peut-tre que j'y verrai un peu plus clair quand
Naoma aura fini de me raconter ce qu'il s'est pass avant
que nous n'arrivions ici. Repartons dans la fort, nous
devons trouver comment partir d'ici, tu as raison. Pendant
ce temps Naoma tu peux continuer  raconter ?

- Oui si tu veux.

Nous repartons, avec nos barres et nos cages, en direction
de la fort, et Naoma reprend son rcit :

" Je ne saurais dire pendant combien de temps tu as cri,
plusieurs dizaines de secondes, et puis plus rien. Tu ne
faisais plus un bruit, ne disais plus un mot, tu es rest
allong au sol. Tu tremblais un peu, comme aprs une dcharge
lectrique. L'tre bleu est rest encore un instant, tu
as eu un soubresaut, puis il a fait demi-tour et il est
reparti. Je suis parvenue enfin  me lever. Je me suis prcipite
vers toi, mais... Je ne sais pas vraiment comment expliquer,
ce que t'avait fait cette chose... Quelques minutes se sont
coules et puis tes tremblements ont pass. Erik a profit
que le groupe d'hommes tait en train de sortir, hypnotis
par la prsence de l'tre, pour tenter une vasion. Il s'est
prcipit vers le dernier d'entre eux et l'a pris en tranglement.
Celui-ci a t surpris mais il a russit  l'empcher de
crier. Ensuite Erik est parvenu rapidement  quitter la
cellule. Aussitt dehors, il a lcher l'homme et il a pris
la fuite en courant. J'ai entendu ses pas dans le couloir.
Je suis rest l, j'tais perdue, toi, qui semblait sans
vie, Erik qui s'chappait tout seul, et moi, toute seule,
dmunie... Il y a eu une grande agitation chez les hommes,
certains sont partis  la poursuite d'Erik, d'autres ont
gard la cellule. Ils parlaient tous entre eux, une langue
que je ne comprenais pas, une sorte d'arabe ou plutt la
sorte d'hbreu dont tu m'avais parl, la mme langue que
parlaient tous les hommes que tu avais rencontrs au long
de tes aventures...

Je suis reste seule avec toi. Tu n'tais pas mort, mais
tu ne bougeais plus. Je me suis mise  pleurer de nouveau,
toujours dsespre que rien ne te faisait ragir. Pourtant
tu respirais, tu clignais des yeux... Je ne savais vraiment
pas quoi faire, je me suis leve, je t'ai tourne autour,
j'en ai mme t jusqu' te secouer violemment, en te criant
de me parler, de me dire ne serait-ce qu'un mot... Mais
rien... J'avais tellement peur qu'il ne t'et dtruit le
cerveau, vol ton esprit ou une atrocit similaire... Je
suis reste sans doute une vingtaine de minutes, recroqueville
sur toi,  pleurer en rptant ton nom, te suppliant de
me rpondre...

Erik est finalement revenu au bout de quelques temps, vingt
minutes peut-tre. Il s'est fait ramen par plusieurs hommes,
qui le tenaient solidement les bras bloqus dans le dos.
Ils l'ont pouss comme un malpropre dans la cellule et ils
ont referm la grille en lui envoyant des regards. Il est
rentr sans dire mot et je lui ai moi aussi lanc des regards
noirs de colre de nous avoir abandonns. Il est all s'asseoir
contre une paroi sans mme venir te voir. Au bout de quelques
instants il a quand mme demand aprs toi :

- Qu'est-ce qu'il a ?

Je n'avais pas vraiment envie de lui parler :

- Qu'est-ce que a peut te faire ?

Je crois que ma remarque ne lui a pas plu :

- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu m'en veux parce que j'ai tent
de m'vader, tu crois que c'est mieux de rester l  pleurnicher
?

Cette rflexion m'a mise hors de moi, j'ai hurl en pleurant
:

- Je t'en veux parce que tu nous as laisss sans mme t'en
proccuper ! Tu n'en as rien  faire de nous, tout ce qui
t'intresse c'est sauver ta peau !

- Oh calme-toi petite ! Depuis quand on est potes toi et
moi ? Ylraw m'a sauv la vie et j'ai une dette envers lui,
OK. Mais ce n'est pas parce qu'il est mal en point que je
n'ai pas le droit de tenter quelque chose. C'est bien aussi
ce qu'il avait fait  l'aroport, non ? Et c'est pas pour
autant que je vous aurais laisss tomber, mme si je ne
vois pas trop  quoi tu nous sers.

Je n'ai mme pas eu la force de lui rpondre, tellement
il me dgotait. Et je crois qu'il m'a fait un peu peur,
et j'ai prfr l'ignorer. Oh mon Dieu j'aurais tant aim
pouvoir te rveiller et partir rien qu'avec toi... Mais
tu n'avais pas boug depuis que cette chose t'avais jet
son sort ou son malfice. Aprs quelques temps Erik s'en
est aussi inquit.

- Il a parl depuis ?

- Non.

- Tu as essay de le bouger ?

Erik s'est approch et s'est agenouill prs de toi pour
prendre ton pouls et tenter de te faire ragir, mais rien,
bien sr. Il t'a ensuite tourn pour t'allonger sur le dos.
Je n'tais pas trs confiante dans ce qu'il faisait, c'tait
plus une persone qui devait tuer les gens plutt que les
soigner.

- Il ne faut peut-tre pas le bouger.

- Et tu veux qu'on le laisse crever dans cette position
? Et arrte de chialer bordel !

Sa remarque n'a fait que provoquer le redoublement de mes
larmoiements. J'en avais trop marre, je me suis leve en
m'loignant un peu, au cas o il s'nerve, pour lui crier
dessus.

- Je pleure si j'ai envie ! OK ! Je pleure pour un rien,
c'est comme a ! Alors m'embte pas avec a !

Il m'a regard d'un air curieux, puis s'est retourn vers
toi, me prenant sans doute pour une folle ou une hystrique

- C'est bon, c'est bon, fais pas un cake, pleure si tu veux...
Il a vraiment l'air dans un sale tat, il ne ragit plus
 rien. Merde, putain, mais qu'est-ce que lui a fait ce
machin ?...

Je me suis un peu calme et je me suis rapproche :

- Il avait racont que lorsqu'il tait prisonnier au Pentagone
puis  Sydney il avait ressenti une douleur terrible au
cerveau, et que c'est grce  sa pierre qu'il s'en tait
sorti. C'est peut-tre la mme chose ?

- J'ai pas vraiment cru  ces histoires, mais finalement,
c'tait peut-tre vrai... Aide moi, nous allons l'appuyer
contre le mur, peut-tre n'est-ce juste qu'un tat comateux
qui va passer.

J'ai aid Erik  te tirer et t'appuyer dos  la paroi. Ensuite
je t'ai parl, mais tu avais toujours le mme regard vide.
Je ne sais pas du tout combien de temps nous sommes rests
 te parler. Nous n'avions vraiment aucune ide de l'heure.
Nous tions toujours dans la mme faible pnombre transperce
seulement par une petite lumire au plafond. C'tait un
peu comme si le temps s'tait arrt.

Il a d s'couler plusieurs heures. Plusieurs heures o
je suis reste prs de toi, mais rien. Tu n'as mme pas
boug, et seule ta respiration me rappellait que tu tais
encore en vie. J'ai fini par m'endormir quelques heures
sur tes jambes, rvant que tout ceci n'tait qu'un cauchemar
et que je me rveillerais le matin dans tes bras, comme
si ce n'avait t que la fin de la seule nuit que nous avions
passe ensemble, et que toutes ces histoires n'avaient t
que le fruit de mon imagination suite au rcit de tes aventures...

Mais bien sr que non ! a aurait t trop beau ! Quand
je me suis rveille tu n'avais toujours pas boug ; Erik
dormait profondment dans un coin, et on n'entendait juste
le ronronnement d'une machine, srement le systme de ventilation.
Je t'ai murmur doucement  l'oreille, en laissant glisser
des larmes sur ma joue.  Je t'ai pris le bras pour le lever,
mais il est retomb sans susciter la moindre tincelle d'espoir.
J'ai pleur encore et encore, mais je crois que j'tais
vraiment triste, ce n'tait pas juste des larmes d'motion.
J'tais tellement perdue. Qu'allais-je bien pouvoir faire
? Qu'allions-nous devenir ? Maintenant qu'ils t'avaient
fait tout ce mal, allaient-ils nous laisser mourir de faim
? J'tais vraiment dsespre.

Je n'ai pas russi  me rendormir, j'avais trop peur, j'tais
trop triste... J'ai attendu, presque rsolue  me laisser
mourir, pour que tout a finisse...

Mais en fait nous n'tions pas vraiment abandonns, et le
matin des hommes nous ont apport  manger. Ils ont gliss
au travers de la grille des sortes de galettes. Erik a t
moins mfiant que moi et je pense qu'il avait trs faim,
tout comme moi. Il en a manges avidement plusieurs d'affile.
J'avais trs faim aussi, et si j'ai mordu timidement dedans
au dbut, rapidement j'ai imit Erik. Elles avaient un got
plutt bon, lgrement sales, assez dures, de couleur jaune
orange. C'tait un peu entre une galette et un paim. Elles
collaient un peu aux dents mais on pouvait aussi les laisser
fondre dans la bouche. Vers la fin on trouvait un petit
got sucr, c'tait trs bon. Je n'avais jamais mang de
trucs pareils. Les galettes taient accompagnes de sortes
de "pains" d'eau. C'tait trs marrant c'tait comme des
petits pains un peu mous, un peu flasques, un peu transparents,
et quand on mordait dedans ils fondaient dans la bouche.
Mais ils n'avaient pas vraiment de got, c'tait vraiment
comme de l'eau. Le fait de boire me rappela qu'il n'y avait
pas de toilettes dans la cellule, et que ce n'tait pas
gnial si nous devions faire nos besoins dans un coin. J'ai
demand  Erik :

- Tu sais comment faire si on a envie de faire pipi ?

- Non, je ne sais pas comment faire, il faut peut-tre leur
demander.

- Mais s'ils ne parlent pas anglais comment est-ce qu'on
peut faire ?

- Et bien je ne sais pas, on peut leur mimer, ils devraient
comprendre.

Je me suis rendu compte que ces proccupations taient bien
futiles par rapport  ton tat. Je me suis retourne vers
toi, tu n'avais toujours pas boug, tu tais encore appuy
au mur. Et j'ai eu de la peine rien que de savoir que j'avais
mang sans mme penser  toi. Je t'ai apport un bout de
galette, mais bien sr tu n'as pas plus ragi. J'en ai coup
un petit morceau et te l'ai mis dans la bouche, mais rien.
J'ai fondu en larme en te voyant ainsi, je me suis retourne
vers Erik, en esprant sans doute qu'il puisse faire quelque
chose de plus que moi, qu'il puisse te ramener, qu'il puisse
te sauver...

Mais deux hommes sont passs dans le couloir, ils avaient
sans doute fini la tourne des cellules pour distribuer
la nourriture. Erik les a interpells. Il a tent de leur
demander pour les toilettes ; il a parler en disant quelques
mots en diffrentes langues ; je lui ai souffl comment
on dit toilettes en franais, je croyais m'en rappeler,
mais les hommes n'ont pas compris. Finalement Erik se dcida
 miner l'action de faire pipi et je crois qu'ils ont saisi.
Ils se sont loigns,et nous avons pens avec Erik qu'ils
taient alls sans doute chercher la cl de la cellule.
Mais un seul homme est revenu et il a tendu  travers la
grille une combinaison  Erik. Erik l'a rcupre par rflexe
mais l'homme ne l'a pas lche, et par ses signes nous avons
compris qu'il demandait  Erik de se changer et de lui donner
la combinaison qu'il portait en change de la nouvelle.
Nous nous sommes demands si en fait ils n'avaient pas compris
notre demande, ou s'il nous tait ncessaire de revtir
une combinaison spciale pour sortir, mais la nouvelle ressemblait
comme deux gouttes d'eau  l'ancienne. Finalement Erik s'est
chang et il a donn son ancienne combinaison en change
de la nouvelle, mais l'homme est reparti tout de suite.
Erik l'a rappel, mais celui-ci n'a rpondu qu'en nous lanant
ce qui devait tre un juron, il tait srement nerv de
nos manires, puis il a disparu.

- Tu crois qu'il n'a pas compris, pourtant j'ai t assez
clair, comment auraient-ils pu comprendre que je voulais
une nouvelle combi ?

- Peut-tre que ces combis ont des sortes de couches-culottes
intgres ? Et quand tu lui as dit, il a compris que la
tienne tait utilise et devait tre change ?

- Ah c'est pas bte ! C'est peut-tre bien a. C'est vrai
qu'elles ont l'air assez paisses, quand mme.

Avant d'enfiler sa combinaison, Erik a jet un coup d'oeil
 l'intrieur. Il tait recouvert de micro-alvoles un peu
gluante qui auraient trs bien pu recueillir la transpiration
ou le reste. Pour s'en convaincre, Erik a retourn le col
et il a crach dessus. Je me suis leve pour venir voir,
et effectivement le tissus avait l'air comme vivant, et
la bave a t aspire par la combinaison. Il me semble qu'il
y avait une oeuvre de science-fiction qui exposait ce concept
:

- a me rappelle un film o ils avaient aussi des combinaisons
qui recyclaient la transpiration, c'est peut-tre pareil.

- C'tait un livre, non ?

- Je sais plus, peut-tre.

- Enfin peu importe, toujours est-il que si on n'essaie
pas on ne saura pas...

Erik a alors enfil la combinaison. Et quelques secondes
plus tard la preuve semblait concluante, il tait toujours
au sec. J'tais un peu plus rticente mais rien que le fait
d'y penser j'avais une envie terrible de faire pipi. J'ai
essay de faire juste un tout petit peu, mais je n'ai pas
pu me retenir et j'en suis mme alle jusqu' pousser un
soupir de soulagement, ce qui a fait sourire Erik, bien
sr. Et c'est vrai que la combinaison semblait tout absorber.

- Mais, Erik,  ton avis comment fait-on pour savoir quand
elle est pleine ? Tu crois qu'elle absorbe vraiment tout
?

- Je ne sais pas, peut-tre y a-t-il un voyant, ou une marque
qui apparat ? Et je pense que cela absorbe tout, oui.

- Comment tu peux en tre aussi sr ?

- Parce que...

J'ai compris par son sous-entendu qu'rik tait plus tmraire
que moi.

- Ah... Et, euh, tu crois que a permet aussi de ne pas
avoir  se laver ? Ou qu'ils vont nous emmener aux douches
 un moment ?

- J'en sais rien ! Comment veux-tu que je le sache, je n'en
sais pas plus que toi !

Je me rendis bien compte que je l'nervais avec mes questions,
et qu'il se serait bien pass de moi. Je me suis excuse
et je suis retourne prs de toi. J'ai essay de nouveau
de te faire manger un peu de la galette, mais tu tais toujours
amorphe. "

- Bon  propos de manger, on peut les manger ces fruits
alors ?

Je coupe Naoma alors que nous nous retrouvons  ct de
l'arbuste o nous avions trouv les fruits, juste avant
que le lopard ne nous attaque. Erik mord dj dans l'un
d'eux :

- Vous faites comme vous voulez, mais moi cette fois-ci
je le mange en entier.

Naoma se rappelle notre malheureuse premire tentative :

- a vaut mieux de toute faon, si tu le lances a risquerait
de rveiller une autre bte.

- Bof ce ne serait pas pour me dplaire de faire un petit
barbecue !

- Toi Franck a va bien, je croyais que tu ne mangeais que
du soja.

- Je varie mes apports protidiques, c'est trs diffrent,
et a fait trs longtemps que je n'ai pas mang de lopard
grill, donc pas de problme !

- Ha ! T'es bte !

Naoma me file une tape, puis nous recopions Erik en mangeant
chacun deux ou trois fruits. C'est vrai qu'ils sont fameux.
Mais quelques fruits ne nous nourriront toutefois pas suffisamment,
et nous serons bien obligs, si nous devons rester ici longtemps,
de piger quelques animaux. Toutefois si je me rappelle
bien ce que disait Pixel, la socit du temps o l'homme
vivait de cueillette et de chasse tait celle o les gens
travaillaient le moins. En effet quelques heures par jour,
pas plus de trois ou quatre, suffisant  assouvir leurs
besoins alimentaires, ils pouvaient consacrer le reste de
leur temps  se reposer et s'amuser. Je me demande quand
mme si j'arriverai  subsister sans ne plus jamais aller
sur Google News ou linuxfr.org ? Il s'est dj sans doute
pass une ternit depuis mon dpart de France, et je serai
vraisemblablement  mon retour incapable de comprendre quoi
que ce soit suite aux rvolutions quotidiennes du monde
linux... En attendant ce moment, finalement pas tellement
redout s'il marque mon retour au pays, o je serai bon
 aller dans un muse, je donne un coup de main  Naoma
et Erik pour remplir un des paniers avec des fruits. Nous
reprenons notre exploration. En ce qui concerne les animaux,
il semble y en avoir beaucoup mme si ceux-ci sont apeurs
par notre prsence. De nombreux et bruyants oiseaux occupent
galement la coiffe de la fort, mais la hauteur des arbres
est quelque peu rebutante  tout espoir de vouloir y grimper.
Les barres de fer nous permettent de progresser plus rapidement
en cartant les plantes et lianes qui barrent le passage,
mme si Erik, qui ouvre la voie, rpte  plusieurs reprises
qu'il donnerait cher pour avoir une machette. Nous n'avons
pas trop d'inquitudes de nous perdre, la fort est tellement
dense que notre piste pourrait tre suivie les yeux ferms.

Nous progressons encore un peu, plus dans l'espoir de trouver
quelque chose  manger que d'une issue ; ces quelques fruits
nous ont ouvert l'apptit. La fort semble interminable
et il est impossible de savoir quelle direction permettrait
de trouver autre chose que des arbres encore des arbres
et toujours des arbres. Quand je pense que certains se lamentent
de la disparition des forts tropicales, il est vident
qu'il n'ont jamais t perdus au beau milieu !

Mais notre progression est vite stoppe par une pluie soudaine
et intense. Et si la cime des arbres nous vite la douche
froide, nous dcidons rapidement de remettre  plus tard
notre exploration, tant la trs forte humidit et la vgtation
de plus en plus mouille nous procurent une sensation de
chaleur humide touffante trs dsagrable. Naoma me montre
comment utiliser la combinaison pour crer une capuche ;
il suffit pour cet usage d'tirer au niveau du col pour
s'en recouvrir la tte, c'est ingnieux et efficace. Elle
m'explique que cette capuche  l'avantage supplmentaire
de laver les cheveux. Nous trottinons alors avec nos paniers
et nos barres jusqu'aux btiments. Les combinaisons sont
bien impermables, et nous n'avons somme toute que quelques
rafrachissantes grosses gouttes sur le visage ; la temprature
devant toujours friser les trente degrs, ce qui devrait
nous mettre  l'abri d'un rhume, qui reste j'en ai peur
le pire de mes cauchemars, ou le second, aprs le sable...

L'intrieur du btiment aurait tout pour tre glauque pourtant
il y rgne une ambiance rconfortante. La douce lumire
doit sans doute y contribuer, ou peut-tre la vision de
la luxuriante fort. Nous retournons dans un premier temps
 l'intrieur de la pice avec les tubes, la seule comportant
de quoi nous asseoir. Nous nous reposons de notre course
en mangeant encore un fruit ou deux. Alors qu'Erik entreprend
l'exploration mticuleuse de la pice, Naoma reprend son
histoire :

" Donc, nous venions tout juste de dcouvrir le fonctionnement
des combinaisons, et j'tais toujours terriblement inquiete
de ne pas parvenir  te faire manger. Tous nos efforts avec
Erik pour te faire avaler quelque chose taient vains, ou
presque. Tout ce que nous esprions, c'tait que la galette,
qui avait la proprit de fondre quand on la gardait dans
la bouche, te permette de rcuprer un peu d'nergie, mais
nous avions peur de t'touffer si tu n'avalais pas correctement.
C'tait tellement dsesprant que le simple fait de te voir
me faisait pleurer. Je me sentais tellement dmunie... "

Naoma soupire.

- Je crois que je n'ai pas tellement l'envie ni la force
de raconter la suite, Erik le voudra peut-tre ?

Je me retourne vers Erik, qui tte la paroi millimtre par
millimtre  la recherche d'une trappe, ou un bouton quelconque.
Il prend la suite de l'histoire :

" Naoma a pt les plombs. Personnellement je sentais bien
ce qui allait se passer, dans l'tat dans lequel tu tais,
sans manger ni boire, je ne donnais pas cher de ta peau.
Je passais le plus clair de mon temps  la regarder, j'avais
dj abandonn l'ide d'ouvrir la grille ; et depuis ma
tentative d'vasion, ils ne l'avaient ouverte  aucun moment,
autant dire que c'tait pas le mieux barrer du monde. Nous
n'avons revu personne de ce qui devait tre notre deuxime
jour en cellule, et j'en ai dduis que les galettes et les
pains d'eau devaient tre notre seule ration quotidienne,
suffisante cela dit, leur trucs taient plus nourrissants
qu'ils en avaient l'air. Je suis rest sans grand espoir
d'volution plusieurs heures durant  regarder Naoma sangloter,
tenter de voir  travers la grille ou encore essayer d'en
comprendre le fonctionnement. Lors de ma fuite, juste aprs
le dpart du clown en bleu, j'avais parcouru une bonne centaine
de mtres dans les couloirs. Ceux-ci taient composs exclusivement
de cellules, vides pour la plupart,  l'exception d'une
ou deux. L'extrmit de la section dans laquelle nous nous
trouvions semblait donner sur une zone condamne. J'avais
russi  enfoncer une premire porte mais je m'tais retrouv
dans une pice sans lumire remplie de caisses, de barres
de mtal et autres dbarras. Tout ce que j'avais remarqu
c'tait que les deux autres portes de cette salle taient
bloques avec des barres de mtal soudes ou fixes, et
une trappe, sans doute d'aration, o un homme pouvait,
je m'tais dit  ce moment, se glisser. Mais il faut dire
que je n'tais rest que quelques secondes avant l'arrive
de mes poursuivants. Mes yeux s'taient  peine accoutums
au noir et je n'avais pas vraiment eu le temps d'en dcouvrir
davantage. Je ne savais donc pas encore si nous pouvions
aller plus loin ou pas. Bref seul face  une dizaine je
n'avais aucune chance, et j'avais prfr la jouer conciliant
en rentrant sagement dans la cellule.

Pour en revenir  Naoma son tat empira de manire progressive.
Elle pleurait sans arrt, te suppliant de boire ou de manger,
mais bien sr tu restais toujours sans bouger. J'ai tent
 un moment de l'loigner un peu de toi, pour lui parler
et lui faire comprendre que ce n'tait plus vraiment toi,
que tu tais dj parti, mais elle n'a rien voulu entendre,
rtorquant que bien sr pour moi c'tait dj la fin, mais
qu'elle ne t'abandonnerait pas, qu'elle ne devait pas s'loigner,
et qu'elle devait continuer  tenter de te faire boire et
manger. Bref elle m'a jet comme un malpropre et m'a nerv,
je l'ai laiss faire, je n'aurais peut-tre pas d.

La nuit fut calme, et au petit matin nous avons retrouv
des galettes et de l'eau comme la veille. Nous t'avions
allong le soir pour la nuit, sans que cela change grand
chose, tu restais toujours immobile et le regard dans le
vide. Naoma n'avais srement pas beaucoup plus dormi cette
nuit l  la vue des cernes sous ses yeux. Elle tait sans
cesse contre toi, te parlant, tentant toujours de te faire
avaler un peu de galette. Elle tait compltement perdue.
Et franchement j'tais pas beaucoup plus avanc moi moi
non plus, et je ne savais pas du tout combien de temps il
nous faudrait attendre avant qu'il se passe quelque chose.
Son tat allait en empirant, tellement qu' un moment, tentant
de nouveau de l'loigner, je suis mme devenu violent et
je l'ai gifle pour tenter de la faire revenir  la raison.
Elle s'est mise alors  sangloter dans mes bras, rptant
qu'elle ne voulait pas que tu meures, qu'elle ne voulait
pas te laisser l...

Ce matin l tu as gard les yeux ferms, la fatigue t'avais
peut-tre finalement endormi,  moins que tu n'ais sombr
dans le coma. Quand Naoma s'en est aperue son tat a encore
empir. Je suis moi aussi venu tenter de te rveiller, mais
rien n'y a fait. Pour tre franc j'avais dj accept depuis
longtemps que tu finirais de cette faon, que petit  petit
les rserves de ton corps s'puiseraient, et que tu mourrais
de faim ou de dshydratation. Mais j'avais peur que Naoma
ne pt mme pas ne serait-ce qu'envisager que ta fin pt
tre telle,  ct de nous, sans que nous ne pussions rien
faire. Comme elle russissait pas  te ranimer, elle s'est
lev et a commenc  marcher nerveusement de long en large
dans la pice, en rflchissant tout haut  un moyen de
nous sortir de l. Mais les moyens taient plus que limits,
c'est rien de le dire, sans aucun outil, avec une grille
digne d'un coffre fort ; nous n'avions gure de possibilits.
Elle a fini par s'acharner sur la grille, la tirant, poussant,
secouant sans que celle-ci ne vacille. Je suis intervenu
alors que les hommes, attirs par ses cris, approchaient.
Une fois de plus, blottie dans mes bras, elle a pass de
longues minutes  sangloter. Je dois dire que j'tait un
peu mal  l'aise, j'ai pas trop le profil de baby-sitter.
Depuis la veille avait refus de manger mais je suis finalement
parvenu  lui faire avaler doucement une galette, et  lui
faire accepter qu'il ne fallait pas craquer, qu'il nous
fallait rester calmes car sinon nous allions nous aussi
finir comme toi.

Elle s'est endormie finalement, sans doute puise. Je dcidais
de la conserver dans mes bras, assis contre la paroi. Je
n'aurais pas aim que les potes me voient dans une situation
pareille. Mais bon, je n'avais rien d'autre  faire, de
toute faon. Mais elle ne dormit que quelques heures, et
aussitt rveille elle a repris son mange frntique entre
tenter de te rveiller, tenter de te faire manger, tourner
en rond dans la pice et secouer la grille. Je crois qu'elle
s'approchait aussi de ma limite de tolrance, commenant
significativement  me taper sur le systme. Il faut dire
que dans une cellule qui ne devait pas dpasser dix mtres-carrs,
sans rien  faire, ce n'tait dj pas vident de rester
calme sans a. Je savais que je devais rester serein et
attendre une opportunit, mais l'enfermement et les phrases
que rptait sans cesse Naoma me faisaient petit  petit
moi aussi sombrer dans un tat d'nervement dangereux.

C'est horrible de rester enferm, et encore plus quand on
ne sait pas le sort qui nous attend. J'avais dj t retenu
prisonnier pendant plusieurs jours il y a quelques annes,
et j'tais devenu compltement fou. Pourtant je savais que
je devais rester calme, mais c'tait plus une raction incontrlable.
Bref, pour ne pas que cette mme situation se reproduise,
j'ai pris alors la dcision de faire des pompes et des abdos
pour me calmer et passer mon nervement, pour limiter l'tat
de tension. Mais tout allait en empirant, et Naoma a commenc
 s'en prendre  moi,  me faire des critiques. Je n'ai
mme pas relev ses premires remarques, de simples sous-entendus
sur mon incapacit  avoir ragi avec toi  l'aroport,
et surtout d'avoir voulu te vendre pour de l'argent. Mais
ses attaques taient de plus en plus claires, et si je continuais,
indiffrent,  faire mes exercices physiques, elle en est
venues bientt  me crier dessus,  me demander de rpondre,
de m'expliquer. Je me contentais alors de dire que cela
ne servait  rien de parler du pass.

La journe passa, et elle ne me laissait mme plus m'approcher
de toi, criant que je ne voulais que ta mort depuis le dbut,
et qu'elle te protgerait, contre moi, contre eux, contre
tout.

La pire journe fut la suivante. J'ai trs peu dormi, et
Naoma pas du tout. Elle parlait constamment  voie basse,
et je ne pouvais en faire abstraction. Au matin,  bout
de nerf, je dcidais finalement de la calmer avec une paire
de gifles. Je haussais considrablement la voix en lui disant
de se taire et de reprendre ses esprits. Mais elle a tent
de se dfendre. Elle m'a griff, ce qui m'a mis dans une
colre noire et rapidement je l'ai envoye au sol avec un
coup srement beaucoup trop fort. Mais j'tais  la limite,
moi-aussi, de perdre les pdales. tourdie par le choc,
elle s'est trane et est alle se prostrer dans un coin
 pleurnicher. J'esprais ne pas lui avoir fait trop mal
et je regrettais tout de suite de m'tre emport, mais il
valait mieux sans doute que je ne laisse pas trop mon exaspration
et mon nervement s'accumuler. Elle a alors pris alors peur
de moi et je n'ai pu l'approcher pour m'excuser. Je me suis
rsolu  ne pas tenter quoi que ce soit. J'ai toutefois
pu constater ton tat, alors qu'elle tait enfin loin de
toi. tat qui n'tait pas fameux, ton pouls ne devait pas
dpasser trente battements par minute. Ensuite je suis moi-aussi
retourn dans mon coin et j'ai enfin pu dormir quelques
heures.

Quand je me rveillai, Naoma t'avais emport avec elle dans
un coin, me menaant de me tuer si je m'approchais d'elle
ou de toi. Franchement je ne pensais pas qu'on pouvait casser
un cble  ce point. Elle refusa mme la galette que je
lui tendis, en gage d'apaisement, prtextant que je l'avais
sans doute empoisonne. Elle se prcipita par contre sur
la ration du jour pour srement s'assurer de la rcuprer
avant que je n'ai le temps de la toucher.

Bakorel
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C'est ce jour l que je fis la connaissance de Bakorel.
J'avais repris comme la veille ma sance d'exercices physiques
quand j'entendis un sifflement inhabituel. Il ne me fallut
pas longtemps pour trouver l'origine du sifflement, elle
tait aussi celle de la chute de petit bout de mtal ou
de sable : l'une des trappes d'aration au plafond. Les
trappes en elles-mmes taient petites, pas plus de dix
centimtres, mais elles devaient donner sur un conduit beaucoup
plus large, du mme genre que celui que j'avais vu lors
de ma tentative de fuite. Le plafond tait assez haut, mais
je distinguais tout de mme un visage. Cette personne me
parlait, mais je ne comprenais rien. Je lui parlai  mon
tour, pour qu'il s'aperoivent que je ne parlais ni connaissais
sa langue. Aprs un instant je compris qu'il tentait de
se prsenter. Il rptait quelque chose comme "Bakorel".
Je ne savais pas du tout qui tait ce type, mais aprs tout
il pouvait peut-tre nous aider  nous sortir d'affaire.
Je rptai moi aussi mon nom, en me dsignant, puis le sien,
en pointant le doigt vers lui. Mais causer avec une bouche
d'aration a vite ses limites, et si je distinguais plus
ou moins son visage, il ne pouvait faire de gestes pour
que je puisse apprendre un peu plus de sa langue.

Je devais tre fatigu car il me fallut une bonne heure
avant d'avoir l'ide non pas d'apprendre sa langue, mais
de lui apprendre la mienne. J'en oubliais Naoma, qui restait
dans son coin, pour mimer diverses actions en nonant le
nom ou le verbe correspondant : marcher, manger, parler,
droite, gauche... Au bout de quelques heures mon interlocuteur
savait compter jusqu' dix, et reconnaissait la plupart
des membres de mon corps. Je lui faisais rciter en pointant
du doigt l'objet ou en mimant l'action, et en attendant
qu'il donnt le nom correct. Puis il disparut, sans doute
plus proccup alors  trouver de quoi manger, ou dj lass
de son nouvel ami. Je fis encore quelques pompes, puis je
m'endormis enfin pour une bonne et longue nuit, alors que
Naoma restait invariablement au mme endroit.

La journe suivante ne fut qu'une rptition de la prcdente,
Naoma ne m'adressait plus la parole. Je ne pense pas qu'elle
avait dormi, toujours  pleurer en tentant de te soigner.
Dans l'aprs-midi Bakorel revint, et je tentais cette fois-ci
de lui faire comprendre que je voulais sortir, en mimant
l'ouverture des grilles. Il avait l'air d'avoir retenu de
manire impressionnante tous les mots de la veille. La seule
chose que j'avais retenu pour ma part, c'tait la faon
de dire "bonjour" ou "salut" ; cela ressemblait  quelque
chose comme "moyoto", ou "mioto". Nous parlmes quelques
heures, et j'esprais qu'il avait saisi que je lui demandais
des outils, un couteau, ou des tiges mtalliques. Il me
rveilla un peu plus tard, en laissant tomber par la bouche
d'aration plusieurs petites barres en mtal. Certaines
restrent coinces par la grille, mais je pus rcuprer
deux tiges suffisamment solides pour servir d'armes. Je
tentai ensuite de les utiliser pour ouvrir la grille, mais
le systme tait trop rsistant pour que je russisse quoi
que ce soit. J'avais dj pens tenter d'attraper l'homme
qui nous apportait la nourriture en tranglement, mais celui-ci
tait mfiant et nous demanda de nous reculer avant de faire
passer les galettes au travers de la grille. En me couchant,
j'imaginai un plan o nous ferions tous les morts, pour
les inciter  entrer dans la pice.

Mais je n'eus mme pas besoin de a. Le lendemain matin
Naoma n'tait pas veille. Je m'en inquitai et fut rassur
de constater qu'elle dormait profondment. Toi tu tais
mort. Et sans doute depuis dj longtemps, un jour, peut-tre
plus. Tu tais glac comme le mtal des parois, et tes muscles
commenaient dj  perdre de leur rigidit. Tu n'avais
toutefois pas encore ces tches vertes sur le ventre qui
apparaissent gnralement aprs deux ou trois jours. J'emportais
Naoma, qui dormais toujours aussi profondment, et la couchais
de l'autre ct de la pice.

Quand elle se rveilla finalement elle allait un peu mieux.
Je dus lui faire comprendre que tu tais mort. J'imaginais
qu'elle allait de nouveau faire un crise et devenir hystrique,
mais elle ne dit pas un mot et sombra en sanglot dans mes
bras.  bien y rflchir je me dis qu'elle devait dj le
savoir, mais qu'elle ne l'avait pas encore accept. De dormir
enfin lui avait fait reprendre le sens des ralits. Elle
rflchit alors qu'il tait peut-tre toujours temps de
te renvoyer dans les tubes pour te soigner, et pris l'initiative
de crier pour faire venir quelqu'un. Pensant que cela pouvait
servir mon ide et qu'ils ouvrissent la grille, je me joignis
 elle pour appeler de l'aide.

Un homme ne tarda pas  arriver. Je tentai de pousser Naoma
de la grille ; elle parlait  toute vitesse en anglais.
Elle recommena  faire une crise, mais je pus m'intercaler
et mimer plus calmement  l'homme, en te dsignant, que
tu tais mort. Je faisais semblant d'abord de laisser pendre
ma tte en tirant la langue, puis je signifiai l'arrt du
coeur avec mes deux mains sur la poitrine qui simuler les
battements qui ralentissaient puis stoppaient. L'homme me
demanda de me reculer pour qu'il pt observer. Je tirai
Naoma avec moi et il jeta un oeil vers ton corps sur le
ct. Il fit un signe de la tte laissant supposer qu'il
avait compris et partit. Naoma me bombarda de question,
savoir s'il avait compris, ce qu'il allait faire, s'il allait
revenir. Elle m'nervait plus qu'autre chose et je tentais
de la rassurer en rpondant positivement  ses questions
pour qu'elle se calmt enfin.

Nous attendmes facilement une demi-heure avant qu'un petit
rgiment ne revnt. Ils se mfiaient sans doute et ne voulaient
pas rpter le mme scnario que la premire fois. Naoma
tait prs de toi, quant  moi je dus me reculer jusqu'au
fond de la cellule avant qu'ils fussent suffisamment confiants
pour ouvrir et entrer. Mais ils ne se mfirent pas de Naoma
et ce fut ma chance, car au moment d'emmener ton cadavre,
ils le mirent simplement dans un bac  roulettes vide, du
mme genre avec lequel ils amenaient la nourriture. Ceci
provoqua une crise d'hystrie chez Naoma, qui s'accrocha
au bac en hurlant qu'il fallait t'emmener dans les tubes,
qu'ils devaient te gurir. Il y avait en tout huit hommes,
et je ne bougea pas tant qu'ils ne sortirent pas de la pice.
Deux d'entre eux tiraient le bac, et quatre autres tentaient
de matriser Naoma. Matriser n'est toutefois peut-tre
pas le mot, car sans doute il ne leur fallut pas grand-chose
pour l'immobiliser  quatre. J'avais l'impression qu'ils
jouaient avec, profitant chacun leur tour de la peloter
avec entrain en la tirant en arrire. Il me semblait que
Naoma ne s'en rendait mme pas compte, se moquant perdument
que l'on lui toucht les seins ou ailleurs, et elle ne pensait
qu' s'accrocher au bac en envoyant balader  grands coups
de pieds ou de poings tout ce qui tentait de l'en sparer.
Bref elle n'eut pas trop de mal  sortir de la cellule avec
eux, alors que ceux-ci rigolaient entre eux de la voir si
enrage. Quand les deux hommes prs de moi s'avancrent
pour sortir de la cellule, alors qu'ils taient focaliss
sur Naoma, et sans doute bien jaloux de leurs camarades
en train de s'amuser avec elle, ce fut alors que je les
attaquai.

J'avais une tige en fer dans chaque main. En arrivant par
derrire le premier homme, je lui plantai une tige au niveau
de la carotide et le repoussait rapidement avec un grand
coup de pied. J'avais dj test la solidit de ma combinaison,
et celle-ci tant trop solide pour que je puisse facilement
la transpercer avec une tige, je devais me concentrer sur
la tte et les partie non couvertes. Sur ce le second se
retourna mais il n'eut le temps de ragir quand je le projetai
vers le fond de la cellule et refermai la grille sur lui.
La grille bloque j'avais deux assaillants de moins. J'eus
alors un moment d'hsitation, partir avec ou sans Naoma.

Je dcidai de prendre le risque de l'emmener avec moi. Elle
m'avait beaucoup tap sur les nerfs, mais pour autant je
me sentais un peu responsable. Je savais que tu ne l'aurais
pas laisse, toi, et j'avais des remords de n'avoir rien
pu faire pour te sauver. Et surtout dans le quart de seconde
que j'avais pour prendre ma dcision, je craignais que l'un
d'eux ne tentt d'abuser d'elle si je la laissais entre
leurs mains. La grille ferme deux hommes se prcipitrent
vers moi, mais non arms je les blessai avec mes tiges mtalliques.
Ils n'eurent pas le temps de prendre Naoma en otage, je
la tirai vers moi en poussant violemment du pied le bac
o se trouvait ton corps. Trois des hommes furent bousculs
et je n'attendis pas mon reste pour partir en courant en
entranant Naoma. Sur le moment si elle n'avait pas couru
je l'aurais sans doute laisse l. Mais elle courut avec
moi, rapidement mme, j'en tais tonn. "

Naoma interrompt Erik.

- Ben oui comme je l'avais dj racont  Franck je suis
sprinteuse dans un club d'athltisme. Je ne me rappelle
pas trop encore de ces instants, mais ds qu'il faut courir
je cours ! J'ai d avoir une sorte de rflexe...

- Eh ! Regardez ce que j'ai trouv !

- Oh non...

Je laisse chapper un soupir de dsespoir suivi d'un rire
sarcastique quand je vois Erik nous montrer un bracelet
! Du mme genre que tous ceux que j'ai dj vus. Il se trouvait
dans un petit compartiment sur le ct d'un des tubes. Et
aprs vrification il s'avre que les trois tubes dans lesquels
nous nous trouvions en possde un, mais seul la personne
qui se trouvait dans le tube peu l'ouvrir, par un mcanisme
de dtection d'empreintes digitales, similaire  celui qui
commande l'ouverture de la trappe pour les combinaisons.

- Pourquoi tu dis "oh non" ? C'est le mme bracelet que
tu avais au tout dbut ?

- Ben ouais, c'est par un truc comme a que tout a commenc.
Mais  quoi il sert vraiment je n'en sais rien. Je ne pense
pas qu'ils soient tous aussi dangereux que celui que j'avais,
mais je ne sais pas  quoi ils servent.

- Ce bracelet ne peut pas tre qu'un bijou, c'est peut-tre
une sorte d'metteur pour ne pas se perdre, ou une sorte
de tlphone portable ?

- Peut-tre, mais bien malin celui qui m'expliquera comment
il marche, il n'y a aucun bouton, aucune partie mobile...

Naoma en profite pour regarder si son tube contient lui
aussi un bracelet.

- Bon bref il ne nous sert  rien quoi... Peut-tre qu'on
devrait le mettre, il pourrait ouvrir des portes secrtes
ou des trucs dans le genre ? C'est pas trop mal. Il n'a
pas l'air trs mchant...

Naoma l'enfile et se regarde avec.

- Mouais, perso je fais gaffe, j'en ai dj bien assez bav
 cause de ces saloperies, et je me mfierais. Tout ce qu'il
pourrait faire, c'est qu'ils nous reprent de nouveau et
que l'on se retrouve dans le mme ptrin...

- Bon on verra, on a qu' les laisser l pour l'instant.

Erik et Naoma replace leur bracelet respectif dans leur
petite bote, quand  moi je ne tente mme pas d'ouvrir
la mienne.

- Tu continues l'histoire, j'aimerais bien savoir la suite
quand mme.

- OK

Erik continue son histoire tout en reprenant son inspection.

" La chance que j'esprais avoir, c'tait d'abord qu'ils
ne fussent capables de nous rattraper avant que nous n'eussions
russi  atteindre la salle du fond o j'avais d baisser
les bras la premire fois, mais surtout d'arriver  bloquer
la porte suffisamment longtemps pour que nous pussions nous
chapper par la bouche d'aration. J'eus un premier rconfort
quand je vis qu'ils n'avaient pas rpar l'ouverture de
la porte. Une fois dans la pice, je me dpchais de pousser
tout ce que je trouvais contre la porte, tout en criant
 Naoma de faire de mme. Les hommes ne tardrent pas 
tambouriner contre la porte, mais j'eus la chance de pouvoir
renverser tout une tagre, un chafaudage presque, pour
la bloquer. Pendant cinq bonnes minutes nous continumes
 pousser des bacs  roulettes plein de gravas, des grosses
tiges en fer et des plaques de mtal. Puis quand je parvins
 bloquer une grosse barre de fer, qui avait par chance
la bonne taille pour aller de l'amoncellement contre la
porte jusqu' la paroi oppose, je jugeai que cela nous
donnerait bien un quart d'heure de tranquillit, peut-tre
moins si par malchance ils dcidaient d'utiliser une arme
pour forcer l'entre.

Malheureusement je ne m'aperus qu'alors que la bouche d'aration
tait plus petite que je ne l'avait imagine, et que nous
ne nous y glisserions pas si facilement que cela, mme si
cela restait envisageable. Je changeais mes intentions et
en premier lieu m'attaquer  l'une des portes cloisonnes,
celle  l'oppos de notre arrive, qui semblait tre la
moins bloque et plus susceptible de constituer un chappatoire.
Nous poussmes  plusieurs reprise un bac rempli contre
cette porte, et les barres commencrent  cder. Il nous
fallait faire vite nous entendions les hommes eux aussi
sans doute en train de projeter par rptition quelque chose
contre la porte. J'esprais simplement que ce n'tait pas
le bac dans lequel ils avaient mis ton corps. Mais dans
l'urgence je n'avais pas vraiment le temps pour ce genre
de pense et je redoublais d'efforts. Quand enfin la porte
commena  cder, une puissante aspiration se fit sentir,
comme si l'autre ct tait dpressuris. Il fit rapidement
trs froid dans la pice, mais les combinaisons nous protgeaient
efficacement.  ce moment j'entendis les hommes cesser de
taper contre la porte et crier d'affolement sans doute suite
 l'aspiration qui suivit  leur niveau, une fois l'air
de notre cellule puis. Pas totalement puis toutefois
car nous pouvions encore respirer, mme si la quantit d'oxygne
disponible tait sans doute bien moindre, au vue des haltements
que nous devions alors faire. Quand il y eut assez d'espace
pour me laisser glisser une barre de fer entre la porte
et la paroi, je m'en servis de pivot et mnagea rapidement
assez de place pour que nous pussions nous faufiler Naoma
et moi.

Mais nous n'tions pas pour autant sortis d'affaire. La
lumire s'chappant par l'ouverture faite nous permettait
 peine  de distinguer le gouffre devant nous. Il faisait
horriblement froid, et il nous tait toujours aussi difficile
de respirer, nous ne pouvions rester l trs longtemps,
il nous fallait une issue.

Aprs quelques dizaines de secondes nos yeux s'accoutumrent
un peu plus  l'obscurit, et je distinguai alors que nous
nous trouvions vraisemblablement dans une ancienne section
des locaux sans doute dtruite par une explosion ou un effondrement.
Cela se prsentait comme un trou conique dont je ne distinguais
pas le sommet. Au niveau o nous nous trouvions, le tour
tait constitu des restes des parois mtalliques, et en
face il me semblait distinguer la suite du couloir. Nous
pouvions faire le tour, il restait suffisamment de sol praticable
sur le bord pour arriver jusqu' l'autre ct. Mais si cette
zone tait condamne, je pensais que nous ne trouverions
rien en allant plus avant. D'autant que vu les conditions
de froid et de manque d'oxygne, je n'avais aucune ide
 combien de centaines de mtres voire de kilomtres nous
nous trouvions sous terre.

La temprature tait vraiment glaciale ; Naoma tremblait
de froid. Elle montra du doigt le fond du trou en me demandant
de regarder. On n'y distinguait de la lumire  quelques
dizaines de mtres en contrebas. Pour arriver l-bas il
nous faudrait descendre la paroi, mais les pierres et les
rochers bouls ne devraient pas nous rendre la tche trop
dure. Il nous fallait juste esprer que tout cela n'allait
pas s'effondrer de nouveau sous notre poids.

De toute faon nous ne pouvions pas attendre, et si les
hommes semblaient avoir abandonn l'ide de nous poursuivre,
c'tait sans doute car ils ne donnaient pas cher de notre
peau une fois ici. J'entranai Naoma avec moi et nous nous
lanmes dans la descente, en direction des lumires. Ce
fut trs dur, j'avais les doigts gels, un mal fou  respirer.
De nombreux cailloux roulaient sous nos pas et dvalaient
la pente pour tomber avec fracas au fond de la cavit. Je
me forais  respirer trs rapidement pour ne pas perdre
connaissance, et malheureusement ce ne fut pas le cas de
Naoma, qui s'vanouit vers le milieu de la pente. Je ne
pouvais pas la prendre avec moi, j'avais peur de m'vanouir
 mon tour. Elle tait juste en dessus de moi et je la secouai
vigoureusement pour tenter de la rveiller, mais rien n'y
fit. Soudain je tendis l'oreille, je crus en effet entendre
mon nom ! Je pensai tout d'abord  une hallucination mais
j'entendis encore plus clairement quelqu'un criant "Erik"
 rptition. Bakorel ! Bien sr ce ne pouvait tre que
lui, il avait sans doute entendu le tapage de notre vasion,
et connaissant les plans des btiments il tentait de nous
retrouver. Je criais  mon tour son nom. Il se guida fortuitement
grce  ma voix jusqu' ce que la sienne devnt claire.
Il tait juste en dessous de nous. Il cria alors "Sortir"
plusieurs fois avec insistance. Il voulait sans doute nous
faire comprendre que l'endroit tait dangereux, la belle
affaire, j'aurais imagin qu'il comprt que ce n'tait pas
vraiment le genre d'endroit idal ou nous aimions faire
la sieste. Je devais lui demander de venir m'aider, et je
n'avais pas beaucoup de vocabulaire pour cela, je tentai
nanmoins d'utiliser "blesser", terme qu'il devait avoir
appris quand je mimais pour avoir une arme. Aprs quelques
secondes il comprit et vint me rejoindre.  nous deux, surtout
lui pour tre franc, nous russmes  descendre Naoma jusqu'au
niveau des boulis au fond du trou. Ensuite nous dmes nous
faufiler entres les blocs de roche pour arriver dans la
zone d'o provenaient les quelques lumires que nous avions
vues du haut de la paroi rocheuse.

Je respirais toujours autant pour ne pas m'vanouir. Il
fallait rapidement sortir Naoma d'ici o elle allait s'asphyxier.
Je suivais Bakorel dans un amoncellement de dcombres, de
restes humains, d'outils, de chariots, de bras robotiss.
Ce devait tre une mine dont l'accs avait t condamn
sans doute aprs l'boulement qui  tout dtruit. C'tait
un vrai cauchemars, entre les odeurs, prsentes malgr la
temprature, le froid, le manque d'oxygne. Cela me semblait
durer des heures. Nous passions dans des couloirs et des
couloirs... Enfin nous arrivmes auprs d'un ascenseur.
Il y eut un violent souffle quand la cabine arriva  notre
niveau. La monte fut lente. Je pensais  Naoma mais je
n'avais pas la force de m'en occuper. Quand la porte de
l'ascenseur s'ouvrit, je respirai enfin  grandes bouffes.
Mais sans perdre de temps je fis du bouche  bouche  Naoma.
Heureusement aprs quelques dizaines de secondes elle se
rveilla... "

Naoma reprend la parole :

" Je crois que ce n'est vraiment qu' ce moment que je repris
vraiment conscience. Je n'avais que des souvenirs trs partiels
de ce qui s'tait pass avant, un peu comme si j'tais veille
mais pas consciente. Tout tait flou, un peu comme un rve.
Je crois me souvenir qu'Erik m'avait frapp, cela avait
d me marquer. Je me rappellais un peu mieux de la course
puis du froid. Par contre je ne savais pas du tout qui tait
la personne avec nous et je le demandai tout de suite 
Erik :

- C'est qui lui ?

- Bakorel. Ne t'inquites pas, il est avec nous, enfin je
crois.

- Mais c'est qui ?

- Je ne sais pas, je l'ai connu dans la cellule alors qu'il
passait dans les conduits d'aration. Ce doit tre un clandestin
ou un prisonnier vad, cela dit je ne sais pas pourquoi
il reste ici. Peut-tre que c'est un ancien SDF qui trouve
 manger et de quoi s'occuper dans ces couloirs...

J'avais mal  la tte, trs froid et j'tais toute essouffle.
Erik m'expliqua alors ce qu'il s'tait pass depuis deux
jours pendant que nous nous reprenions. Bakorel s'absenta
pendant ce temps. Je crois que j'tais consciente que tu
tais mort, mais je ne sais pas vraiment si je ne pensais
pas encore que tout cette histoire n'tait qu'une farce,
tellement j'tait perdue. Je demandai  rik :

- On fait quoi maintenant ?

- Il faut qu'on se tire d'ici. Mais on doit tre vachement
profond, il nous faut remonter.

- Tu dis que l'on doit se trouver prs d'une ancienne mine
?

- Oui par l o nous sommes passs a y ressemblait.

- Mais une mine en plein coeur de Sydney, c'est du dlire
!

- Les galeries sont peut-tre trs longues, nous sommes
peut-tre  plusieurs kilomtres du centre.

Bakorel revint alors, en nous ramenant une pte qui avait
le mme got que les galettes que nous avions dans les cellules.
Nous le remercimes beaucoup et mangemes avec apptit.
Il fit des gestes vers moi et je compris qu'il me demandait
mon nom. Je lui dis alors. Il me salua d'un "moyoto". Il
tait marrant. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans.
Il n'tait pas trs grand, il devait faire ta taille tout
au plus. Il n'avait pas de combinaison, il tait habill
de bouts de tissus mal cousus les uns aux autres.

Bakorel nous fit alors des signes pour que nous le suivmes.
Il tait impatient semblait-il de nous faire visiter ce
qui avait l'air d'tre sa maison. comme me l'avait expliqu
Erik, cette section avait sans doute tait cloisonne comme
le reste aprs l'boulement dans la mine, et Bakorel devait
pouvoir tre tranquille en restant ici. Le tout tait constitu
d'une petite dizaine de salles. Il s'tait amnag dans
l'une d'elle une chambre  coucher avec un amoncellement
de bouts de tissus et de combinaisons dchires. Il y avait
aussi dans la pice une sorte de machine qui, aprs quelques
mimes avec Bakorel, semblait tout simplement tre un radiateur.

Dans une salle voisine se trouvait la salle de bain, ou
tout du moins le faible quivalent. Une cuvette de mtal
surmonte d'une sorte de robinet d'o coulait un fin filet
d'eau. Bakorel nous montra l'usage en buvant une gorge
avec un bol  ct. Il semblait tenir  ce que pas une goutte
ne fut perdue. L'quivalent de la baignoire tait un grand
bac de fortune fabriqu avec des bouts de mtal rempli d'une
sorte de plastique  bulle, un peu comme celui prsent dans
les emballages. Nous comprmes que c'tait le moyen de se
laver quand Bakorel mima d'enlever ses habits et de se frotter
avec le plastique tout le corps. Ensuite il russit  nous
expliquer que ce plastique n'tait autre que le revtement
intrieur de nos combinaisons. 

Nous passmes une salle puis arrivmes dans celle qui servait
de toilettes. L'odeur n'tait pas terrible. Elles taient
constitues simplement d'un WC mais qui bizarrement se trouvait
en hauteur. Bakorel avait cr, pour y arriver, comme un
chafaudage sur lequel il montait avec une petite chelle,
comme pour les lits superposs. Nous conclmes qu'il ne
devait pas y avoir d'vacuation simple et qu'il fallait
profiter au maximum de la gravit.

Mais c'tait en ralit un peu plus compliqu encore, et
nous nous en apercmes en revenant dans la salle que nous
avions vite, entre la salle de bain et les toilettes.
Bakorel nous prvint que l'odeur ne serait pas gniale et
il nous donna deux bouts de tissus pour que nous respirions
au travers. En effet cela empestait dans la salle. Bakorel
nous prsenta une machine trs complexe, qui expliquait
entre autre pourquoi les toilettes taient en hauteur. Leur
vacuation arrivait en haut de l'appareil, et passait dans
tout un tas de tuyaux et de systmes. Bakorel nous fit malheureusement
l'honneur d'une dmonstration. Il y avait un ensemble de
feuilles plastiques  bulles usages dans un coin. Il en
prit deux ou trois qu'il introduit dans une sorte de petit
four. Ensuite il versa une sorte de liquide visqueux dans
un orifice, nous montra bien une fois de plus l'arrive
des toilettes, et pour terminer actionna la mise en marche
de son appareil. Il se dplaa alors de l'autre ct de
la machine, et quelques secondes plus tard actionna une
manette pour produire un petit cube. Petit cube qui n'tait
autre que ce qu'il nous avait fait manger tout  l'heure,
je le compris quand il en mangea un bout ! En voyant la
scne je ne pux m'empcher de vomir, coeure. Mais le pire
ne s'arrta pas l ! Bakorel accourut alors et s'tant assur
que j'allais bien, il ramassa le vomis avec une petite pelle
et alla l'introduire dans une autre entre de son appareil
! Sur ce rebelote je vomis de nouveau !  Erik clata de
rire. Bakorel fit de mme quand il dut comprendre la raison
pour laquelle j'avais la nause. Nous sortmes alors rapidement
de la pice, et je respirai un peu mieux une fois dehors.
"

Erik coupe de nouveau la parole  Naoma.

- C'est pas tout a mais il faudrait peut-tre qu'on trouve
o on est et autre chose  manger que des fruits non ? Et
o dormir ?

- Boah on peut dormir dans ces tubes non ? Tu veux retourner
dans la fort ? Ah ouais il ne pleut plus et il fait encore
pas mal jour, on pourrait tenter de continuer  explorer
un peu. Peut-tre que l'on peut trouver des plantes ou des
racines  manger ?

- Mouais bouffe des plantes si tu veux moi je prfrerais
un peu de viande, on n'y va ?

- Reprenons les paniers si cela se trouve il y a des champignons
aprs la pluie ?

Et voil notre petite expdition repartie en direction de
la fort. La pluie s'est bien arrte mais le sol est compltement
dtremp. Toutefois cela a eu pour effet de faire sortir
une flope de bestioles diverses qui courent dans tous les
sens. Petite souris, lzards, insectes... Cela grouille
de toutes parts.

- Si vous voyez un lzard n'hsitez pas j'en ai mang en
Australie c'est pas mal.

Naoma s'inquite de la cuisson :

- Oui mais comment va-t-on faire du feu, en frottant des
bouts de bois les uns sur les autres ?

- Ah oui je me rappelle Tom Hanks faisait cela dans "Seul
au monde" et c'tait pas super vident.

Erik toujours trs terre  terre :

- Super tes rfrences.

- T'as mieux ?

- Non mais je la ferme.

- Je t'emmerde...

- a pourrait tre utile si par chance la salle des WC fonctionnait
pareil que la machine  bouffe de Bakorel.

Naoma est coeure.

- Berk, quand j'y repense, dire que j'ai mang de cela pendant
je ne sais pas combien de jours...

- Vous tes rests l-bas autant que a ?

- Ben en fait on n'en sait rien, il n'y avait pas vraiment
de jours et de nuits, et puis tu verras dans la suite que
ce n'est pas si simple que a.

Erik s'impatiente :

- Vous feriez mieux de tenter de trouver le dner plutt
que de papoter.

Erik a raison et je prends la dcision de quitter la voie
qu'il trace pour en crer une moi-mme, dans l'espoir de
trouver quelques animaux. Naoma se contente elle de ramasser
les fruits et autres plantes qui pourraient tre comestibles.
Je lui recommande cependant, comme elle n'a pas de barre,
de rester derrire Erik, au cas o une bte sauvage nous
attaque de nouveau. Mais la chasse est d'une facilit dconcertante.
Et en moins de deux heures nous assommons deux petits rongeurs
de la taille d'une marmotte et trois gros lzards aussi
pais que le bras. Jugeant cela suffisant, et le jour commenant
 dcliner, nous retournons vers les btiments et tentons
de ramasser des branches de bois pas trop humides. En prvision
des jours prochains nous amassons un tas consquent de manire
 disposer de bois sec plus facilement.

Mais l'preuve du feu se rvle difficile, d'autant que
le manque d'herbe sche ou de papier ne facilite pas la
tche. Nous profitons de l'exprience infructueuse pour
aussi couper de l'herbe et la mettre de ct de faon 
la faire scher. D'autant que sans outils, ni hache ni couteau,
nous finissons par nous retrouver tous les trois assis autour
d'un tas de branche, le regard dans le vide... Frotter des
bouts de bois, faire tourner un bton contre un autre, taper
des pierres l'une contre l'autre, contre une barre metallique...
Rien, mme pas un semblant de fume ou une tincelle, dsesprant...

- On ne va quand mme pas les manger crus ?

Naoma dsespre :

- C'est nul Robinson...

- Ils devaient bien manger les gens qui habitaient ici !
Il y a peut-tre une cuisine qu'on a loup, ou au sous-sol
?

Erik est d'accord :

- Oui il faudrait que nous allions au sous-sol, maintenant
que nous avons ces barres je me sens un peu plus confiant,
j'avoue que je n'tait pas trs rassur  l'ide de me retrouver
l-bas dessous dans le noir.

- Tu deviens froussard Erik ? T'as peur de quoi ? Il n'y
a personne par ici ?

Naoma tente de calmer le jeu :

- Commencez pas OK ? On ira l-bas tous ensemble, comme
a si on se fait attaquer on se fera manger tous les trois
!

Erik est ravi :

- Super ide.

Je m'impatiente un peu :

- On mange un fruit et on n'y va ? On verra demain pour
le feu...

Le soir commence  tomber, et le ciel revt un panel de
couleur vraiment superbe. J'ai presque envie d'escalader
la coupole principale pour voir au dessus des arbres. Mais
plus que pour observer le couchant, cela m'inspire pour
avoir une vue plus claire d'o nous nous trouvons. Toutefois
si je remets au lendemain cette escalade dans un premier
temps, jugeant risqu de me casser la figure en montant
alors qu'il fait dj sombre et que je ne verrais sans doute
pas trs loin, Erik fait justement remarquer qu'au contraire
cela nous permettrait de distinguer des lumires dans la
nuit. Ils m'aident alors  grimper sur le dme le plus petit,
et par suite de l je parviens  me hisser sur l'un des
deux accols au plus haut. Je ne suis pas encore suffisamment
haut pour dpasser la cime des arbres, mais j'ai bon espoir
de parvenir  grimper sur le principal qui, de ses deux
ou trois mtres de plus, devrait convenir. C'est moins vident
que la premire partie de l'ascension et je dois m'y reprendre
 deux ou trois fois, glissant en clatant de rire contre
le mtal lisse sans pouvoir trouver  quoi me retenir, avant
de russir  m'accrocher finalement sur un rebord au sommet.
Rebord se rvlant celui d'une parabole encastre dans le
haut du dme. Celle-ci n'est pas compltement fixe, elle
semble pouvoir pivoter sur des vrins, ou tout autre mcanisme
la soutenant.

Le paysage est magnifique, des reflets du soir aux premires
toiles apparaissant, tout semble si pur. La fort s'tend
 perte de vue, et on distingue clairement le relief sous
le manteau d'arbre. Mais l'horizon n'est pas si loin, et
nous nous trouvons au centre d'une sorte de cirque, entour
d'une barre rocheuse en dessinant le pourtour. Le tapis
vert de la jungle s'tale sur le fond lgrement ovode
d'une immense coupelle, qui doit faire  vue d'oeil plus
de cinquante kilomtres de rayon, peut-tre cent, et dans
laquelle nous semblons nous trouver en plein centre. Difficile
de trouver qu'elle direction serait la meilleure. J'ai du
mal  croire que je n'ai jamais vue d'image satellite d'une
telle formation, qui doit sans nul doute tre du plus bel
effet vu de l'espace. Nous devons nous trouver en plein
centre de l'Amazonie,  moins que la jungle africaine n'offre
de mme paysage. Mais quoi qu'il en soit il nous faudra
atteindre cette barre rocheuse avant de pouvoir sortir d'ici.
Je reste pensif, regardant les toiles apparatre. Comment
ces btiments ont-ils t construits ? Il n'y a aucune trace
de route. Par voie arienne, sans doute, un poste d'observation
de la faune et la flore loin de toute civilisation.

Erik et Naoma me sortent de mes penses en me demandant
ce que je vois. La descente est un peu plus ardue que la
monte, mais en se laissant glisser le long de la paroi
pour atteindre le dme infrieur, cela se passe plutt bien.
Une fois  leur niveau, je leur explique la situation, puis
nous rflchissons par o partir :

- Il nous faudra prendre une direction au hasard, j'en ai
peur...

- En observant le ciel demain, nous pourrions peut-tre
voir d'o viennent les nuages, ce qui indiquerait la direction
de la cte ?

La proposition de Naoma est sduisante, mais il n'empche
que les ctes peuvent se trouver  plusieurs centaines de
kilomtres d'ici. Erik est moyennement convaincu.

- Mouais, cela peut nous mener loin, ce serait plus pratique
si nous voyions un avion ou quelque chose comme cela. Nous
pourrions remonter l-haut un peu plus tard, pendant la
nuit noire. Peut-tre aurons-nous plus de chance d'apercevoir
les lumires d'une ville dans le ciel nocturne.

Nous acquiesons  la proposition d'Erik, mais dans un premier
temps nous retournons tous dans les btiments pour l'exploration
du sous-sol. La porte d'accs  ce qui doit tre l'escalier
ou l'ascenseur pour le sous-sol est toujours ferme, le
dtecteur ne fonctionnant pas, et les rares prises  sa
surface sont insuffisantes pour que nous puissions tenter
de la forcer. Il nous reste ces deux trous dont nous distinguons
 peine le fond environ trois mtres plus bas. Je suis perplexe
quant  ce que nous pourrons voir l-bas dessous.

- a m'a l'air bien sombre, nous n'y verrons rien, mme
pas pour allumer, ne devrions-nous pas trouver une lampe,
ou peut-tre attendre de parvenir  faire du feu ? a me
fait penser qu'on aurait d rentrer les lzards, si a se
trouve un autre prdateur va nous les voler.

- Oui nous les rentrerons tout  l'heure, mais j'aimerais
quand mme descendre, il y a peut-tre un tunnel ou une
issue.

- Tu penses vraiment ?... Bof, si tu le dis, allons-y alors.

Je me lance donc... Sans grand succs. Je comptais m'agripper
au rebord et me laisser tomber une fois pendu, pour limiter
la hauteur de chute, mais peine perdue. Un plateau, une
plaque mtallique, glisse sous mes pieds lorsque je m'engage
sur le vide. Vraisemblablement un ingnieux systme d'ascenseur
qui explique l'inutilit d'une protection contre une chute.
Le rebord doit tre parsem de capteurs qui, dtectant une
prsence, actionnent l'avance du plateau. Je m'extasie
devant ce systme, Erik est plus terre  terre :

- Oui c'est trs cool mais comment on descend avec ce truc
?

- Il doit certainement y avoir un capteur ou un bouton.

Mais, malchance, si cette commande existe, elle nous est
reste introuvable. Que ce soit sur un trou comme sur l'autre,
nous avons saut, tent de bloqu la plaque avec les barres
de fer, sommes monts tout trois dessus, mais toujours le
plateau se glissait avant nous, et ne louvoyait que lgrement
face  nos assauts. Il ne semble maintenu en quilibre par
aucun mcanisme visible, seulement un puissant champ magntique,
ou un quivalent, le stabilise. Je reste perplexe :

- Il doit bien y avoir un moyen, une cl, une commande bon
sang !

Naoma a une ide :

- Peut-tre avec les bracelets ?

- Pas bte, mais perso je ne me risquerais pas  mettre
ces trucs, je prfre encore bouffer du lzard cru.

Erik s'nerve un peu :

- C'est quand mme pas croyable, il y a bien un moyen !

En tous les cas si ce moyen existe, les deux heures suivantes
passes  chercher un poste de commande, un interrupteur
ou un quelconque disjoncteur, ou encore un moyen autre pour
bloquer ces plateaux ou les actionner, ne nous permirent
pas de le trouver.

Une dernire tentative de faire du feu, solde bien entendu
par un nouvel chec, nous rentrons le reste des fruits et
les prises de chasse  l'intrieur, puis, la nuit tant
maintenant profondment noire, et le ciel dgag, je dcide
de remonter sur le toit, en qute de quelques lumires de
civilisation. C'est peu convaincant. La nuit semble si pure,
c'est vraiment un lieu privilgi pour l'observation des
toiles, et c'est plus  leur lumire que je me consacre
 dfaut d'en trouver  l'horizon. J'ai du mal  croire
que nous n'ayons install de tlescope par ici, le ciel
est d'une puret extrme. Plus jeune, enfant mme, j'avais
une passion pour l'astronomie, les plantes, les autres
mondes, tout cela me fascinaient. Mais j'ai beaucoup oubli
et je suis dans l'incapacit totale de reconnatre la moindre
constellation, pas mme la grande ourse, pourtant si simple
 trouver. Toutefois cela indique sans doute que nous somme
dans l'hmisphre sud, et explique que le ciel me soit si
tranger. Je contemple nanmoins de longues minutes la douce
trane de la Voie Lacte, que j'ai rarement vue aussi belle,
avant qu'Erik et Naoma ne m'interpellent, impatients. Je
les rejoins.

- Je n'ai absolument rien vue, pas une seule lumire, mme
un semblant. Le ciel en est magnifique, d'ailleurs, mais
je n'ai reconnu aucune constellation,  mon avis nous devons
nous trouver dans l'hmisphre sud.

Erik n'est pas convaincu.

- Mouais... Tu devrais terminer ton histoire, Naoma...

- Oui tu as raison.

- Nous devrions plutt aller nous coucher, non ? Il est
srement tard et il faudra bien demain que nous trouvions
comment faire du feu pour avoir autre chose  manger que
ces fruits.

- Allons dans les tubes, ils sont assez confortables, et
de plus je pourrai continuer une peu l'histoire.

Jour 132
--------



Une fois tous trois confortablement allongs, Naoma reprend
son rcit :

" Une fois la visite de sa maison termine, Bakorel nous
emmena dans une nouvelle pice aux murs recouverts de graphitis,
d'inscriptions, de dessins. Il se mnagea un espace vierge
en effaant une partie du mur, et avec une sorte de bout
de roche, une sorte de craie, commena  dessiner. Il dessina
deux cercles, sur le premier rajouta un carr avec une flche
et nous fit comprendre que a reprsentait l'endroit o
nous nous trouvons. Ensuite il sembla nous demander si nous
venions de l'autre cercle. Erik me suggrea que Bakorel
pensait que nous venions d'une autre plante. Peut-tre
avait-il toujours t sous terre, ou peut-tre n'avait-il
jamais vue de noirs, car c'est vrai que moi et Erik avions
la peau de couleur, et nous n'avions vue que des personnes
blanches ici.

- Tu crois qu'il est n ici et n'a jamais mis les pieds
dehors ?

- En tous les cas a en a l'air.

Je tentais alors de mimer  Bakorel que nous ne venions
pas d'une autre plante, mais que nous venions d'en haut,
de la surface. J'essayai aussi d'indiquer que c'est l que
nous voudrions retourner. Je fus tonne quand il employa
le terme "sortir", mais Erik m'expliqua qu'il lui avait
appris quelques mots de vocabulaire. Bakorel tait perplexe
et il tenta de nous dissuader en rptant que sortir galait
mort. Bakorel semblait trs curieux, et ensuite il crit
son nom sur le tableau, dans une langue qui devait srement
tre de l'hbreu, la mme que celle sur les cahiers que
tu avais trouvs, puis nous demanda d'crire nos noms. J'cris
"Naoma" et "Erik", et il regarda nos deux noms d'un regard
surpris. Sans doute s'attendait-il  ce que nous utilisions
le mme alphabet que lui. Alphabet qu'il sembla ensuite
crire, tout comme il crit les chiffres de zro  neuf.
Je fis de mme  mon tour et je fus trs impressionne par
sa capacit  retenir et  prononcer correctement l'alphabet
anglais. Nous continumes ce jeu en prononant et crivant
des mots communs, parfois assorti d'un dessin. Il tait
beaucoup plus fort que moi pour la mmorisation. Et il semblait
bien ne jamais avoir rien connu d'autre que la vie dans
ces btiments souterrains, car il ne connaissait pas ce
qu'est un arbre, une voiture, un lapin... Nous arrivmes
 bout de la patience d'Erik aprs avoir vainement tent
de lui demander son ge, mais il ne comprit pas la notion
d'anne, je ne suis mme pas sure qu'il comprennait ce qu'tait
le Soleil dans mes dessins tentant d'expliquer le tour que
fait la Terre autour de celui-ci.

Bref nous cessmes ce petit jeu et Erik revint sur notre
volont de remonter  la surface. Bakorel semblait refuser
et Erik et moi partmes seul  la recherche d'une issue
pour sortir d'ici. Mais toutes les issues taient verrouilles.
La zone tait vraiment condamne et expliquait pourquoi
Bakorel est tranquille ici, il avait d trouver un moyen
d'y accder alors que tous les autres pensaient que la zone
tait compltement inaccessible. Erik m'expliqua qu'il devait
persister une conduite de ventilation non obstrue, et nous
entreprmes ds lors de trouver un moyen de nous glisser
dans l'une d'elle dont nous avions trouver l'ouverture dans
le couloir prs de l'ascenseur. Elle tait haute et Erik
me fit la courte chelle m'aider  parvenir jusqu' la grille.
Mais impossible de l'ouvrir, celle-ci tait si solidement
fixe qu' mains nues nous n'avions aucune chance de la
retirer.

Bakorel nous regardaient d'un air amus, et se dcida enfin
 nous appeler pour nous indiquer son moyen d'accs. Et
je crois qu'il nous aurait fallu des jours ou des semaines
pour parvenir  le dnicher, et surtout en comprendre le
fonctionnement. Il nous fallut dans un premier temps dbloquer
puis ouvrir une lourde porte, et nous aidmes Bakorel 
la pousser puis  la refermer. Nous arrivmes dans un couloir
non clair o je tins le bras de Bakorel pour le suivre.
Il compta tout haut en anglais pour nous indiquer le nombre
de pas  effectuer. Il en profita pour apprendre  compter
de dix  vingt, il fallait dix-neuf pas. Il sauta alors
pour s'accrocher  une chelle escamotable qui descendit
sous son poids. Nous montmes avec lui et il fallut ensuite
pousser une plaque avec une poigne pour arriver dans un
conduit. Une fois tous rentrs, il referma l'accs. Le conduit
tait suffisamment large pour que nous puissions nous y
dplacer  quatre pattes. Il tait bord de multiples tuyaux
et fils, et plus qu'une conduite d'aration il devait tre
un moyen de maintenance pour rparer ou intervenir quand
il y avait un soucis au niveau des cbles.

Nous avanmes pendant dix  quinze minutes avant d'arriver
 une paroi.  mesure que nous avancions il faisait de plus
en plus chaud. et la paroi, si elle n'tait pas brlante,
tait quand mme trs chaude. Nous entendmes des bruits
de machines, et parfois mme je crus distinguer des voix.
Alors commena la partie prilleuse. Cette paroi tait en
ralit une porte, ou plus exactement un bouchon, que Bakorel
poussa le long du conduit jusqu' ce qu'une lumire rouge
vive nous claira par l'ouverture qu'il avait rvle sur
le bas de la conduite. Les cbles et les tuyaux taient
sectionns  ce niveau, et cela sans doute suite  l'isolement
de la zone. Il restait juste un fil dans une rainure, srement
faite par Bakorel, qui devait tre l'arrive d'lectricit
qu'il avait rtabli. Bakorel se glissa dans l'ouverture
et se suspendit alors aux rebords, celle-ci n'tant que
sur la partie centrale de la conduite. Nous comprmes qu'il
passait ainsi de l'autre ct de la paroi.

Autant ce passage ne me faisait pas peur en imaginant le
faire au dessus d'un couloir avec trois mtres de hauteur
sous plafond, autant la dcouverte du contrebas me refroidit.
Je devrais plutt dire rchauffer pour tre exacte, aux
vues des immenses forges qui parsmaient la salle gigantesque
qui se dvoilait sous moi. Plusieurs dizaines de mtres
plus bas, peut-tre trente ou cinquante mtres, des centaines
d'hommes s'affairaient  manier les bacs remplis d'acier
en fusion qui taient dverss dans les moules. Je ne distinguais
pas clairement ce qu'il se fabriquait ici, le champ de vision
tant rduit par les maints conduits et barres de fer traversant
la salle et soutenant toute la structure. Mais c'tait sans
doute tout cet enchevtrement qui permettait que personne
ne remarqut Bakorel. Erik me poussa finalement, s'impatientant
:

- Alors ! Tu avances !

- Mais, c'est norme, je... Il y au moins cinquante mtres
 de vide !

- coute, il est pass lui non, ou alors laisse moi ta place
!

Je pouvais difficilement faire marche arrire, tant physiquement
que pour mon honneur, et je me lanais dans le passage.
Ce n'tait pas si facile, et sans l'aide de Bakorel je ne
sais pas si j'y serais arrive. Il m'indiqua, tout en me
tirant, que je pouvais m'accrocher aux cbles pour faciliter
ma remonte. Erik arrivant je lui indique de faire de mme
et nous voil tous les trois de l'autre ct... Erik admis
quand mme que le tout tait plutt impressionnant,  mon
grand tonnement il s'excusa mme :

- Excuse-moi Naoma, j'admets que j'ai moi aussi eu quelques
secondes d'hsitation avant de me lancer.

Bakorel nous fit alors signe de ne pas faire de bruit, et
nous le suivmes silencieusement en jetant un coup d'oeil
rapide chaque fois qu'une petite ouverture nous permettait
d'observer ce qui se trouvait en-dessous. Nous passmes
ainsi par-dessus multiples autres grandes salles ou travaillaient
des centaines ou peut-tre des milliers d'hommes. Une chelle
nous amna ensuite dans des quartiers plus calmes, puis
de nouveau de grandes salles. Dans ces dernires il me sembla
voir une fabrication de galettes, telle que nous avions
pour nos repas en cellule. C'tait d'ailleurs tout prs
d'ici que Bakorel nous demanda de l'attendre. Il descendit
dans l'un des couloirs au moment ou personne ne passait
et prit soin de refermer l'accs. Erik me demanda alors
de me mettre sur le ct pour qu'il tentt de se glisser
prs de moi et discuter doucement, je lui fais pas de mon
tonnement :

- Tu as vue toutes ces salles ? C'est fou, mais que fabriquent-ils
?

- Dans les dernires salles j'ai vue qu'ils en sortaient
des galettes...

- Oui mais celle d'avant ? Les premires ? La forge et 
celle d'aprs ? C'est dingue toutes ces installations ici
sous terre, comment personne ne peut-il tre au courant
?

- Aucune ide, on dirait comme une communaut indpendante,
c'est peut-tre une secte,  moins que l-haut  la surface
nous soyons tous mens en bateau depuis des annes et qu'il
existe une sorte de socit secrte souterraine...

- Mais c'est impossible, avec les appareils modernes, les
radars et tout, et mme le bruit, ce ne doit pas tre dur
 trouver, on arrive quand mme  dtecter des nappes de
ptrole  des kilomtres sous la surface !

- Tu as raison, mais Ylraw disait que ces hommes avaient
des entres dans les gouvernements et les sphres du pouvoir,
peut-tre qu'ils aident  garder tout ces installations
secretes.

- Bakorel semblait dire que c'tait dangereux de sortir,
tu crois que nous ne pourrons pas partir d'ici ?

- Je n'en sais rien, peut-tre l'a-t-on juste tellement
mis en garde qu'il n'a mme pas tenter de sortir. Mais c'est
aussi trs trange, nous n'avons vue aucune femme ou enfant
depuis notre arrive, dans les forges je veux bien, mais
mme dans les usine de nourriture il n'y en a pas.

- a a l'air trs grand, peut-tre sont-elles dans d'autres
sections, celles qui fabriquent les habits par exemple.

- Oui c'est possible, il faudra que nous demandions  Bakorel.
Qu'est-il all chercher, d'ailleurs, t'a-t-il dit ?

- Non il m'a juste fait signe de rester ici et d'attendre
sans faire de bruit, du moins c'est ce que j'ai compris,
puis il est descendu.

Nous parlmes encore quelques instants de diverses autres
choses, de cet attention que Bakorel avait de ne pas gaspiller
de l'eau, pourtant l'eau ne devait pas faire dfaut si profond,
et ces combinaisons tranges recouvertes de ce tissus qui
permet de se laver, puis chacun partit dans ses penses,
silencieusement... J'tais si triste de ne plus t'avoir
 nos cts, si triste que cette histoire, qui tait finalement
la tienne, tout d'un coup ne ft plus ton affaire... Je
me disais que je devrais poursuivre ton rcit, mais que
je ne savais pas trop comment faire pour retrouver la premire
partie que tu avais dj crite. Je fus tire de mes rvasseries
par des cris et du vacarme. Erik repassa derrire moi au
cas ou il fallut repartir en arrire. Il ne fallait pas
tre claustrophobe dans ces conduites, je crois que je ne
serais mme pas parvenue  me retourner pour rebrousser
chemin, il me faudrait reculer.

Tout d'un coup les cris se firent plus proches, et des personnes
arrivrent en courant de la direction vers laquelle tait
partie Bakorel. Bakorel qui ne tarda pas  passer en courant
juste en-dessous sans s'arrter, suivi de cinq ou six hommes
le poursuivant. Je crus comprendre qu'il me fit signe de
partir en arrire, mais je n'en tait pas sre. Mais Erik
tait d'accord avec moi qu'il tait plus prudent de retourner
dans la cachette de Bakorel, endroit o il serait le plus
susceptible de le retrouver. Nous parcourme donc le chemin
inverse. Au dbut la multitude de croisements et de bifurcations
commencrent  nous perdre. Je commenai  m'affoler un
peu  l'ide d'tre compltement dsoriente et loin du
bon trajet. Heureusement grce au bruit des forges nous
parvenmes  retrouver le parcours. Une fois le chemin de
retour plus facile  suivre, nous observmes plus prcisment
les salles sur lesquelles nous passions. Il y avait bien
deux salles de fabrication de galettes, une autre o je
n'arrivais pas  distinguer  quoi s'affairent les hommes,
plusieurs couloirs et salles vides, et enfin les suffocantes
et bruyantes forges proches de l'entre de la cachette.
J'avais toujours un peu d'apprhension  me suspendre dans
le vide, et je manquai de crier quand une de mes mains glissa
un peu, mais je parvins sans trop de mal  passer de l'autre
ct. Erik me conseilla de ne pas refermer derrire nous,
ce passage tant srement la seule issue pour Bakorel. C'tait
aussi trs compliqu pour arriver jusqu' la cachette, car
nous tions alors dans le noir. Mais finalement nous retrouvmes
l'chelle escamotable et retournmes attendre Bakorel tapis
dans un coin, au cas o quelqu'un d'autre que Bakorel n'arrivt
jusqu'ici.

Nous attendmes plusieurs heures, puis, finalement quelqu'un
tenta d'ouvrir la lourde porte. Erik avait tudi le mcanisme
actionnant l'ascenseur, qui aurait pu tre une sorte de
sortie de secours, mais ce fut inutile car c'tait bien
Bakorel qui arriva souriant les bras et les poches chargs
de bouteilles et de galettes. C'tait sans doute de cette
faon qu'il rcuprait les complments pour fabriquer ses
propres galettes. Mais ce soir, c'tait repas de ftes,
et nous emes droit  une demi galette encore un peu chaude
comme festin !

Avant de nous coucher, je parlai encore plusieurs heures
avec Bakorel, pour nous amuser un peu, apprendre de nouveaux
mots, mais aussi pour lui poser plein de questions. Je croyais
comprendre que les grosses forges servaient  fabriquer
des avions et des armes. Bakorel comptait le temps en nombre
de cycles de sommeil, et cela fait plus de quatre mille
cycles qu'il comptait, et il pensait que cela faisait huit
mille cycles qu'il tait n. Si un cycle faisait  peu prs
un jour, il avait donc aux alentours de vingt-deux ans,
ce qui semblait correspondre, mme si je lui aurais donn
trois ou quatre ans de moins. Il s'tait cach ici avec
sa mre avant qu'elle ne se ft attrape, puis emmene et
peut-tre tue par ces hommes. Il n'y avait pas de femme
ni d'enfant ici, ceux-ci taient tous ailleurs, je ne saisis
pas trs bien o... "

Je me suis endormi alors que Naoma raconte ses dernires
dcouvertes avec Bakorel. Au petit matin elle me dit avoir
arrt de me parler quand elle s'est aperu que je ne rpondais
plus  ses questions pour savoir si j'coutais ; elle m'a
alors fait un bisous sur la joue avant de s'endormir  son
tour.

C'est Erik qui nous rveille de bon matin, avec sa finesse
habituelle. Je me suis rveill plusieurs fois dans la nuit,
inquiet, et ce n'est que tard que je me suis rellement
endormi. Erik est toujours un peu distant, et je crois qu'il
se mfie encore, ou n'est pas des plus joyeux de se retrouver
je ne sais o perdu avec nous. Je ne sais pas encore grand
chose de sa vie, de ce qu'il faisait avant, s'il a des enfants,
s'il avait une copine... Naoma a un peu peur de lui je crois,
elle ne lui fait non plus pas totalement confiance, malgr
le temps qu'ils ont pu pass tous les deux quand j'tais
mort, enfin presque mort je pense, puisque je suis toujours
ici...

- Debout, j'ai fait du feu.

- Tu as russi ! Cool.

- Mais on ne va quand mme pas manger un lzard ou un rat
grill au djeuner !

- Tu fais comme tu veux moi j'ai faim !

Nous rejoignons Erik, il a dj install un petit montage
pour faire griller un lzard. Il a install le feu dans
l'entre,  l'extrieur, comme cela le feu sera protg
en cas de pluie.

- On devrait peut-tre tenter de faire pousser du bl, je
pourrai ensuite faire de la farine et du pain.

- Oh oui ! Du bon pain comme tu faisais  la boulangerie
!

- Pourquoi pas creuser une rivire et construire un moulin
tant que vous y tes, je n'ai pas envie de passer ma vie
ici moi.

- pfff.

- Mouais, en attendant je ne sais pas comment nous allons
partir, il nous faudra sans doute aller jusqu' la barre
rocheuse, et le voyage prendra plusieurs jours, peut-tre
mme des semaines  travers cette jungle.

- C'est vrai.  moins que l'on arrive  faire marcher ces
tubes.

- Ces tubes ? Qu'est ce que tu veux dire ? Ces tubes permettent
de se dplacer ? Ce sont des tlporteurs ?

- Tiens mange du lzard. Naoma, continue de lui raconter,
il bosse dans l'informatique aprs tout, si a se trouve
il trouvera comment ces trucs marchent.

Naoma accepte finalement de manger aussi un bout de lzard,
pendant qu'Erik prpare un des gros rats. Elle me rappelle
les deux trois lments qui n'taient pas trs clairs juste
avant que je m'endorme, et continue l'histoire :

" Bakorel nous prpara un coin pour dormir dans sa chambre,
et il me gta particulirement en me donnant le meilleur
lit. Il n'etait pas forcment trs confortable, mais j'tais
tellement fatigue que je m'endormis en quelques secondes.
Je ne sais pas combien de temps je dormis, mais quand je
me rveillais j'tais toute seule dans la pice. J'eus d'abord
un peu peur et je me prcipitai au dehors, mais je fus rassure
de retrouver Erik et Bakorel en pleine discussion dans la
salle d'criture. Bakorel me tendit un bout de galette et
un verre d'eau, et Erik me rsuma la situation.

- Il y a bien un moyen de remonter, et il semble qu'il y
soit dj all, ce que je ne comprends pas trs bien. Toujours
est-il qu'il connat le chemin et peut nous aider  arriver
 la surface. Mais c'est trs long et il nous faudra au
moins deux jours entre tous les conduits et les chelles.
Il semble connatre la structure des btiments par coeur,
c'est impressionnant, il sait tous les endroits o il y
a un danger, o il faut faire attention, enfin... Il nous
faut juste prendre de quoi manger pour arriver l-haut.

- OK.

J'aurais bien demand s'il tait possible de se laver les
cheveux, mais je pense qu'Erik l'aurait mal pris.  dfaut
je demandai  Bakorel s'il savait combien de temps nous
pouvions conserver les combinaisons sans les changer. J'tais
un peu gne de lui expliquer que nous faisons nos besoins
dedans, mais il n'eut pas l'air d'en tre tonn le moins
du monde, et il me montra alors qu'aux bouts des manches
il y a de minuscules petits points de couleurs bleus et
rouges, et qu'une fois tous ceux-ci  rouge, il fallait
changer ou vider la combinaison. De plus il semblait indiquer
qu'en sus de ces indicateurs, il existait une sorte de pression
sur le ventre quand la combinaison tait pleine. Je tentais
d'tre subtile en lui demandant si la combinaison pouvait
servir  se laver les cheveux, et je fus surprise quand
il m'indiqua qu'il suffisait d'tirer le col pour que cela
devienne une capuche et lave les cheveux par la mme occasion.
Je fus impressionne de l'efficacit de cette sorte de shampoing,
mes cheveux en ressortirent plus propres que jamais. Je
compris alors que je pouvais faire de mme pour me laver
les mains, juste tirer la combinaison pour les glisser
 l'intrieur.

Dpart
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Mais nous ne perdmes pas de temps, et une fois un peu de
nourriture emballe, nous nous prparmes  partir. Erik
s'inquita quand mme que nous n'avions pas d'eau, mais
Bakorel avait heureusement quelques pain d'eau qui taient
une vrai merveille pour transporter de quoi boire facilement.
Nos paquetages prts, nous reprmes le chemin de la veille
pour sortir. J'tais toujours ptrifie par cette sortie
au niveau des forges, et il ne faudrait pas que je fisse
ce passage souvent si je ne voulais pas mourir d'une crise
cardiaque.

 marcher  quatre pattes en permanence je compris rapidement
qu'il nous fallt deux jours, c'tait trs prouvant ; je
me demandai comment faisait Bakorel qui se promnait dans
ces couloirs depuis plus de dix ans ! Heureusement que tout
se passa plutt bien, nous avanions doucement mais ne faisions
que de rares et courtes pause. Par contre nous traversions
toujours et toujours les mme enchanement de couloirs,
de salle de fabrication de combinaisons, de galettes ou
de je ne sais encore trop quelles armes dont parlait Bakorel.
Aprs cinq ou six heures, nous nous arrtmes enfin pour
manger et nous reposer un peu.

Erik et Bakorel ne me laissrent pas plus d'une demi-heure
de pause, nous repartmes. Mes genoux me faisaient horriblement
souffrir, je ne savais pas si je pourrais tenir trs longtemps.
La combinaison avait beau amortir un peu, ce n'tait pas
tellement le frottement mais juste le poids du corps qui
fatiguait. Je bnissais les passages o nous devions monte
une chelle, permettant de se dgourdir les jambes et de
s'tirer un peu. Nous nous attardmes quelques instant au-dessus
d'une salle o une trentaine d'hommes s'entranaient au
maniement de l'pe. Sans doute de ceux qui nous avaient
emmen ici. Mais combien d'hommes y avait-il dans ces sous-sols
? Je profitais d'une nouvelle pause quelques heures plus
tard pour le demander  Bakorel. Il lui fallut quelques
temps pour m'expliquer le principe de la multiplication,
qu'il dcrit en reprsentant des petits groupes virtuels
sur le mur. Finalement il estimait, si j'ai bien compris,
entre dix mille et trente mille le nombre d'habitants, ce
qui me parut norme. Peut-tre n'tait-ce plus justement
qu'entre mille et trois mille, comme le pensait Erik. Mais
en y rflchissant s'il fallait fabriquer la nourriture,
les combinaisons, et toutes leurs usines et forges pour
les armes et les avions, c'tait peut-tre cohrent. Il
me paraissait juste incroyable qu'il y eut dix mille, voire
mme trente mille personnes qui vivaient cachs sous le
sol depuis des dizaines d'annes.

Nous continumes notre avance, et nous arrtmes pour le
soir, autant qu'il pt y avoir un soir au milieu des lumires
artificielles, aprs tre monte  des chelles pendant
sans doute prs d'une heure. J'avais les bras en compote.
Je ne sais pas combien de centaines de mtre nous avions
mont. Bakorel nous avait emmen dans un petit recoin un
peu plus large, ou il faisait un peu plus chaud, pour la
nuit. Je tentais de lui demander la distance entre sa cachette
et ici, et entre ici et la surface. Il m'indiqua tout d'abord
son unit de mesure, quelque chose qui ne devait pas faire
loin d'un pied, soit de l'ordre de trente-trois centimtres.
En utilisant cette mesure, nous avions mont environ six
cent mtres dans la journe, et je fut heureuse d'apprendre
qu'il ne nous restait que quatre cent mtres pour le lendemain.

Je dormis mal, trs mal, inquite et rveille au moindre
bruit qui rsonnait dans la conduite. Je ne savais pas trop
s'il y avait des btes qui couraient, ou des insectes, mais
rien que d'y penser j'en avais la chair de poule. Bakorel
semblait dormir profondment, et je n'entendis pas Erik,
mais quand Bakorel se rveilla finalement et que nous mangemes
un bout, au vu de sa mauvaise humeur, pas tellement qu'il
n'en eut pas d'habitude, mais  ce moment d'autant plus,
je me dis qu'il n'avait pas d lui non plus faire de si
beaux rves. Le djeuner fut frugal mais ces galettes tenaient
bien au corps.

Nous ne tranmes pas et reprmes rapidement notre route.
La conduite changea, elle tait dsormais circulaire et
non plus rectangulaire, et plus troite. Cette nouvelle
forme ne me gnait pas encore trop mais Erik avait plus
de mal. D'autre part le bruit tait beaucoup plus fort quand
nous nous dplacions et nous devions stopper au moindre
signe suspect. J'en regrettais presque la premire journe.
Et les tracas ne s'arrtrent pas l, aprs deux ou trois
heures, Bakorel sembla perdre un peu son orientation et
nous fmes plusieurs fois marche arrire face  des culs
de sac. De toute vidence il ne reconnaissait plus le chemin,
ou celui-ci avait chang depuis son dernier passage. Il
nous demanda finalement de l'attendre, lui seul aurait plus
vite fait d'explorer les diffrentes possibilit pour retrouver
la voie.

Cette nouvelle pause ne me dplut pas, et je m'endormis
mme avant le retour de Bakorel. Il confirma qu'il y avait
bien eut un changement dans la configuration des conduites,
et que si nous dsirions continuer il nous faudrait traverser
rapidement quelques couloirs, o le danger guettait, avant
de retrouver plus tard la suite du chemin. Nous n'tions
pas monts jusqu'ici pour nous arrter, et de toute faon
nous voulions cote que cote ressortir au grand jour.

J'eus trs peur, traverser ses couloirs, me cacher le coeur
battant dans une salle ouverte au hasard quand des hommes
approchaient, courir vite et silencieusement en longeant
le mur d'une salle remplie de personnes travaillant sur
des sortes d'ordinateurs, et enfin monter sans bruit le
long d'une chelle couinant au moindre mouvement brusque.
J'esprais de tout mon coeur qu'il ne faudrait pas qu'on
retournt l-bas !

La suite fut plus simple, au moins les premires heures,
et on voyait  l'tat des installations que nous arrivions
dans des parties plus anciennes, beaucoup plus anciennes.
Je tentai de demander  Bakorel l'ge de ces btiment, en
lui faisant l'analogie entre son ge de huit mille jours,
et en lui demandant l'quivalent pour tout ce qui nous entourait,
il me rpondit qu'il pensait que cette structure avait entre
vingt mille et trente mille jours, ce qui faisait  peu
prs soixante  quatre-vingt dix ans. Je ne trouvais pas
dment qu'une telle structure puisse avoir t commence
au dbut du sicle, enfin, au dbut du sicle dernier, et
qu'il eut fallu toutes ses annes pour en faire un si gros
complexe abritant vingt mille personnes. De plus il semblait
rajouter, mais je ne suis pas sre d'avoir bien saisie,
que depuis quelques mois tout tait plus rapide, qu'ils
fabriquaient plus d'avions, alors qu'avant c'tait plus
tranquille. Il mimait plutt bien et il m'amusait  me reprsenter
l'ouvrier qui travaillait sur un avion puis passait plusieurs
jours  ne rien faire, puis le mme ouvrier qui mourrait
dsormais sous la charge de travail. Il allait donc sans
doute se passer quelque chose dans peu de temps...

Nous avancions et grimpions tout le reste de la journe,
mais j'tais puise et nous n'allions pas assez vite pour
Bakorel qui nous rprimandait de vouloir faire des pauses.
Mais je ne me sentais pas  l'cart dans la mesure o s'il
ne disait rien, Erik n'avait pas l'air mcontent de s'arrter
de temps en temps. Et pour terminer Bakorel dcida alors
de faire une nouvelle coupure de sommeil, remettant au lendemain
l'arrive en surface. Je dormis mieux cette nuit l, sans
doute plus par fatigue que par le fait que je me sentais
plus rassure.

Nous emes encore trois bonnes heures de monte le lendemain
matin, mme si j'avoue ne plus avoir alors trs bien la
notion du temps. Sur la fin Bakorel paraissait de plus en
plus stress. Nous faisions une pause pendant laquelle nous
mangemes un peu et surtout pendant laquelle il nous expliqua
qu'il n'y avait plus de conduites qui nous permettaient
d'avancer tranquillement. Nous devrions emprunter les couloirs,
et, naturellement, affronter les dangers associs. Je reconnaissais
facilement la faon dont il disait que c'tait dangereux,
car il mimait alors avec une tte bizarre en la laissant
pendre sur le ct, la langue tire, les yeux mi-clos. Bref
nous nous retrouvmes dans les couloirs, ce qui me rendit
extrmement nerveuse, sursautant au moindre bruit. Nous
marchmes pourtant sans encombre jusqu' un premier ascenseur,
qui nous permit de gravir une dizaine de niveaux rapidement.
Malheureusement  l'ouverture des portes des personnes marchaient
dans le couloir, et Bakorel commanda rapidement la redescente
d'un niveau en se cachant derrire moi et Erik, qui tournons
le dos, en esprant que les hommes n'y verraient rien, dans
la mesure o nous portions des combinaisons similaires aux
leurs. Nous attendmes quelques secondes au niveau infrieur
et remontmes, et la voie libre marchmes rapidement jusqu'
un second ascenseur. Mais Bakorel ne l'utilisa pas aprs
un rapide coup d'oeil et nous le suivmes jusqu' trouver
une salle vide dont la porte tait ouverte ; Bakorel entra
et nous le suivmes. Il ferma la porte et nous indiqua alors
qu'il y avait quelques ascenseurs avec une camra, il fallait
donc faire attention. Il dit qu'il y avait beaucoup de camras
aussi dans les couloirs, mais que la plupart taient casses.
Par contre celle des ascenseurs l'taient plus rarement.
Il nous expliqua aussi que nos combinaisons taient normales
et que tout le monde en portait ici, par contre notre visage,
je pense qu'il voulait dire notre couleur de peau, n'tait
pas normale. Il tait vraiment trs fort pour mimer tout
ces messages, et au passage apprendre quelques mots de plus.
Je pense qu'il t'aurait plu.

Une fois ces claircissement faits, Bakorel jetta un oeil
au dehors et nous repartmes. Il nous fit trottiner dans
plusieurs couloirs,  croire qu'il connaissait tout par
coeur, puis nous dmes monter un plan inclin pendant un
bon moment. Mais soudain une voie se fit entendre derrire
nous, nous avions t reprs ! Bakorel nous cria "sortir
!  Sortir !". Sans doute voulait-il que nous courrions du
plus vite que nous pouvions. Courir en monte n'est pas
chose aise et les hommes  nos trousses semblaient entrans.
Heureusement que nous avions un peu d'avance car ceux-ci
gagnaient du terrain. Cette avance nous permit, au dtour
de quelques autres couloirs, de prendre plusieurs intersections
et finalement entrer dans une salle sombre pour nous cacher.
J'esprais de tout mon coeur que ces hommes auraient perdu
notre trace. Nous restmes de nouveau plusieurs minutes
sans dire mot,  l'afft du moindre bruit. Mais ce ne fut
pas de l'extrieur que vint le danger, mais de la salle
mme quand la lumire s'alluma et que nous comprmes tre
dans une salle de repos. Un homme tait en train de se rveiller.
Fortuitement avant qu'il ne le fut compltement nous quittmes
discrtement les lieux et reprmes notre marche. Nous trouvmes
enfin un nouvel ascenseur, Bakorel semblait satisfait et
nous montmes encore de cinq niveaux.

Mais ce fut l que les choses se compliqurent, quand les
portes s'ouvrirent, trois hommes nous faisaient face, et
nous ne pmes gure les viter, Bakorel ragit au quart
de tour et leur fona dedans, il en renversa un et parvint
 passer. Erik lui aussi ne se fit pas attendre et poussa
les deux autres en rajoutant un puissant coup de point.
Quant  moi, je sautai et marchai sur le premier qui se
relevait avant de partir au pas de course  la suite de
Bakorel. Mais il ne leur fallut pas longtemps pour nous
repartir aprs, et la situation devint critique, les lieux
tant beaucoup plus habits que ceux que nous avions traverss
jusqu' prsent. Nous fmes ainsi bientt la cause d'une
vritable dbandade, des dizaines d'hommes nous courant
aprs.

Jusqu'alors nous trouvions une voie de libre aux intersections
rencontres, mais  celle-ci nous dmes choisir celle avec
le moins de personnes, et nous prparer  les affronter.
Ingnieusement Bakorel retira sa veste pour leur lancer
 notre approche, et glissa au sol pour les dsquilibrer.
Erik profita de l'effet de surprise, tout comme moi, et
un crochet d'Erik assorti d'un grand coup de pied de moi
permit d'en envoyer deux  terre alors que le troisime
tentait de matriser Bakorel qui se dbattait. Erik lui
vint en aide et nous repartmes de plus belle, quelques
secondes avant que la troupe de nos autres poursuivant n'arrivt.

J'eus bien peur  ce moment que nous ne fussions faits,
je ne savais pas trop o nous emmnait Bakorel, mais la
situation ne faisait qu'empirer, et lui-mme semblait dpass.
Nous ne pourrions jamais tenir tte  tous ces hommes, et
je me voyais dj de nouveau en cellule... Mais c'tait
sans compter sur l'imagination de Bakorel. Aprs un tournant,
celui-ci acclra brutalement pour sprinter du plus vite
qu'il pouvait, il nous cria "sortiiiiir" en mme temps ;
si la situation n'avait pas t aussi critique j'en aurai
exploser de rire. Bref nous l'imitmes et ainsi parvnmes
 une sorte de ponton sans que personne ne nous vt. Bakorel
se jetta alors sous la barrire en s'accrochant  l'un des
piquet la soutenant. Nous n'emes gure le temps de comprendre
et Erik et moi fmes de mme  deux autres piquets. Rapidement
nous lchmes le piquet comme lui pour nous accrocher 
des barres de fers sous la plate-forme. Toujours en l'imitant
nous passmes aussi nos jambes sur les barres sans doute
pour tenir plus longtemps. Pendant ce temps nous entendmes
les hommes au pas de course passer au dessus de nous. Bakorel
nous fit signe de regarder en bas, il nous dsignea et indiqua
le bas, puis montra les choses prsentes en bas et semblait
demander si l'une nous appartenait.

Je fus sans voix. Ces choses, une trentaine de mtres en
contrebas, sans doute en ralit ce qu'ils fabriquaient
ici, taient des sortes d'avions de combats, ou plus justement
des vaisseaux comme on voit dans les films de science-fiction,
des gros, des petits, des centaines d'hommes autour aidant
les pilotes  les dplacer, sur les bords de grands containers
de missiles. La salle immense avait tout d'un garage, ou
les mcanos rparaient ou ajustaient... C'tait incroyable...

Bakorel lui n'y trouva, bien sr, rien de particulier et
quelques minutes aprs le passage des hommes remonta sur
le pont. Il m'aida  le rejoindre et il repartit prudemment
de l'autre ct du plateau. Nous arrivmes alors dans un
nouveau hangar, et Bakorel nous demanda de nouveau si nous
avions quelque chose  nous dans les avions au sol. Nous
lui fmes signe que non, mais nous n'arrivions pas dans
le faible temps que nous avions  lui faire comprendre que
nous n'tions pas arrivs en avion. Je commenais  me poser
de srieuses questions sur l'endroit o nous tions. Nous
continumes et traversmes un btiment avant d'arrive en
vue d'une autre hangar. Erik et Bakorel taient devant,
et j'aperuss quelque chose qui me fit faire un dtour.
J'appellai Erik :

- Erik !

Il ne rpondis pas, je criai plus fort.

- Erik ! Viens voir !

Erik me rpondit, il se trouvait avec Bakorel au-dessus
d'un nouveau hangar, j'avais, moi, pris un petit couloir
qui donnait sur une grande baie vitre.

- Non viens toi, il faut que l'on parte d'ici, on va pas
tarder  se faire choper, il faut lui faire comprendre qu'on
n'est pas venue avec ces trucs, dpche toi !

J'insistai :

- Non toi viens, vite !

Erik se rapprocha. Il apparut et me prit par le bras.

- Il vaut mieux suivre Bakorel, sinon nous allons rapid...

Il se tut en voyant ce que je voyais par la baie vitre.
J'avoue que j'avais du mal  comprendre moi-aussi, et j'tais
bouche be.

Devant nous s'tendait une grande plaine de poussire et
de roche grise, jusqu' une barrire rocheuse probablement
 plusieurs kilomtres de l. Aux pieds des btiments se
trouvaient des pistes d'envol o taient stationns des
vaisseaux similaires  ce que nous avions vus dans les hangars.
Certains d'entre eux dcollaient ou atterrissaient, lgrement
de biais. Des hommes en combinaison spatiale s'affraient
autour des vaisseaux, alors que d'autres vhicules  chenilles
tiraient ou poussaient les vaisseaux sur les pistes. Le
ciel tait noir, et rempli d'toiles, et un peu au dessus
de l'horizon on distingue une plante bleue et blanche,
toute petite.

Bakorel vint rapidement nous tirer de notre stupfaction,
et comprit aussi que nous ne nous attendions pas  trouver
ce paysage  la surface. Rapidement nous tombmes d'accord
de repartir nous cacher, et nous courmes  toute allure
dans les couloirs pour revenir sur nos pas. Bakorel choisit
finalement une pice vide  la porte ouverte ou nous rentrmes
et refermmes la porte. "

J'interromps Naoma.

- Mais tu veux dire que vous n'tiez pas sur la Terre ?
Tu es sre que c'tait bien l'extrieur, que ce n'tait
pas un cran quelque chose comme cela ?

Erik s'exclame :

- Prends nous pour des cons aussi, c'tait bien l'extrieur,
et non nous n'tions pas sur la Terre. Le plus probable
tait que nous fussions sur la Lune, la plante au loin
ressemblait bien  la Terre, mais elle semblait un peu petite.

Naoma acquiesce. Je ne comprends pas :

- Petite ?

- Oui petite. Quand on voit la Lune de la Terre, celle-ci
n'a pas toujours la mme taille mais bon en gros elle 
un certain diamtre.

- Diamtre apparent...

- Oui on s'en fout tu comprends ce que je veux dire, et
bien l la plante tait beaucoup plus petite que la Lune
ne l'est vue de la Terre, alors que ce devrait plutt tre
le contraire.

- Mais ce n'tait pas la Lune alors, et la gravit, vous
aviez l'impression de peser plus lourd ou moins lourd que
sur Terre ?

Naoma rpond :

- Et bien je ne sais pas, je dirais pareil ? J'ai pas trop
fait la diffrence, et toi Erik ?

- Non plus.

- Ce n'est srement pas la Lune alors mais c'est o ? C'est
les tubes ! Les tubes ! C'est des tlporteurs ! C'est pour
cela qu'on s'est retrouv dans les tubes en arrivant ici
! Mais alors on n'est peut-tre pas sur la Terre ?

- Ben...

- Oh bordel c'est dingue !

- Mais on peut trs bien y tre quand mme, il faut avouer
que a ressemble pas mal, et puis tu verras quand Naoma
te racontera la fin de l'histoire. En attendant allons chasser.

Nous partons de nouveau  la chasse avec nos barres et nos
paniers, mais j'avoue que je suis bien pensif sur ce que
m'ont racont Naoma et Erik. Les hommes nous auraient enlever
sur Terre pour nous emmener sur la Lune ou une plante je
ne sais o, tout cela pour que je rencontre un mec bleu
qui m'a dtruit le cerveau ? Mais qui ces gens pensent que
je suis ? Sans rponse je finis par me consacrer plus activement
 la chasse de faon  acclrer tout cela et plus rapidement
avoir la suite du rcit. Je fais remarquer que nous devrions
tenter de trouver de quoi faire un rcipient pour rcolter
de l'eau  la prochaine pluie. Bien sr sans outils c'est
plus facile  dire qu' faire. Si nous avions ne serait-ce
qu'un petit canif, cela permettrait dj de creuser une
branche de bois. Toutefois les fruits que nous ramassons
sont gorgs d'eau et dsaltrent normment, sans compter
qu'en comptant sur une pluie aussi violente que la veille,
en dix minutes en crant un creux dans nos mains nous pourrons
sans doute boire plus qu'il n'en faut. Mais c'est toujours
plus rassurant d'avoir  porter de main un peu d'eau plutt
que de compter sur le bon vouloir de la mto. Jusqu' prsent
nos progressions dans la fort ne nous ont pas permis de
dcouvrir une rivire ou une retenue d'eau.

La chasse tout comme la cueillette ne sont pas mauvaises,
la fort regorge d'animaux et de fruits. Nous restons tout
de mme proches les uns des autres, percevant de temps en
temps quelques gros animaux qui nous tournent autour. Mais,
s'il a le don de faire partir toutes nos proies, le vacarme
fait en tapant deux barres l'une contre l'autre ou sur une
des cages en fer fait aussi partir en courant les gourmands
qui nous voudraient comme plat principal.

En deux ou trois heures nous avons largement de quoi manger
pour la journe, de plus n'ayant pas de moyen de conserver
nos aliments, il est inutile d'en chasser plus que ncessaire.
Nous ramenons l'ensemble aux btiments, et repartons chercher
du bois mort pour le feu. Ceci fait, notre journe de labeur
tant termine, il ne nous reste plus qu' profiter du Soleil
pour continuer notre exploration des environs. Cette fois-ci
c'est au tour d'Erik de monter sur le toit, non pas pour
reprer la lueur d'une ville, il fait bien trop jour, mais
tant le plus grand de nous trois il aura peut-tre plus
de chance de dcouvrir une clairire ou d'autres btiments
 proximit. Mais rien, des arbres, des arbres, des arbres...

Nous dcidons tout de mme de continuer l'avance dans la
fort, dans l'espoir de trouver quelque chose. Je supplie
Naoma de poursuivre son rcit, alors qu'Erik nous fraye
un passage dans les sous-bois.

" Bakorel avait bien compris, au vue de notre tonnement,
que nous ne nous souvenions pas tre arrivs par vaisseaux.
Mais, comme me le fit remarquer Erik, autant on pourrait
admettre que des mines dans le sous-sol puissent rester
secrtes, et encore, il tait plus difficilement crdible
que des vaisseaux partaient incognito sur la Lune sans que
personne ne s'en inquitt :

-  moins que ce soit la premire fois ?

- Oui mais mme dans cette hypothse, cela devient tout
de suite plus difficilement imaginable que cette base existe
depuis soixante ans, comme le dit Bakorel. Et en poussant
le bouchon plus loin en admettant que cette base a t commence
ds l'arrive de l'homme sur la lune, c'tait quand ?

- Hum, en 1969 je crois

- Oui, donc en imaginant qu'elle ait t commence en 69,
et donc qu'elle n'ait que trente ans, c'est impossible que
personne ne l'ait vue dans des tlescopes amateurs ou autre
!

- J'avais lu qu'il y avait des rumeurs laissant penser que
les images de la NASA de l'homme marchant sur la Lune taient
fausses.

- Oui aprs tout peut-tre que tout le monde est de mche
et que l'on nous mne en bateau depuis toujours, mais dans
ce cas l plus rien n'est vrai et je jette l'ponge.

Pendant que nous discutions avec Erik, Bakorel semblait
vouloir nous dire quelque chose. Quand finalement je l'coutai,
enfin, je le regardais mimer, pour tre exacte, il rpta
que nous ne pensions pas tre venue en vaisseau. Puis il
nous reprsenta tout deux endormis, allong dans une sorte
de couchette penche. Les tubes ! Je demandai des prcisions
en mimant le systme d'ouverture des tubes et le fait que
nous soyons nus, il confirma ! J'essayai alors de lui dire
que nous tions sur la plante que nous avons vue dans le
ciel, que l-haut nous tions alls dans des tubes, puis
que nous avions disparu pour apparatre dans les tubes ici.
Bakorel acquiesa et poursuivit en nous demandant, je crois,
si nous voulions retourner l-bas. Nous fmes affirmatifs.
Il nous prvint que c'tait dangereux, mais nous confirmmes
que nous voulions bien quand mme y aller.

Bakorel dessina un plan imaginaire sur le sol et nous fit
comprendre que la salle des tubes n'tait pas trs loin
d'ici,  environ deux cent mtres, et que nous allions y
aller en courant. J'avais le coeur qui tambourinait rien
que d'y penser, mais je ne me sentais pas non plus de faire
tout le chemin inverse pour retourner dans sa cachette,
alors...

Bakorel jeta un oeil dans la salle o nous nous trouvions,
sans doute  la recherche d'une arme ou de quoi se dfendre,
mais il n'y avait qu'un ordinateur sur un bureau avec une
chaise proche et des piles de chaises entasses les unes
sur les autres contre une paroi. Question autodfense je
crois que l'on a vue mieux qu'une chaise, alors ni de une
ni de deux nous ouvrmes la porte et partmes au pas de
course.

Il ne faudrait pas longtemps avant que nous fussions de
nouveau reprs, mais cette fois-ci ce n'tait plus la mme
histoire. Les hommes ayant perdu notre trace, ils s'taient
sans doute arms et mis  patrouiller. J'en fis les frais
et je fus touche au bras en traversant une intersection.
Erik prit alors la direction des oprations. Nous semmes
le premier groupe d'hommes aprs deux trois zigzags, et
je louai Dieu que ces btiments fussent de vrai labyrinthes.
Bakorel voulut continuer  courir mais Erik le retint et
nous avanmes lentement jusqu' une nouvelle intersection.
Erik donna un rapide coup d'oeil, la voie tant libre nous
continumes.  la suivante nous redoublmes de prudence
en entendant deux hommes discuter. Ils s'approchaient, au
moment ou les deux hommes dbouchaient du couloir, Erik
les surprit et Bakorel lui prta main forte. Bakorel rcupra
l'arme du premier premier et n'hsita pas une seconde 
s'en servir. Je retins un cri. Les armes taient silencieuses
mais trs efficaces. C'taient des sortes de petits fusils
avec un prolongement pour prendre appui sur l'avant-bras.
Erik semblait dcontenanc, il n'y avait pas de gchette.
Nous repartimes et Bakorel lui expliqua le fonctionnement.
J'avoue que je n'ai pas suivi  ce moment, pensant plus
 ma blessure et  rester derrire Erik. "

Naoma stoppe et s'adresse  Erik :

- Erik, tu pourrais raconter la fin peut-tre, pour moi
c'est un peu flou.

Erik prend la suite de l'histoire :

" L'arme en question tait pilote par la pense. Ce que
Bakorel m'expliqua en courant, c'tait que je devais glisser
les capteurs sous ma combinaison pour les avoir au niveau
de la peau. En effet les hommes avaient eux les manches
retrousses. Une fois cette tenue prise, il fallait regarder
sa cible fixement et s'imaginer tirer dessus, et alors l'appareil,
qui en plus de recevoir des ordres des nerfs dans le bras
pouvait aussi en donner quelques uns, me donnait des indications
sur comment placer mon bras correctement pour avoir la cible
que j'tais en train de regarder. C'tait trs impressionnant,
l'appareil donnait de petites impulsions au bras pour le
dplacer  droite ou  gauche, ou encore en haut et en bas.
Enfin bref je ne tardai pas  en tester l'usage. Nous n'avions
encore personne  nos trousses et ne restions jamais trs
longtemps en ligne droite, car ces armes taient trs efficaces
et nous n'aurions pas fait long feu. Heureusement pour nous
ils ne semblaient pas tous en avoir, et l'approche de la
salle des tubes se fit plutt facilement. Enfin facilit
toute relative car Naoma fut de nouveau touche,  la jambe
cette fois, et la blessure avait l'air svre, et moi sur
le ct du ventre. Je dus la traner tant bien que mal avec
moi dans la salle n'ayant pas le temps ni les moyens de
faire plus, ma blessure tant aussi trs douloureuse. De
plus je tirais simultanment autant que je pouvais sur les
hommes approchant pour les empcher de nous avoir en ligne
de mire. Ces armes taient vraiment fabuleuses. Bakorel
une fois  l'intrieur fut on ne peut plus expditif et
n'hsita pas  tirer sur quatre des cinq hommes prsents
dans la pice, les envoyant au tapis. Il parla au cinquime,
qui verrouilla la porte et commena  s'affrer sur les
ordinateurs proches des tubes. Heureusement qu'il tait
l, sinon nous aurions eu un mal fou pour faire comprendre
ce que nous voulions, d'autant qu'une fois dans les tubes
l'homme aurait bien pu nous envoyer au fin fond de l'enfer,
ou nulle part... Bakorel nous indiqua alors de retirer nos
vtements et de nous placer dans les tubes. Je m'occupai
tout d'abord de Naoma qui avait perdu connaissance, et une
fois allonge dans un tube, je me plaais moi-mme dans
un deuxime. Bakorel parlait toujours  l'homme restant
alors que l'on entendait que ceux  l'extrieur tentaient
de dfoncer la porte. Les tubes se refermrent sur nous,
et je ne vis plus rien. Je restais veill quelques minutes,
la dernire chose que j'entendis fut une grosse explosion
suivie de nombreux bruits caractristiques des armes ; ce
fut sans doute la porte qui explosait avant l'entre de
la cavalerie. "

Naoma reprend la parole.

- Pauvre Bakorel, il a srement t tu quand les hommes
sont entrs. C'est vraiment bte, alors qu'il nous avait
sauvs. Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai parl de
Bakorel quand tu t'es rveill, nous tions persuad qu'il
avait finalement russi lui aussi  entrer dans un tube.

- Mais alors a veut dire que je suis vraiment mort l-bas
?

- Et bien oui, nous te l'avons dit, que croyais-tu ?

- Et bien je me disais que je n'tais pas vraiment mort,
ou en tous les cas que les hommes m'avait emmen dans les
tubes pour me soigner. Mais vous tes sr que je n'tais
pas dans l'un des tubes  ce moment l et que j'ai t transport
par la mme occasion ?

Erik semble ngatif :

- Les tubes taient vides. Peut-tre qu'il y en avait d'autres
dans une autre salle, mais ceux dans lesquels nous sommes
partis, qui taient les mmes que ceux dans lesquels nous
sommes arrivs, taient bien vides.

- Moi je ne sais pas je n'tais pas consciente, seul Erik
a vue.

- Mais comment est-ce possible alors ? Est-ce que j'aurais
pu tre l avant vous ? O Bakorel aurait-il russi ensuite
 me faire passer ? Combien de temps prends la tlportation
?

- Aucune ide. C'est assez rapide puisque les hommes n'ont
pas russi  nous arrter aprs quelques minutes seulement
dans les tubes, mais vue que cela gurit toute nos blessures,
ce doit tre tout de mme assez long. Peut-tre que le corps
est transmis tel quel au dbut, et il est ensuite soign
de l'autre ct.

- Et vous ne savez pas o tait sens vous envoyer Bakorel
?

- Et bien plus ou moins, de la faon dont nous lui avons
fait comprendre, c'est la plante que nous avions vu dans
le ciel. Mais peut-tre a-t-il indiqu  l'oprateur de
nous renvoy simplement de l d'o nous venions, ce qui
voudrait dire que nous sommes de retour sur Terre.

- Comment pourrait-on savoir ? C'est vrai que tous ses arbres,
cette jungle, et mme les btes que nous voyons n'ont pas
l'air d'extra-terrestres, mais qui sait, la vie s'est peut-tre
dveloppe sous la mme forme ailleurs ?

- a j'en sais rien, ce qui est sr c'est que l'on peut
respirer normalement, que le Soleil brille normalement,
que le ciel est bleu et que j'ai la trique au rveil, jusque
l, rien d'anormal.

Naoma rigole.

- T'es con Erik des fois.

- Moi aussi j'ai la trique au rveil.

- Toi aussi t'es con. C'est pas a qui va nous sortir de
l !

- De toute faon nous n'aurons pas trente-six manires de
partir d'ici, il nous faudra trouver une direction et nous
y tenir, une fois sur ces montagnes on pourra avoir plus
de choix.  moins que vous prfriez que nous nous installions
ici dfinitivement ?

- La vie n'a pas l'air trop dure, un peu de chasse et de
cueillette le matin, puis sieste l'aprs midi et balade
le soir, c'est plutt ppre, par contre on risque de s'ennuyer
un peu  force.

Humour fin d'Erik :

- Et puis je suis pas partageur.

- Quoi ?

- Non rien.

Stycchia
--------



Si ce n'est pas la Terre, cette plante lui ressemble beaucoup,
tant par sa nature magnifique que par les rythmes de pluie
et de Soleil, les nuages traversant le ciel bleu si pur...
Nous avons nourriture et logis sans effort, qu'esprer de
plus ? l'den ne devait pas tre trs diffrent...

Deux jours s'coulent, nos explorations ne donnent rien
de bien probant. Nous envisageons de plus en plus srieusement
notre dpart, sans doute notre isolement commenant  peser.
Combien de temps depuis mon dpart ? Des mois, depuis dbut
novembre, fin dcembre  Sydney, et puis ? Nous sommes sans
doute dj bien avancs en 2003... Et qui sait peut-tre
sommes-nous rests des mois dans ces tubes, comment savoir
? Mes cheveux et mes ongles n'ont pas l'air d'avoir pouss
pendant mon sommeil prolong, mais rien n'indique que cela
n'est pas une sorte d'hibernation... Naoma me parle souvent,
qu'elle a peur, qu'elle s'inquite... Je la rassure comme
je peux, je n'ai pas plus d'lments qu'elle, mais il est
vrai que je suis un peu la cause de toutes ces msaventures,
et qu'elle serait sans doute tranquillement en train de
vendre le nouveau pain au levain de Martin si je n'avais
dcid d'aller  la boulangerie ce dernier jour... Erik
est plus discret, c'est sans doute le personnage qui veut
cela, impassible et indestructible, je ne sais vraiment
si nous pourrons tre amis un jour, o s'il gardera cet
loignement...

Ah mes amis, que pensez-vous donc ? Vous m'imaginez sans
doute tous mort... Et cette histoire ? Qu'est-ce que tout
ces incroyables choses, ces hommes, ces vaisseaux, ces tlporteurs,
ces bases lunaires ou je ne sais... Mais o est la vrit
? O est le rel ? Que croire ? Soleil oh mon Soleil ! Toi,
je ne sais mme plus si c'est toi qui est l-haut, je ne
sais mme pas te reconnatre avec certitude, je ne sais
mme pas si ta douce chaleur caressant ma peau m'est familire...

Mais partir ainsi,  l'aventure, sans savoir si aller vers
Sud ou vers le Nord, sans d'autres outils que ces barres
de fers, je crois que cette perspective nous tonnait un
peu. Peut-tre aurions-nous voulu un signe. Il ne tarda
pas.

Comme tous les matins depuis cinq jours nous partons tous
trois en fort pour la ration quotidienne. Nous innovons
un peu de jours en jours en capturant de nouveau petits
animaux. Nous n'avons curieusement plus t embts par
un quelconque lopard ou autre flin peu avenant depuis
que nous emmenons ces barres de fer avec nous. Sur le chemin
du retour, je suis un peu en avance et porte les proies,
Erik et Naoma finissant de remplir une cage avec des fruits.
Soudain j'aperois dans l'alle que nous avons trace, 
une cinquantaine de mtres, une femme. Elle me regarde,
je ne sais que faire, je pose mon fardeau et m'avance vers
elle. Elle se recule et part en courant dans la direction
oppose. J'hurle  Naoma et Erik :

- Erik, Naoma, venez ! Vite, j'ai trouv une meuf !

Nous devons nous trouver  deux ou trois cent mtres de
la clairire, mais je ne parviens pas  la rattraper, elle
cours vraiment trs vite ; ce qui ne manque pas de me rappeler
quelque chose... Bref, quand j'arrive  la clairire, je
trouve un groupe de cinq personnes en train de pitiner
notre feu, tandis que la fille les rejoint. Ils se retournent,
il y a trois filles et trois garons, habills de manire
 peu prs identique, aux couleurs prs, en combinaisons
ressemblant aux ntres. Je ne sais que faire. Quelques secondes
plus tard arrive Erik essouffl :

- Qu'est ce qui se pass... C'est qui eux ? Bordel le feu
!

Au moment ou Erik crie, les six hommes s'lvent dans les
airs dans un gros bourdonnement. Ils ont comme des ailes
d'abeilles dans le dos. Nous nous approchons, je tente de
calmer le jeu, pour qu'ils ne partent pas, mais ils s'envolent
plus haut et tels des insectes disparaissent tous en volant
 toute vitesse... Naoma n'est arrive que pour les voir
partir, elle portait les trois barres au cas o nous en
aurions eu besoin. Erik note leur direction :

- Ils sont partis par l, retenons-le, c'est quoi, le Nord
?

Je confirme :

- Nord-Nord-Est je dirais oui.

Naoma s'inquite :

- Pourquoi sont-ils partis ? Vous vous tes battus ? Vous
leur avez fait peur ?

- J'ai cri en les voyant pitiner le feu, a les a effrays,
et quand Ylraw s'est approch, ils sont partis.

Naoma ne comprends toutefois pas tout :

- Mais comment ils volaient comme a dans le ciel ?

- Ils avaient des sortes d'ailes dans le dos, comme des
abeilles,  qui leur permettaient de voler.

- Cela faisait le mme bruit d'ailleurs, un gros bourdonnement.

Ce dernier commentaire d'Erik m'ouvre les yeux :

- Mince mais oui, mais bien sr, quand la nana m'a retir
mon metteur au bord de la route, quand je me suis retourn
et que j'ai entendu un bourdonnement, c'tait a ! Et la
combinaison, oui c'est sr, cette nana est l'une de ceux-l
!

Erik n'est pas plus avanc :

- a veut dire quoi, qu'ils sont gentils ?

- a je ne sait pas, mais en tous les cas a veut dire que
tout n'est pas compltement dcorrl, et que des bouts
se recoupent.

- On avait dj trouv les bracelets qui montraient que
ce n'tait pas n'importe quoi.

- Oui tu as raison Erik.

Naoma tente d'interprter les faits :

- Donc il est possible que l'on soit bien sur la Terre.

- Pas forcment, mais c'est srement la preuve qu'il existe
des hommes avec une technologie plus avance et qu'ils font
des trucs pas trs catholiques.

- a ne nous avance pas beaucoup quoi... Vous croyiez qu'ils
vont revenir ?

Je n'en sais pas beaucoup plus qu'elle :

- Je pense qu'ils sont alls chercher du renfort oui, bien
que je n'en sois videmment pas sr.

Naoma est toujours plus optimiste :

-  moins qu'ils passaient par l et on crut que le feu
pouvait reprsenter un danger ? Voyant que les lieux taient
habits ils ont compris qu'ils nous avaient drangs et
sont repartis ?

- Tu as peut-tre raison Naoma, mais pour l'instant tous
les gens que l'on a rencontr n'taient pas spcialement
de notre ct, il n'y a gure que cette fille qui m'ait
aid.

Depuis le dbut Erik voulait partir au plus vite :

- De toute faon nous voulions partir, non ? Autant en profiter.

- Mais peut-tre qu'ils pourraient nous aider ? Ils n'avaient
pas l'air mchants ?

- Mouais, je prfre prendre les devants.

Je suis cependant d'accord avec Erik :

- Moi aussi, nous attendons que la pluie passe et nous partons
? Qu'est-ce qu'on emporte ?

Naoma fait notre maigre inventaire :

- Et bien nous n'avons pas beaucoup de choix,  part les
barres et les cages, nous n'avons trouv rien d'autre...

Alors qu'Erik s'affre  amorcer un nouveau feu, nous sortons
avec Naoma deux barres pour chacun et trois cages. Nous
avions dj test le mcanisme de vidage des combinaisons,
et nous profitons de ces derniers moments ici pour les recharger.
Il suffit pour cette opration de s'asseoir sur le petit
sige, le tout ne prend pas plus d'une minute. Une combinaison
semble pourvoir fonctionner pendant une bonne semaine, il
nous faudra faire sans par la suite, ou plus intelligemment
tenter de l'conomiser. Pas plus de deux heures plus tard
nous avons fait un digne festin et nous sommes prts  partir.
Naoma se pose tout de mme quelques questions sur la direction.

- Mais, si vous pensez qu'ils peuvent tre dangereux, c'est
pas un peu bte de justement partir dans leur direction
? On ne devrait pas plutt partir en sens inverse ?

Je donne mon point de vue :

- Hum, c'est vrai mais en partant dans une autre direction
ce n'est pas sr que nous trouvions quoique ce soit, et
de plus je prfre pouvoir observer d'o ils viennent avec
un peu de distance plutt que d'y tre retenu prisonnier.

- Je suis assez d'accord avec Ylraw, si nous sommes sur
la Terre nous devrions trouver un ville o un village, et
si nous ne sommes pas sur la Terre je ne veux pas terminer
ma vie en sauvage donc il faudra bien qu'on tente de partir
d'ici.

Naoma rflchis encore au dpart :

- Bon si tout le monde est d'accord, allons-y alors ! On
ne fait pas un dernier tour pour voir si nous n'avons pas
manqu quelque chose ? On pourrait peut-tre prendre un
de ces bracelets avec nous ?

Erik est impatient :

- On n'a dj fait des dizaines de tours et nous n'avons
rien trouv, il y a juste ce sous-sol o nous ne sommes
pas parvenu  rentrer, mais c'est pas maintenant que nous
allons russir. Et pour le bracelet Ylraw est contre.

- Disons que je pense que c'est une mauvaise ide, aprs
si vous tes pour tous les deux, vous pouvez en emporter,
mais je pense que c'est un moyen pour eux de nous reprer.

Naoma annonce alors le dpart :

- Bon, on y va alors !

Nord-Nord-Est, je ne sais si nous conserverons la direction
correctement, d'autant que le Soleil ne fait que se laisser
deviner  travers la cime des arbres. Les premiers kilomtres
sont aiss, nous avions dj progress dans une direction
proche de celle que nous dsirons suivre, bien sr ce n'est
plus la mme histoire quand nous devons de nouveau ouvrir
la voie. Nous nous relayons Erik et moi, mais souvent les
buissons ou autres lianes nous obligent  faire des dtours.
Naoma a la bonne ide de toujours rester face  la direction
souhaite, et nous vitons ainsi les trop grosses dviations.
Quelques providentiels nouveaux fruits nous permettent de
temps en temps une rconfortante et dsaltrante pause.
La chaleur est touffante, nous le ressentons d'autant plus
en quittant la combinaison pour faire nos besoins. Celle-ci
ont une certaine capacit  isoler ou absorber notre chaleur
pour donner une impression de fracheur.

- S'ils nous cherchent vraiment, ils n'auront pas beaucoup
de mal  nous retrouver, vue l'autoroute qu'on laisse...

Naoma a raison, et nous dcidons alors d'tre plus discrets,
nous contorsionnant plutt que les plantes pour nous faufiler.
Srement quelques heures s'coulent encore avant que l'habituelle
pluie ne nous indique que nous avanons dans l'aprs-midi.
Nous ne faisons pas de pause pour autant, et profitons simplement
de quelques passages privilgis ou de petites douches nous
permettent de nous rafrachir et boire abondamment. Nous
parlons peu, chacun plus concentr  se frayer un passage
et perdu dans ses penses. Le soir arrive vite, et nous
n'hsitons pas  le faire arriver plus vite pour justifier
une pause. La journe nous a permis de capturer quelques
proies, et une fois un tapis moelleux d'herbes confectionn,
nous ramassons du bois mort dans l'espoir de pouvoir faire
un feu, si ce n'est le soir mme, au moins le lendemain
matin.

Ne sachant si un tour de garde est ncessaire, nous admettons
un compromis en plaant les barres de mtal en quilibre
autour de nous de faons  ce qu'elles tombent si quelque
chose ou quelqu'un s'approche. Je crois cependant que nous
n'avons pas beaucoup dormi cette nuit l, inquiets de tous
les bruissements de la nature. C'est quand la lumire du
jour pointa son nez qu'enfin je m'endormis de fatigue, pour
tre rveill quelques heures plus tard par les jurons d'Erik
ne parvenant pas  faire du feu. Dans ce climat le bois
mort pourri vite, et il est toujours humide, sans abri o
l'entreposer comme nous le faisions dans la clairire, j'ai
bien peur que nous devions nous habituer aux crudits...
Mais la faim justifie nos faibles moyens et les petits animaux
se laissent manger, une fois dpecs et nettoys.

La matine ressemble  la prcdente, si ce n'est que nous
avanons moins vite. Vers la mi-journe nous engageons une
nouvelle tentative de faire un feu, c'est un chec, et le
gros lzard captur par Erik fini tel quel dans nos estomacs,
accompagn de quelques fruits pour faire passer... Soudain
Naoma nous fait taire, et le temps de faire abstraction
des bruits d'oiseaux et autres animaux nous entendons comme
elle, un bourdonnement. Tout le monde aux abris ! Nous nous
sparons pour nous glisser sous divers arbustes et broussailles.
Le bourdonnement s'amplifie puis se stabilise en dessus
de nous, nous sommes sans doute repr. Commence alors une
virevolte digne d'un essaim, pendant plusieurs minutes voire
dizaines de minutes. Ils nous cherchent, c'est certain,
mais sans doute apprhendent-ils de traverser le couvert
pour venir jusqu' nous. Ils s'en iront finalement, nous
laissant quelques temps dans l'incertitude.

Je demande enfin :

- Vous les entendez encore ?

Erik rpond :

- Non, depuis un moment.

Naoma s'interroge :

- Ils ont eu peur vous croyez ?

J'ai un avis moins optimiste :

- Je pense qu'ils ne savaient pas trop comment descendre
jusqu' nous, ils avaient l'air nombreux.

Nous nous relevons finalement et repartons. Naoma s'inquite
toujours :

- Vous pensez qu'ils savaient que c'tait nous ?

Mais je lui rappelle que les lments ne sont pas vraiment
en notre faveur :

- Ils ne seraient pas rests si longtemps sinon, je doute
qu'ils  se soient donn rendez-vous l par hasard. Ils doivent
avoir des dtecteurs ou des trucs du genre.

Erik remarque cependant que pour l'instant ils n'ont entrepris
aucune action :

- Toutefois, ils n'ont pas l'air arm, sinon ils auraient
pu tirer de l-haut.

Naoma tente toujours de se remonter le moral :

- Peut-tre qu'ils ne nous veulent pas de mal ?

Erik plus pragmatique :

- Peu importe ce qu'ils nous veulent, ce qui est sr c'est
qu'ils nous cherchent.

Naoma se dsespre :

- Mais qu'est ce qu'on peu faire ?

Mais moi comme Erik n'avons pas beaucoup d'ides :

- Pas grand chose, j'en ai peur, juste trouver autre chose
avant qu'ils ne nous trouvent.

Naoma cherche quelque chose  quoi se raccrocher :

- Mais quoi ?

- Ta mre...

Erik en a vite marre des questions de Naoma, elle se retourne
les yeux tous tristes vers moi, je lui fais un bisou et
nous continuons silencieusement. La pluie ne se fait pas
trop attendre, et nous arrivons vite au soir, puiss comme
la veille, peut-tre plus encore. Toujours sans feu, mais
je crois que nous nous faisons une raison, nous n'aurons
pas de viande grille avant longtemps.

Je fais une suggestion :

- Nous devrions peut-tre marcher la nuit et dormir le jour
?

Erik ne comprend pas :

- Pourquoi ?

- Et bien la nuit prcdente j'tais suffisamment inquiet
par les bruissements de la nuit pour que cela m'empche
de dormir, et je ne me suis endormi qu'au petit matin. De
plus ils nous chercheront srement de jours, et si nous
dormons peut-tre que leur capteurs nous trouverons moins
facilement.

Naoma m'interrompt :

- Pourquoi moins facilement ?

- Et bien j'imagine que ce sont des dtecteurs  infrarouge,
et en plus de pouvoir se cacher sous des buissons en dormant,
le corps a une temprature moins leve.

Erik approuve :

- Oui, ce peut-tre une ide.

Naoma n'est pas trs satisfaite :

- a veut dire que nous devons repartir encore ! Je suis
creve moi !

Je la rassure :

- On pourrait dormir quelques heures puis marcher jusqu'au
petit matin, et dormir jusqu' se faire rveiller par la
pluie ?

Nous tombons d'accord et disposons comme la veille les barres
pour nous signaler la venue d'un intrus. En me couchant
je me gratte la joue et ralise alors une chose trange.
Ma barbe ne semble pas avoir pouss. Pourtant voil plusieurs
jours que nous sommes ici.

- Erik, tu n'as pas remarqu que ta barbe ne pousse pas
?

- Ah si, c'est trange, depuis le temps que nous sommes
l.

Naoma confirme :

- Ah oui mes jambes sont encore toutes douces, c'est gnial
!

- C'est surtout trs bizarre...

Erik ne semble pas plus tonn que a :

- Oui, boah de toute faon je ne me serai pas ras mme
si, alors...

Je crois que nous sommes trop fatigus pour vraiment raliser
combien ce phnomne est anormal. Naoma se blottit contre
moi et nous nous endormons tous les trois en quelques secondes.
Quelques hululements nous rveillent un peu plus tard, et
nous levons le camp. L'ide de marcher de nuit, si elle
est bonne, n'en est pas moins que faiblement lumineuse,
et nous progressons  une vitesse d'escargot dans un noir
quasi complet. Naoma ne lche pas mon bras, inquite  chaque
murmure de la nuit. Nous accueillons avec bonheur les lumires
matinales qui nous redonnent courage pour encore quelques
heures de marche. Et c'est enfin puiss que nous slectionnons
un grand arbuste couvert de fruits pour abriter notre sommeil.
Naoma toujours blottie contre moi, je m'endors en quelques
secondes.

C'est bien la pluie qui me rveille, aprs un somme sans
doute de cinq ou six heures. Erik est dj debout, Naoma
dort encore, toujours sur moi. Je me retire doucement et
je rejoins Erik.

- Tu es debout depuis longtemps ?

- Je ne me suis pas rendormi aprs leur passage.

- Ils sont revenus ? Fichtre, j'ai rien entendu !

- Tu as de la chance, ils ont tourn un bon moment. Mais
tu avais raisons, ils sont pas rests au-dessus de nous,
et passaient et allaient, sans doute nous cherchaient-ils
mais ne nous ont-ils pas reprs directement. Je vais all
chasser le petit-dj, tu restes prs de Naoma ?

- Si tu veux je peux y aller moi.

- Non c'est bon.

Naoma se rveille un peu plus tard, Erik n'est pas encore
revenu.

- Erik n'est pas l ?

- Il est all chass, il va revenir.

- Tu les as entendu ? Ils ont tourn un bon moment.

- Non Erik m'a dit mais je n'ai rien entendu. a va toi
?

- Ben, je crois, enfin, je ne sais pas trop. Je crois que
je suis contente d'tre l avec toi, perdu je ne sais pas
o, c'est un peu un fantasme de jeune fille de se retrouver
avec un prince charmant dans un pays inconnu pourchasse
par des mchants. Peut-tre que l'histoire aurait t mieux
si Erik n'tait pas l, enfin, tu comprends...

- Erik est un mec bien, Naoma, et s'il y a un prince charmant
entre nous d'eux c'est sans hsitation lui.

- Je crois qu'il ne m'aime pas trop.

- Oh je ne dirais pas cela, je pense plutt qu'il est un
peu jaloux que tu restes si prs de moi.

Mais Erik arrive justement  ce moment l :

- Ne vous inquitez pas ! Je ne vous aime ni l'un, ni l'autre
! Petit-dj !

Erik nous surprend et jette  terre deux rongeurs aux longues
oreilles, des sortes de lapins sans doute. Nous ne tentons
mme pas de faire du feu, et ce djeuner aval, nous partons
sous l pluie. La barre rocheuse ne doit sans doute plus
tre trs loin si nous avanons, comme je le pense, d'une
quinzaine ou une vingtaine de kilomtres par jours. Nous
marchons jusqu' la nuit tombe, et rptons le mme programme
que la veille, quelques heures de sommeil, puis nous repartons
pour une lente progression nocturne.

La pente se fait progressivement sentir, et la fort laisse
place  une modeste vgtation sur les flans de la montagne,
poussant sur d'imposant talus de limon sans doute lessiv
de la montagne par les averses quotidiennes. Les lueurs
du jours se laissent deviner  l'Est, mais la nuit et encore
profonde. Il n'y a pas de lune et les toiles sont encore
magnifiques. Je ne reconnais encore aucune constellation,
si ce n'est la molletonneuse trane de la Voie Lacte.
Nous dcidons finalement de retourner dans la fort dormir
un peu, pour aviser une fois le jour lev comment procder.
Il peut en effet tre risquer d'entreprendre l'ascension
dans le noir, d'autant que nous serons compltement  dcouvert.

Nouvelle confection rapide d'un petit abri, puis sommeil
jusqu'aux fortes chaleurs de midi. Je suis le premier rveill
cette fois-ci et je me charge donc de partir en qute du
repas. Je suis vraiment impressionn par la facilit avec
laquelle nous attrapons ces petits animaux, moi qui me rappelle
encore mourir de faim dans la brousse australienne... 
mon retour Erik et Naoma mangent les fruits que nous avions
ramasss la veille.

Je leur demande :

- Vous les avez entendu ? Moi pas.

Erik termine sa bouche et confirme :

- Non moi non plus, ils ont peut-tre abandonn.

Je me tourne vers la cime de la paroi rocheuse :

- Esprons, parce qu'une fois l-haut, on pourra difficilement
se cacher.

Naoma termine son fruit et demande :

- Qu'est ce que l'on va voir l-haut ? Et si on ne voit
rien ? Qu'est ce qu'on va faire ?

Je n'en sais pas plus qu'elle :

- Je n'en sais rien, de toute faon on est paum alors,
on ne pourra pas l'tre plus. Si vraiment on ne peut rien
faire on pourra retourner aux btiments et tenter autre
chose, je ne sais pas, peut-tre attendre que ces gars reviennent,
ou tenter de faire marcher les tubes, utiliser les bracelets
je ne sais pas...

Erik nous remet en route :

- On verra une fois en haut, en attendant, allons-y.

Nous profitons de deux bonnes heures de monte au Soleil
avant que la pluie ne rende le terrain beaucoup plus glissant
et difficile, mme si les chaussures intgrs aux combinaisons
sont de trs bonne qualit. Nous arrivons mme directement
au niveau des nuages, et nous nous autorisons une pause
 quelques centaines de mtres du sommet, alors que notre
visibilit est quasiment nulle, et que la pluie battante
nous a puis, tant physiquement que moralement. Nous trouvons
un un abri providentiel nous permettant d'attendre avant
de profiter de la vue une fois les nuages dissips et le
ciel dgag. Nous apprcions de ne pas tre en bas  ce
moment l, la pluie entranant dans une multitude de ruisseaux
se transformant en torrent des quantits impressionnantes
de sable et de roche.

- C'est incroyable que la montagne existe toujours ainsi
malmene tous les jours par ces averses !

- Peut-tre qu'elle pousse toujours ?

- Oui c'est possible, mais cette formation montagneuse est
tout de mme d'une structure assez bizarre. Mais tu as peut-tre
raison j'avais lu je ne sais o qu'il existe des massifs
dont la croissance est juste compense par l'rosion.

- O alors il ne pleut pas depuis longtemps...

Cratres
--------



Et c'est Erik qui avait raison, comme nous l'observons,
la pluie termine, dresss sur le sommet de la montagne.
Montagne qui n'en est pas une, mais le rebord d'un immense
cratre abritant la dense fort que nous avons traverse,
et dont le centre ou presque laisse deviner la clairire
et le brillant reflet des btiments mtalliques. Mais notre
tonnement ne s'arrte pas l. Ce cratre n'est en effet
pas le seul, bien au contraire, et  perte de vue nos horizons
en sont emplies, spars par une mer d'un bleu parfait.
Une certitude apparat donc, cette plante n'est pas la
Terre, et au vue de tous ces cratres-les  peine rods,
elle ne doit pas avoir t colonise depuis bien longtemps.
Ce qui est tout de mme trs trange, et la roche impermable
de la surface devant expliquer le phnomne, c'est que ce
soit l'extrieur des cratres qui soit sous les flots, et
non pas l'intrieur, pourtant d'altitude bien moindre. Nous
nous trouvons sans doute sur le plus grand cratre des environs,
ce qui expliquerait pourquoi il a t choisi pour la construction
des btiments. Nous distinguons nettement une dizaine de
cratre plus petits autour du notre, eux-mmes la rplique
conforme de celui-ci, avec une dense fort en leurs seins.

Nous restons de longues minutes  contempler la vue, croyant
avec peine la ralit de cet tonnant paysage. C'est Erik
qui le premier  l'ide de regard vers le Nord-Nord-Est,
d'o sont senss venir les hommes-abeilles que nous avons
vus.

- Ils se peuvent qu'ils viennent de cet immense cratre
 l'horizon, il a l'air au moins aussi grand que celui dans
lequel nous sommes.

Nous nous tournons tous vers la direction indique par Erik,
silencieux quelques secondes, puis Naoma demande :

- C'est vrai, mais comment peut-on aller jusque l-bas ?

Je m'interroge moi-aussi :

- a m'a l'air trs loin, on dirait mme qu'il est de l'autre
ct de l'horizon.

Naoma imagine dj comment faire pour aller jusque l-bas
:

- Il faudrait que nous construisions un radeau, c'est pas
le bois qui manque.

Erik la ramne  la ralit :

- Peut-tre, mais niveau cordes et outils, c'est plus limite.

Je ramne mes rfrences culturelles :

- Dans "Seul au monde", il fabriquait des cordes avec des
lianes je crois.

Erik toujours trs positif :

- Et il ptait dans l'eau pour avancer ?

Je rponds srieusement :

- Non je crois qu'il avait des rames.

Erik rigole et me file une tape.

- Il faudra bien qu'on se dbrouille de toute faon tu as
raison...

Naoma regarde le cratre le plus proche :

- On pourrait mme peut-tre y aller  la nage, d'un cratre
 l'autre cela n'a pas l'air si loin.

L'ide ne sduit gure Erik :

- Je prfre encore tresser des cordes...

Je commence  avoir faim pour ma part :

- Bon, ne restons pas l trop longtemps non plus, a vous
dit du poisson au dner ?

Naoma est enchante :

- Oh oui et un feu sur la plage ! Il nous faudrait une guitare...

- Tant qu' faire des cordes...

Je crois que j'aime assez l'humour d'Erik...

Nous nous lanons vers la mer. Le dnivel jusque l ne
doit pas faire la moiti de celui que nous avons mont de
la fort. Je suis bon dernier tout de mme, je n'ai jamais
aim les descentes. Le soleil est bas sur l'horizon et dj
s'annonce le plus beau coucher que je n'aie certainement
jamais vue, le ciel s'irisant de milles feux. Le pourtour
du cratre est constitu d'une bande forestire d'une bonne
centaine de mtres, et nous sommes du de dcouvrir que
le bord de mer n'est pas une paradisiaque plage de sable
fin, ce qui n'est gure tonnant si la plante n'a t que
rcemment terraforme, le roulis de la mer n'ayant pas eu
le temps de transformer les rochers pourtant dj rods
en grains de sable. La mer est trs peu profonde, et ne
doit pas dpasser quelques dizaines de mtres entre les
bandes sparant les pentes douces des cratres.

Nous aurions pu nous en douter, la mer regorge de poissons,
 croire que tout est fait sur cette plante pour nous persuader
de nous installer l pour toujours. Ce qui est peut-tre
la volont des personnes qui nous ont envoys ici, aprs
tout. Il fait beaucoup moins chaud et humide qu' l'intrieur
de la cuvette, et je me demande si les pluies quotidiennes
ne sont pas un microclimat propre au cratre. Le bois beaucoup
plus sec et moins pourri que nous trouvons dans les sous-bois
confirmerait cette hypothse. Nous sommes tents par faire
un feu, mais sur le bord de mer il serait sans doute rapidement
repr. De plus si ces tranges hommes-abeilles ont rellement
perdu notre trace, comme pourrait le suggrait le fait que
nous ne les ayons vu aujourd'hui, ce serait bien inopportun
de la leur rappeler.

Mais avant de me payer un bain dans les eaux tides et transparentes,
j'entreprends de vrifier quelque chose qui me turlupine
depuis quelques temps. Je ne retrouve pas les sensations
habituelles de mon corps. Je n'ai pas ressenti le classique
mal  la plante des pieds pourtant systmatique dans mes
prcdentes randonnes ; pas plus que je n'ai relev de
douleurs aux genoux dans la descente, certes rapide, mais
consquente tout de mme, de la pente du cratre. Pourtant
tout semble l, mes cicatrices, mes tches de rousseurs...
Mais je ne sens pas mon corps comme je le sentais auparavant.
J'ai une sensation diffuse de calme, comme si la tension
que j'ai toujours connue s'tait envole. De plus ma peau
semble plus douce, plus belle, mes veines ne ressortent
pas autant sur mes avant-bras... Naoma me regarde, curieuse,
elle sort de l'eau o Erik se trouve  attraper des poissons
avec nos petites cages, que nous avons toujours avec nous.
Elle est nue, magnifique, je reste un moment extasi devant
ses formes parfaites.

- Qu'est ce que tu fais, tu ne viens pas te baigner ? Et
me regarde pas comme a ! Tu me gnes !

- Je crois que ce n'est pas mon corps.

- Comment a ?

- Ce n'est pas mon corps, il lui ressemble, mais ce n'est
pas lui. Et toi, es-tu sre que c'est bien ton corps, es-tu
sre que tes seins taient aussi beaux ? Ta peau aussi douce
?

- Mais ? Eh, tu crois que je te vois pas venir avec tes
excuses pour pouvoir vrifier par toi-mme !

- Non Naoma, je suis srieux, regarde bien, et quand tu
cours, tu n'a pas l'impression de ne pas avoir les mmes
sensations ?

- Et bien, c'est vrai que je suis tonne par la capacit
de souffle que j'ai, je ne sais pas mme au meilleur de
ma forme si j'ai eu autant d'endurance avant, mais je me
suis dis que c'tait peut-tre juste parce que depuis deux
semaines on n'arrte pas de courir dans tous les sens...

- Peut-tre, je ne sais pas aprs tout...

- Et puis comment est-ce que l'on aurait pu changer de corps,
tu crois qu'ils auraient changer notre cerveau de corps
pour le mettre dans un autre ? Remarque toi peut-tre, comme
tu tais mort ou pas loin sur la Terre, et vraiment mort
sur la Lune, c'est peut-tre vrai, peut-tre qu'il ton mis
dans un nouveau corps.

- C'est vrai que je suis mort deux fois dj... Quelle vie
!

- Allez, oublie un peu tout a et vient te baigner au milieu
des poissons !

Erik a dj attrap plus de poissons qu'il n'en faut pour
tout un rgiment. Je nage un petit moment avec Naoma, et
c'est vrai que le cratre le plus proche n'a pas l'air trs
loin, un petit kilomtre tout au plus.

- On pourrait nager jusqu' l'autre cratre ?

- C'est un peu loin non ? On ne devrait pas plutt aller
aider Erik et commencer  fabriquer le radeau ?

- On peut prendre un peu de repos non ? On pourrait juste
se balader un peu, enfin, tre un peu tous les deux quoi...

- Je ne pense pas que ce soit une bonne ide, mme si c'est
bienheureux que nous soyons dans l'eau ; ce que je t'avais
dit  Melbourne tient toujours.

- Oui, enfin bon plus vraiment, c'est un peu foutu pour
ne pas m'entraner dans tes histoires maintenant, je crois
qu'on va devoir terminer ensemble.

- C'est vrai, mais ce serait injuste face  Erik, et il...

- Et puis quoi encore ! Tu voudrais que je fasse un coup
chacun ? J'ai le droit d'en prfrer un non ? Si c'est juste
pour vous permettre de tirer votre coup je suis d'accord,
c'est une mauvaise ide. Bon je rentre...

Sur ce elle se retourne et part en crawl vers la plage.
J'ai quelques difficults  la rattraper, et je la stoppe
en lui agrippant le bras. Elle se dbat.

- Naoma ! Naoma, coute !

Je ne me rends pas compte si l'eau sur ses joues sont des
pleurs ou de l'eau de mer.

- Quoi encore ? Tu voulais pas me blesser et tout, c'est
a ? Et c'est mieux qu'on soit ami ? OK je connais. Tu peux
le dire si je ne te plais pas ! Ce serait un peu moins hypocrite
que tes excuses  la con !

- coute, je meurs d'envie d'aller avec toi de l'autre ct,
mais l n'est pas la question. Nous ne devons pas crer
de dsquilibre entre nous trois, ou bien l'un va se sentir
 l'cart ou de trop. Si on veut s'en sortir, il faut que
l'on soit au maximum entre nous trois, ou nous allons perdre
de l'nergie dans des querelles stupides.

- C'est Deborah, hein ? C'est elle, tu l'aimes...

- Non ! Enfin je ne sais pas... Et puis on s'en fout ! Je
ne la verrai sans doute plus jamais, alors l n'est pas
la question, pour l'instant on doit se sortir d'ici. Ne
crois pas que tu ne me plais pas ou que je te rejette, mais
c'est  cause de moi que vous tes paums ici, et je veux
vous sortir de l tous les deux.

- Tu sais a ne me drangerait pas de devoir rester ici
avec toi...

- Peut-tre mais moi je ne pourrais jamais rester ici sans
savoir le fond de cette histoire, et je veux vous sortir
de l avec moi, et par dessus tout je ne voudrais surtout
pas avoir  choisir  un moment entre l'un ou l'autre, tu
comprends ? Tu n'aimes pas Erik mais c'est quelqu'un de
bien, j'en suis persuad.

- C'est un bandit, un voyou, comment peux-tu dire a ?

- Et les gens qui m'ont poursuivi, c'taient qui ? Des personnes
qui avaient leur entres dans les gouvernements ? O est
le bien ou le mal ? Erik n'a peut-tre pas un pass recommandable,
mais il est digne de confiance, tu ne devrais pas te mfier
de lui comme a... On rentre ?

- OK.

Je lui fais un bisou sur la joue et nous repartons vers
la plage.

Naoma sort de l'eau et va renfiler sa combinaisons, je passe
prs d'Erik, il m'interroge.

- Un problme ?

- Non, c'est bon, elle a peut-tre juste un peu de mal 
se retrouver toute seule ici.

- Tu sais il ne faut pas te gner pour moi, je comprends
trs bien, et puis peut-tre que a l'aiderait  tenir le
coup.

- Je ne pense pas que ce soit une bonne ide, je veux qu'on
se sorte d'ici, et je ne veux pas perdre du temps  autre
chose.

- Perdre du temps ? T'es dur ! Elle est quand mme superbe.

Naoma revient vers nous :

- C'est quoi ces messes basses ! De quoi a cause ici.

Erik a toujours une bonne rpartie :

- Rien, on causait poisson.

Je rentre dans son jeu en dsignant le poisson ridicule
que tien Erik :

- Oui, il est superbe, tu ne trouves pas ?

Naoma comprend bien que nous rigolons :

- Pff, vous n'tes pas gentils, vous vous moquez.

- Erik disait qu'il te trouvait superbe, il a partiellement
raison, mais je trouve quand mme que niveau cuisine c'est
pas la panace depuis qu'on est au paradis, et franchement
si tu veux qu'on s'installe ici va falloir faire quelques
progrs...

Naoma apprcie moyennement :

- Je vais te faire une tarte au poisson, tu verras une fois
que tu te la serras prise en pleine figure tu deviendras
tout de suite plus raisonnable !

S'ensuit un bataille de poissons, sous l'oeil furieux d'Erik
qui s'est fatigu  le pcher, mais il ne manque pas de
prendre par au combat quand il en reoit un en pleine figure.

Il s'crit :

- C'est malin ! Et maintenant ! Vous tes fiers j'espre.

Je suis fautif :

- Moi pas trop.

- Moi non plus, pas trop, dsol Erik... On va aller en
repcher...

Erik est furieux :

- Non non vous n'allez pas en repcher du tout, on ne va
rien gaspiller, vous allez nettoyer celui-l et le manger
!

Je m'tonne de la position d'Erik :

- Depuis quand tu es colo toi ?

- Vous tes sr qu'on ne peut pas faire de feu, ce serait
bien quand mme...

Pas de feu, mais une fois le poisson mang cru, se pose
le problme de l'eau, car autant la jungle regorge de fruits
juteux et tait quotidiennement tmoin d'averses, autant
rien de tel sur le bord de mer. Rapidement assoiffs par
le sel, nous comprenons que de rester ici ne pourrait pas
se faire sans un moyen de produire de l'eau potable. Avant
le radeau la priorit est donc de confectionner un rcipient,
soit pour tenter par un mcanisme d'vaporation et de condensation
d'liminer le sel, ou,  dfaut, de retourner dans la cuvette
pour faire une rserve. Et le vrai travail de Robinson commence
alors, tresser des cordes avec des lianes et des herbes,
tailler des pierres pour les rendre tranchantes et couper
le bois. Il y a bien quelques baies dans les sous-bois,
mais rien de comparable au dsaltrants fruits que nous
trouvions de l'autre ct. Deux jours sans averses nous
permirent de confectionner nos premiers pseudo-bols dans
des troncs d'arbres, mais si le systme d'vaporation fonctionne,
celui de condensation moins, et impossible de rcuprer
de l'eau douce. Nous avons par contre profusion de sel,
et dcidons de l'utiliser pour tenter de conserver quelques
poissons mis de ct.

Sans trace de nuages de pluie  l'horizon, nous dcidons
d'organiser pour le lendemain une expdition de l'autre
ct du rebord. Nous sommes maintenant en possession de
plusieurs rcipients, certes plutt lourds, pas trs esthtiques
et aux capacits modestes, sans doute pas plus de quelques
litres, et de nombreuses cordes pour les transporter en
bandoulire. Malheureusement ils ne nous donneront pas plus
d'un jours ou deux de substance, mais nous n'avons gure
le choix, et nous esprons que cette eau ne s'vaporera
pas trop vite...

Difficile nuit la gorge sche, mal de tte et mauvais souvenirs
de la chaleur australienne. Nous mangeons peu le matin,
un peu de poisson sch au Soleil, mais il ne fait que nous
enflammer la gorge. Nous continuons  l'ombre nos travaux
d'lagage de tronc et en vue de la confection d'un radeau.
Mais trop impatient d'une douche rafrachissante, nous partons
le soleil encore loin de son plus haut vers les sommets.
Somme toute la monte est plus longue que nous le pensions,
et sans doute deux bonnes heures si ce n'est plus nous sont
ncessaires avant d'entrevoir de nouveau notre rsidence
d'accueil. Il est encore tt et, aprs avoir descendu un
bon quart de la pente vers la jungle, nous nous plaons
tant bien que mal dans les rares ombres que nous trouvons,
et attendons impatiemment l'arrive de la pluie. Elle arrivera
comme toujours, quelques heures aprs que le soleil soit
pass  son znith.

Nous buvons et nous rinons sous les tides et grosses gouttes.
Mais nos rcipients sont loin d'tre la panace, et aprs
bien des labeurs nous ne ramenons sur notre petit chantier
mme pas de quoi subsister un jour de plus,  ce dprimant
constat s'ajoutant que la descente au soleil a chauff l'eau
et la rend imbuvable. Mais qu'importe, elle se rafrachira
pendant la nuit et nous n'avons quoi qu'il en soit gure
le choix. Nous convenons que l'un de nous ira de nouveau
le lendemain remplir deux nouveaux rcipients. Je m'affaire
le reste de la soire  justement creuser et augmenter la
contenance de ceux que nous possdons dj, alors qu'Erik
continue  rassembler des rondins en vue de la fabrication
du radeau, et que Naoma tresse de nouvelles cordes. Les
arbres sont des types de palmiers, le coeur en est tendre
et le bois facile  travailler, ce qui est une aubaine face
 nos faibles outils.

Le poisson sch au Soleil est assez bon, et nous avons
presque compltement cess d'en manger du cru. Nous compltons
notre alimentation avec quelques algues qui ont l'air comestibles,
et surtout les baies et ces sortes de racines que nous dterrons
facilement. La vie n'est pas aussi facile que dans la cuvette,
mais le travail quotidien et le radeau progressant nous
donne du courage. Je tente de rcapituler le temps depuis
lequel nous sommes partie de Sydney, ou au moins, si nous
ne savons pas le temps que prend la tlportation, le nombre
de jours que nous avons connus. Sur la Lune, Erik et Naoma
me disent avoir pass huit jours. Nous sommes rests cinq
jours aux btiments avec que les hommes-abeilles n'arrivent,
puis notre trajet jusqu'ici a pris trois jours. Et ce soir
voil six jours que nous sommes l, soit vingt-deux jours
au total, plus de trois semaines. Il est difficile de dire
si les jours sont plus longs ou plus courts ici, mais ils
ne semblent pas significativement diffrents de ceux sur
la Terre.

Le vingt-troisime et vingt-quatrime jours sont trs semblables,
nous terminons notre radeau et je suis de corve d'eau.
Nous pouvons dsormais transporter une dizaine de litres
dans deux gros rcipients, faits de bois et de lianes tresses,
auxquels s'ajoutent une dizaine d'autres plus petits ou
moins russis que nous abandonnerons sans doute pour notre
dpart. Notre outillage est devenu plus consquent, form
de trois ou quatre haches et plusieurs pierres tailles
qui nous permettent de creuser le bois. De plus nous possdons
plusieurs lances avec lesquelles nous attrapons des poissons.
Notre radeau, qui se trouve au bord de l'eau, car nous avons
eu peur de ne pas pouvoir le dplacer en le fabricant trop
loin de la mer, reprsente un rectangle de trois mtres
sur deux environ. Il est constitu de trois couches de bois
bien sec attaches par bien plus de corde qu'il ne faut,
mais nous avons quelques doute sur l'effet de l'eau et du
sel sur nos tressages.

Le vingt-cinquime et vingt-sixime jour nous avons droit
 de la pluie ! Enfin ! Cette aubaine tombe  pic et nous
permet de ne pas avoir  nous proccuper de l'eau et terminer
les rames et des cages en bois avec lesquelles nous comptons
attraper et stocker les poissons. La pluie cesse en soire
du vingt-sixime jour, et c'est  ce moment que nous embarquons
toutes nos affaires sur le radeau, barres de fer, cages,
outils, rserve d'eau et de poissons... Notre premire traverse
est modeste, et sert principalement  mettre notre radeau
 l'preuve. Nous parcourons le petit kilomtre qui nous
spare du cratre voisin. Et nous aurions quoi qu'il en
soit gure fait plus, le radeau s'enfonant beaucoup trop
dans l'eau une fois charg. Nous nous refusons  faire demi-tour,
mais il nous faudra rajouter une couche de rondin de bois
et rehausser encore le plateau pour esprer voyager au sec.

Le petit cratre o nous nous trouvons doit tout de mme
faire quelques kilomtres de diamtre, mais la vgtation
 l'intrieur est beaucoup plus sche et nous n'aurons pas
la chance d'avoir des averses quotidiennes. Ses rebords
ne doivent pas faire plus de cent ou trois cent mtres de
dnivele. La pluie des jours prcdent a bien form plusieurs
petite retenue d'eau, mais nous avons quelques remords 
boire de cette eau stagnante. Nous conomisons donc l'eau
que nous avons, dans l'espoir de fabriquer rapidement l'amlioration
 notre radeau, et de pouvoir partir en direction d'un cratre
beaucoup plus gros, toutefois encore petit en comparaison
de celui duquel nous venons, qui doit lui se trouver  plusieurs
dizaines de kilomtre de l o nous sommes.

Erik et Naoma s'entendent un peu mieux, et ont un peu appris
 se connatre ; elle n'a plus peur dsormais de rester
seule avec lui, mme si elle continue  se blottir contre
moi chaque nuit. Je ne sais pas si ces deux personnes auraient
pu devenir mes amis si les conditions avaient t plus normales...
Ce qui est sr, c'est que j'aurais eu du mal  rencontrer
Erik sans quitter mon travail  Mandrake. Je me demande
combien de temps nous allons nous supporter avant que l'un
ne dpasse ses limites. Je tente d'tre le plus calme possible
quand Naoma ou Erik font des btises ou quelque chose qui
me dplat, mais j'admets que par moment j'ai besoin d'aller
faire un tour un peu tout seul... Ce qui est rarement une
solution car souvent Naoma insiste pour venir avec moi quand
elle me voit partir...

Mais dans l'ensemble tout se passe plutt bien, et le vingt-septime
jour tout comme le vingt-huitime, nous rajoutons assez
firement la touche finale  notre rafiot. Nous ne partons
pas ce mme jour, mais attendons plutt le petit matin suivant
pour partir, cette fois-ci pour la grande traverse. Nous
avons eu la chance de trouver plus de fruits sur le bord
de mer de ce petit cratre que nous n'en avions sur notre
prcdent, et cela nous aidera  supporter le voyage jusqu'au
prochain.

Vingt-huitime jour, nous naviguons toute la journe, et
sous le Soleil c'est assez difficile  supporter, heureusement
que nous piquons une tte de temps en temps pour nous rafrachir.
Notre radeau rehauss ne prend plus du tout l'eau, et nous
pouvons rester au sec. Nos rservoirs d'eau nous permettent
juste de terminer le voyage sans que nous n'ayons  souffrir
de soif. Toutefois une grande quantit d'eau s'vapore.
Nous n'arrivons  notre destination que le soir dj bien
avanc.

Le temps se couvrant, annonant, nous l'esprons, de la
pluie pour la nuit ou le lendemain, et nous trouvant sur
le bord du cratere oppos  la direction d'o venaient les
hommes abeilles, nous dcidons de fter notre glorieuse
traverse par un feu. Et la fte ne s'arrte pas l car
en sus du poisson, nous attrapons deux petits animaux. Nos
rserves de sels nous autorisent mme un assaisonnement,
le paradis !... Il y a maintenant plusieurs jours que nos
combinaisons ont montr signe de fatigue, et leur fonction
de rgulation thermique devenant inoprante, il devenait
difficile de les supporter ; nous les portons donc en bandoulire,
Naoma s'autorisant une petite exception en dchirant la
sienne pour se confectionner un petit haut des plus affriolant.

Vingt-neuvime jour, il pleut, aucun espoir de prendre la
mer, beaucoup trop mouvemente. Nous pchons donc et entreprenons
le rajout d'une gouverne  notre radeau. Lors d'une accalmie
nous grimpons en haut du rebord, mais le ciel trop charg
ne nous permet pas de voir suffisamment loin. Ce cratre
est plus petit que ce que j'aurai cru d'un premier abord,
et de doit pas dpasser quelques kilomtres de diamtre,
peut-tre dix. Il ne comporte d'ailleurs pas une jungle
aussi dense que la cocotte minute gante de notre cratre
d'accueil nous avait concocte.

Erik regarde l'horizon :

- On ne voit plus le gros cratre d'o ils semblaient venir.

Je confirme :

- Non le ciel est trop bas.

Naoma n'est mme plus trs sre de la direction :

- C'tait par o ? Pourtant on voit l'horizon.

Je crois me rappeler :

- Par l je crois, mais sans soleil c'est difficile  dire,
toutefois il tait  peu prs dans l'alignement entre le
cratre dans lequel nous sommes arriv l-bas et le petit
o nous avons fait notre premire pause.

Erik s'interroge lui-aussi :

- C'est  quelle distance tu penses ?

Mais je reste indcis :

- Difficile  dire, je me rappelle pendant mes randonnes
dans le Sud de la France que nous tions supposs, par endroit,
voir la Corse qui est une les qui se trouve  plusieurs
centaines de kilomtres. D'ailleurs Naoma a raison, comme
on voit l'horizon, le cratre doit se trouver derrire la
courbure de la plante ; on peut tenter de calculer une
estimation de la distance.

Je trouve une pierre et un rocher adquat pour ma dmonstration
et entreprend quelque menue gomtrie.

- Si nous considrons que cette plante  un rayon de six
mille kilomtre, un peut moins que la Terre, que c'est une
sphre parfaite et que le rebord de notre cratre est 
un kilomtre au dessus du niveau de la mer. Si nous admettons
de plus que le cratre vers lequel nous allons dpasse aussi
le niveau de la mer d'un kilomtre, la distance maximale
 laquelle nous pouvons voir l'autre du haut de l'un se
trouve en cherchant la longueur du troisime ct d'un triangle
dont les deux premiers mesure chacun six mille un kilomtres...

Naoma coute attentivement :

- On peur arrondir  six mille...

- Non surtout pas ! Car c'est ce kilomtre qui fera toute
la diffrence ! De plus nous savons de ce triangle que la
hauteur, qui est un rayon de la plante, perpendiculaire
au troisime ct mesure six mille kilomtres.

Erik s'intresse aussi au calcul :

- On peut faire pythagore.

- Tout  fait, cela nous donne le calcul de deux fois la
racine carre de six mille un au carr moins six mille au
carr. Tu vois que si j'avais arrondi  six mille, et bien
je serai tomb sur six mille moins six mille, soit zro.

Erik entreprend dj le calcul de tte :

- Six mille un au carr, cela fait combien ? Hum, cela fait
trente six quelque chose et..

- Attends, vous vous rappelez peut-tre de vos formules
remarquables  l'cole, l'une disait que a au carr moins
b au carr, cela fait a moins b facteur de a plus b, ce
qui donne dans ce cas un au carr facteur de douze mille
un. Et donc racine carre de douze mille un.

Naoma a compris quand on pouvait arrondir ou pas :

- Dans ce cas nous pouvons arrondir  douze mille, car le
un est bien ngligeable, non ?

- Oui effectivement il est ngligeable. Pour calculer une
approximation de la racine carre on peut utiliser la formule
de la tangente de Newton.

Naoma a oubli ses cours de maths :

- C'est quoi la formule de la tangente ?

- C'est une mthode invente par Newton pour trouver la
valeur pour laquelle une fonction s'annule. Par exemple
si je prends la fonction qui a X associe X au carr moins
douze mille. Cette fonction s'annule pour X gale racine
carre de douze mille, ce que nous cherchons. La mthode
consiste  choisir un point si possible pas trop loin de
la valeur que l'on cherche, puis de trouver pour ce point
pour qu'elle valeur de X la tangente s'annule. Ensuite avec
cette nouvelle valeur on recherche de nouveau pour quelle
valeur la tangente  la courbe s'annule, et ainsi de suite...
La formule gnrale c'est que le terme suivant de la suite
gale le terme actuel moins la valeur de la fonction pour
ce terme divis par la valeur de la drive de la fonction
pour ce terme.

Je crois que je les ai sems, mais sans papier ce n'est
pas trs tonnant :

- C'est compliqu...

- Non pas trop tu vas voir, ces calculs constituent une
suite. Il suffit de calculer quelques termes pour avoir
une trs bonne approximation. Pour la fonction X au carr
moins A, la formule se simplifie en un demi de X plus A
divis par X. Nous allons calculer deux ou trois termes
tu vas voir. Par exemple pour 12000, 100 fois 100 donnant
10000, on peut amorcer la suite avec ce nombre, la valeur
suivante dans la suite se calcule comme tant la moiti
du terme actuel plus le nombre dont on cherche la racine
divise par le terme actuel, dans notre cas cela donne un
demi de 100 plus 12000 sur 100, soit 100 plus 120, qui font
220. Divise par 2 cela donne 110. Si on calcule le terme
suivant on trouve un demi de 110 plus 120000 sur 110, soit...

Je fais rapidement le calcul sur le rocher...

- 119 sur deux, soit cent neuf et demi, qui doit tre dj
une bonne approximation. Donc on peut dire, comme il faut
deux fois cette longueur, que ce cratre est au plus  environ
deux cent vingt kilomtres...

Erik, pour une fois, fait preuve d'optimisme :

- Il peut tre  moins cela dit.

- Oui mais il me semble que nous n'en distinguions que le
haut, ce qui voudrait dire qu'il tait derrire la courbure
de la Terre, donc  plus de cent kilomtres.

- En considrant qu'il fait bien un kilomtre de haut.

- Oui, mais c'est l'ordre de grandeur, et si on peut aller
jusqu'au cratre qu'on voit l-bas, qui doit se trouver
 une trentaine de kilomtres, et encore pas vraiment dans
la direction, nous devrons nous prparer  plusieurs jours
de voyages.

Erik regarde attentivement le petit cratre un peu sur la
gauche :

- Oui en plus je ne pense pas que a vaille le coup que
l'on passe par cette petite escale, a nous rallongera considrablement
la distance totale, et en plus il nous faudra toujours faire
une longue traverse : il n'a pas l'air beaucoup plus prs
de notre direction...

Naoma, pensive jusqu'alors, s'exclame enfin :

- Plus de cent kilomtres, peut-tre deux cents ! Mais vous
tes fous comment peut-on y arriver ? Nous n'aurons jamais
assez d'eau ! Combien faut-il de temps pour faire une traverse
pareille ? Dj aujourd'hui tu disais que cela faisait entre
dix et vingt kilomtres et il nous  fallu toute la journe.

Erik fait rapidement le calcul :

- Oui si on est optimiste et qu'on compte vingt kilomtres
en vingt heures ;  un kilomtre par heure en considrant
qu'on se relaie pour ramer il faudra entre cent et deux
cent heures, a fait entre quatre et huit jours, on aurait
 peine tenu deux jours en se rationnant avec nos rservoirs
actuels, on ne tiendra jamais une semaine, en plus elle
s'vapore.

- Il nous faudrait une vritable citerne !

Je n'ai pas beaucoup d'ide ?

- Que nous n'avons pas... Je ne sais pas comment faire...

Erik se moque de moi :

- Il faisait comment dans "Seul au monde" ?

- Ben je ne sais plus, je ne suis pas sr qu'il pensait
 l'eau...

Erik rigole :

- Pfff, encore un film pour fillette.

J'ai une brillante ide :

- On pourrait utiliser les combis, elles sont tanches,
remplies elles devraient facilement contenir une soixantaine
de litres, si on compte large avec douze jours, cela fait
cinq litre par jour par personne, c'est largement suffisant.

- hum, sauf que j'ai dchir la mienne...

- Arg ! Tant pis avec deux, soit cent vingt litre, cela
fait trois litres par jour par personne, c'est suffisant.
De plus si nous arrivons  les placer dans l'eau de mer,
cela viterai que l'eau  l'intrieur ne se rchauffe trop.
Et puis tu es beaucoup trop habille, tu nous donneras des
bouts de la tienne pour que nous nous fassions des jupes.

Erik fait la moue :

- Mais, euh, elles sont pleines non ? Ce n'est pas une peu
crade  l'intrieur ?

- On fera avec, sauf si tu as une meilleure ide.

- Non j'ai pas d'ide...

Je deviens prvoyant :

- Par contre il faudrait faire un essai, ce serait un peu
la misre de se retrouver en plein milieu et s'apercevoir
que cela ne marche pas comme prvu.

La marche  suivre convenue, nous redescendons vers notre
radeau et attachons une premire combinaison  l'arrire.
Toutefois nous n'avons pour l'instant pas d'eau, et il serait
bien malheureux qu'il ne repleuve pas de nouveau avant que
nous partions, et que de nouveau plusieurs jours de scheresse
s'enchanent. Mais de gros nuages continuent  arriver,
et s'il ne pleut pas ce soir, d'ici  demain matin nous
devrions avoir de quoi faire...

La chance nous sourie, et une pluie fine et continue commence
vers le milieu de la nuit. Il fait trs sombre, aucune lumire,
cette plante ne semblant pas possder de lune, ou tout
du moins nous ne l'avons pas vu depuis les trois semaines
depuis lesquelles nous sommes arrivs. Nous avons plac
les rcipients sur le radeau, et une fois ceux-ci plein,
nous les vidons dans la combinaison. Le tout n'est pas trs
rapide, d'autant que la pluie n'est pas aussi chaude que
celle de la cuvette, et nous sommes vite transis par le
froid. Heureusement l'eau de la mer, elle, est encore toute
tide et nous rchauffe  tour de rle. Nos deux rcipients
doivent reprsenter  peu prs cinq litres chacun, mais
leur ouverture est trop troite et leur remplissage est
trs lent. Nous tentons d'utiliser le fond des cages mtalliques
pour canaliser l'eau, mais cette technique reste trop lent
pour esprer remplir la combinaison. Les petits filets d'eau
qui se forment sur la pente du cratre auraient plus de
dbit, mais ils ont tellement l'air charg de limon que
nous hsitons  nous en servir.

Bref, le petit jour se lve et nous n'avons pour l'instant
vers que quatre rcipients dans la combinaison, soit une
vingtaine de litres. Finalement en dsespoir de cause nous
utilisons les coulements venant de la paroi. Le dbit y
est important et en quelques minutes le rcipient est rempli.
Nous laissons ensuite l'eau se stabiliser  l'abri sous
les arbres et les particules en suspension se dposer au
fond pendant une dizaine de minutes. Naoma tente elle d'utiliser
quelques feuilles de palmiers d'o s'chappe un mince filet
d'eau pour remplir un autre rcipient. Le temps que les
limons se dposent, sa mthode n'est pas beaucoup plus longue
que la notre pour obtenir un rcipient plein.

Quand la pluie cesse, en fin de matine, et qu'extnus
nous allons nous coucher, nous avons les deux combinaisons
remplies ; toutefois leur tissus tant extensibles, et l'eau
sans doute pas assez dense pour crer une pression suffisante
partout, les jambes sont correctement remplie mais le torse
n'est pas aussi plein qu'il le pourrait. Mais nous avons
tout de mme compter sept ou huit rcipients plein par combinaison,
ce qui doit nous faire une quarantaine de litres, soit quatre-vingts
au total. En rpartissant sur les douze jours de voyage,
cela correspond  un peu plus de deux litres par personne
et par jour, ce qui reste convenable.

Nous nous rveillons pour un superbe coucher de Soleil,
en dbut de soire, en ce trentime jour, premier mois que
nous ftons par un feu et un festin de poisson grill. Nous
ne sommes plus du tout fatigus d'avoir dormi toute la journe
et plutt impatient de reprendre la route enfin. Le radeau
charg, nous dcidons de partir le soir mme, le temps s'claircissant
et la fracheur de la nuit rendant le maniement des rames
plus supportable. Naoma s'absente un dernier instant alors
que nous vrifions avec Erik que les combinaisons ne fuient
pas.

- Regardez ce que j'ai trouv en allant faire pipi un peu
plus loin.

Naoma revient avec des sortes de roseaux, Erik se moque
:

- Tu veux faire un bouquet de fleur pour fter notre dpart
?

- Mais non, regarde, les tiges sont longues et creuse, cela
pourra servir de paille pour boire dans les combinaisons,
sinon nous en aurions sans doute renvers  chaque fois
!

- Pas bte !

Erik la taquine :

- a m'tonne de toi...

Naoma le prend sur le ton de la plaisanterie :

- Tu vas pas commencer, je te rappelle que nous allons devoir
nous supporter encore plus que d'habitude pendant huit ou
dix jours !

- C'est bien ce qui m'effraie...

Je me demande si les combis sont vraiment la bonne solution
:

- Et les combis, elles fuient ?

Mais Erik semble positif :

- Si elles fuient c'est pas beaucoup, en tous les cas on
ne s'en rend pas compte.

- On fera avec quoi...

- Oui.

Un denier petit tour sur la plage pour vrifier que nous
n'oublions rien, et nous mettons le rafiot  l'eau. Nous
avons trois rames, dont deux sont attaches de faons 
rendre leur maniement plus ais. De plus un petit lit compos
d'herbe et de feuilles mortes permettra, nous l'esprons,
 celui dont ce n'est pas son tour de dormir un peu. Nous
avons en effet convenu qu'alors que deux ramaient le troisime
dormirait, puis il remplacerait celui qui rame depuis le
plus longtemps et ainsi de suite. Si nous dormons tous de
manire  peu prs identique, nous devrions parvenir  faire
trois priodes par jour. Reste  savoir toutefois si ramer
seize heures d'affile n'est pas trop illusoire.

Traverse
---------



Naoma et Erik prennent le premier tour. Je n'ai pas vraiment
sommeil mais vue la dure journe qui m'attend, je n'utilise
pas la troisime rame et me repose allong sur le lit de
feuille, ou donne un peu de courage  Naoma qui a dj des
ampoules aux mains aprs quelques heures. N'apercevant pas
notre destination, nous nous fixons de toujours garder le
petit cratre et notre cratre maternel toujours bien dans
l'axe, puisque c'est ce qui nous semble le plus fiable indice,
si ce n'est le seul, indiquant la bonne direction.

Berc par le clapotement de l'eau contre le radeau, et le
grincement des rames, je m'endors finalement. C'est un cri
qui me rveille en sursaut, je me redresse, Naoma me regarde
les larmes aux yeux :

- Franck, il m'a dit de mettre mes mains dans l'eau pour
soigner mes ampoules ! 

Je me rassure en voyant que rien de grave n'est arrive,
je baille et lui demande :

- Elles avaient clat ?

- Oui, elles saignaient mme...

- Forcment...

Erik s'tonne :

- Quoi ? C'tait pas une bonne ide ? Tu ne lui aurais pas
proposer toi ?

- Disons que je l'aurai prvenu que cela allait tre douloureux.

- Oui quand je lui ai demand si le sel allait faire mal,
il a dit pas trop...

- Elle ne l'aurait jamais fait sinon...

Je la sermone :

- Tu aurais d me rveiller, j'aurai pris ta place, c'est
pas trs malin si tu ne peux plus ramer  cause de a.

Mais elle ne veut pas se laisser faire :

- Je ramerai !

Erik ne veux pas perdre de temps :

- Oui bon OK vas donc te reposer.

Je regarde o nous nous trouvons :

- Mais vous avez driv !

Naoma regarde aussi :

- Non, pas trop...  si un peu...

Qu'importe, ce n'est pas le moment de perdre courage :

- Bon pas grave on va rattraper...

Naoma regarde vers notre direction :

- En tous les cas moi je ne vois toujours rien  l'horizon...

Je regarde moi dans la direction oppose :

- Rien d'tonnant regarde d'o l'on vient, nous n'avons
pas d faire plus de dix kilomtres.

Erik tente de l'expliquer :

- Il faut dire que le radeau n'est pas des plus arodynamique,
et il pse son poids ! En plus je ne suis pas sr que les
courants soient bien en notre faveur, c'est sans doute pour
cette raison que nous avons driv.

Je change de sujet :

- Vous avez bu ?

Erik rpond :

- Oui, elle est reste frache, mais c'tait la nuit, on
verra ce soir... Les pailles de Naoma sont pas mal...

Naoma est fire de ses pailles :

- Un peu qu'elles sont pas mal ! Bon bonne nuit les garons
!

Trente-et-unime jour. Nous avanons  bonne allure avec
Erik, mais je sens qu'il est puis. Le soir arrivant, Naoma
n'tant pas encore rveille, Nous faisons un pause pour
pcher quelques poissons. Naoma se rveille, mange un bout
avec nous, et elle remplace Erik. Le rythme est moins soutenu,
mais cela me permet de me reposer un peu.

Erik se rveille au milieu de la nuit, le ciel est splendide,
aucun nuage, aucune lumire.

- Vous avez vu cette trane lumineuse ?

Je lve leux yeux, reste une seconde silencieux devant les
milliers d'toiles ressortant dans le ciel d'un noir parfait,
la Voie Lacte s'tend comme une brume d'toiles :

- Le truc molletonneux l ? C'est la Voie Lacte, c'est
le cen...

- Non non pas a, le trait fin qui par de l'horizon l et
s'arrte l.

Je vois effectivement le trait fin et lumineux dont parle
Erik :

-  oui, qu'est ce que c'est ?

Naoma aussi regarde :

- Et regardez, il reprend de l'autre ct, de l  l'horizon
oppos !

Je m'crie :

- Et ! Mais ce doit tre un anneau ! La plante doit avoir
un petit anneau !

Naoma complte :

- Mais, pourquoi est-il coup ?  c'est l'ombre de la plante
!

- Oui sans doute.

Cette dcouverte fate, nous nous octroyons une pause commune
de dix minutes, Erik mange un bout puis me remplace. Je
mange moi aussi un bout, bois un bon quart de litre et je
m'allonge pour contempler ce petit anneau. Il se voit 
peine, il doit vraiment tre tout petit ou trs loin. Mais,
puis, je m'endors sans gure plus de rflexions... Naoma
 peut-tre raison, peut-tre que je pense un peu trop 
Deborah...

Cinq jours s'coulent. Cinq jours de canicule. Ramer le
jour est trs prouvant, d'autant que l'eau s'puise plus
vite que prvu, sans que nous sachions si les combinaisons
sont un peu permables ou si la chaleur et l'vaporation
sont les seules responsables. Mais il nous semble toutefois
qu'un lger got sal se laisse deviner, confirmant qu'elles
laissent filtrer un peu d'eau. Mais notre destination est
en vue, et nous conservons moral et courage.

Fin du trente-sixime jour, dbut du trente-septime jour,
je remplace Naoma qui fatigue plus vite que nous, et cela
nous fait dcal un peu chaque jour les horaires de passage.
Ce n'est pas plus mal ainsi chacun a aussi l'inconvnient
de dormir de jour. Nous mangeons ensemble encore et toujours
du poisson, et nous reposons un peu en pataugeant et pchant
pendant une petite heure. Puis Naoma se couche et nous reprenons
les rames.

Quarante-et-unime jour. Il n'a toujours pas plu, nous n'avons
plus d'eau depuis deux jours. Naoma ne rame plus, et nous
ne le faisons Erik et moi que la nuit, quand la chaleur
est moins forte. Nous passons notre journe appuy au radeau,
le corps dans l'eau. Dix jours que nous sommes partis, notre
destination s'est considrablement rapproche, mais au rythme
actuel il nous faudra au minimum encore cinq jours. Nous
n'apercevons dsormais plus notre cratre de dpart pas
plus que celui o nous avons atterri. Nous avons tous la
migraine, nous ne nous parlons presque plus.

Il fait encore plus chaud aujourd'hui que les jours prcdent,
et nous avons tout juste le courage de pcher et nettoyer
encore des poissons, d'autant qu'ils sont plus rares depuis
que nous sommes loin des ctes. La mer s'est approfondie,
et si les premiers jours nous en apercevions toujours le
fond dans l'eau claire, ce n'est maintenant plus le cas.
Je redoute quelques plus gros poissons qui pourraient s'avrer
dangereux, mais c'est cela o mourir desscher par le Soleil...
Tout ce que j'espre c'est que cette chaleur touffante
provoquera l'vaporation de suffisamment d'eau pour entraner
rapidement un orage...

Mes espoirs sont satisfaits, et en fin d'aprs-midi de gros
nuages noir se montrent  l'horizon. La pluie et les tonnerres
ne se font pas attendre, et alors qu'Erik et moi reprenons
avec enthousiasme les rames, Naoma tente de rcuprer le
plus d'eau possible. Mais bien vite notre rve tourne 
l'aigre. La mer se creuse et il nous devient impossible
de ramer, nous devons nous affrer  nous accrocher tant
bien que mal au radeau dans des creux de plusieurs mtres,
en esprant que nos cordes tiennent bon et que le radeau
ne se disloque pas.

La tempte dure plusieurs heures, pendant laquelle nous
perdons notre gouverne, la plupart de nos outils, une rame
et une combinaison. Nous avons tant bien que mal sauver
nos deux principaux rcipients, solidement attachs, et
rcupr une vingtaine de litre d'eau dans la combinaison
restante. Naoma s'est salement blesse au dos  un moment
ou le radeau s'est presque retourn, et nous avons tous
les mains en sang de nous tre retenu pendant des heures
 des cordes tranchantes. Nos mains font peur  voir, couverte
de cicatrice, de blessures ; nous avons peine  les ouvrir.
La fin de la nuit est plus calme, et nous dormons tous trois,
puiss.

Au petit matin je rveille Erik pour que nous nous remettions
 ramer. La tempte nous a fait considrablement driver,
et ne nous  pas rapprocher de notre destination, loin de
l. Heureusement en ce quarante-deuxime jour la mer est
de nouveau calme, et la temprature un peu plus frache,
bien qu'encore caniculaire. Nous ramons de nombreuse heures
avec Erik et nous inquitons pour Naoma qui ne se rveille
pas. Mais rien de grave, sa blessure lui fait trs mal,
mais elle semble se cicatriser et elle va bien, hormis qu'elle
est trs fatigue.

Notre radeau a tout de mme beaucoup souffert, et mme si
tant bien que mal nous l'avons rpar en resserrant quelques
corde et en retirant quelques rondins qui ne tenaient plus,
il ne rsistera pas  une nouvelle tempte. C'est la raison
pour laquelle nous forons la cadence, ramons un tiers du
temps tous les deux, et un tiers du temps seul alors que
l'autre se repose. Naoma est dsol de ne pouvoir nous aider,
mais sa blessure lui empche tout mouvement du bras gauche.

Trois jours s'coulent et la cte ne doit pas tre dsormais
 plus d'une vingtaine de kilomtre, mais la chaleur a repris
de plus belle, et d'inquitant nuages noirs nous font redouter
le pire. Et le pire arrive, mme s'il ne dure pas. Le soir
du quarante-cinquime jour un tempte digne de la prcdente
clate de nouveau. Heureusement nous trouvant plus prs
des ctes, la mer est moins profonde et les creux moins
important que trois jours auparavant. Mais notre crainte
tait juste, le radeau ne tient pas, et nous nous retrouvons
rapidement tant bien que mal  nous accrocher  des rondins
de bois pour ne pas trop boire la tasse. Je tiens maintient
Naoma avec moi, qui a du mal  s'agripper avec sa blessure,
et je ne sais ce qu'il advient d'Erik. Les courants nous
sont plus favorables cette fois-ci, et si nous drivons
vers le Nord-Est, cela nous rapproche sensiblement de la
cte. Au petit matin, alors que nous avons pdaler toute
la nuit, en interpellant Erik de temps en temps, nous ne
sommes qu' une dizaine de kilomtres de la cte. Aucune
trace d'Erik, mais nous n'avons gure la force de faire
plus de recherche que quelques appels, et n'aspirons qu'
une chose, atteindre le rivage. Naoma y met du sien et pdale
vigoureusement avec ses jambes, appuye sur moi et le rondin.
Je donne pour ma part aussi des mouvements du bras droit,
me tenant avec le gauche.

Plusieurs heures s'coulent, et nous ne baissons pas les
bras. Naoma m'arrte toutefois alors qu'elle a vu quelque
chose sur la plage maintenant plus qu' quelques centaines
de mtres, un kilomtre peut-tre. Une personne sur la plage
nous fait de grands signes avec les bras, c'est Erik ! Nous
redoublons de courage, et vingt minutes plus tard nous nous
serrons tous dans les bras les uns des autres...

Jour 133
--------



Erik est enchant de nous retrouver enfin :

- Oh bon sang ! Vous allez bien ? Cela me fait plaisir de
vous revoir, j'avais tellement peur que vous ayez t assomms
! Mais je n'ai rien pu faire ! Quand le radeau s'est disloqu,
je suis rest coinc dans la corde et j'ai d batailler
pour me maintenir  la surface pendant une bonne heure avant
de finalement pouvoir me retirer. Ensuite j'ai nag du plus
vite que j'ai pu, mais il y avait tellement de vagues !
Je ne voyais ni n'entendais rien. Au petit matin j'ai dcid
d'aller directement vers la plage, en esprant que vous
y seriez, je ne savais pas trop quoi faire d'autre. a fait
plusieurs heures que je suis arriv, j'ai parcouru plusieurs
kilomtres le long de la plage vers l'Est, le courant allant
dans cette direction je pensais avoir plus de chance de
vous voir par l. Mais ne trouvant rien je suis un peu mont
le long de la pente pour avoir un point de vue. C'est l
que je vous ai vue en train de nager. Je vous ai appel
et fait des signes, mais vous ne m'avez pas vue ni entendu.
Le temps de redescendre, vous tiez dj presque arriv,
et comme vous n'aviez pas l'air trop amoch, je ne suis
pas all  votre rencontre...

- Comme j'tais blesse, Franck m'a aid  m'accrocher,
c'est pour cette raison qu'il n'a pas pu aller t'aider,
c'est ma faute...

Erik la rassure :

- Mais non c'est la faute de personne, on est tous l non
? Oublions a et reposons-nous, nous l'avons bien mrit,
quelle aventure !

Fin du quarante-sixime jour, nous sommes sur ce nouveau
cratre, mais que va-t-on y dcouvrir ? Nous avons perdu
tous nos outils, il ne nous reste gure que les quelques
bouts de la combinaison de Naoma avec lesquels nous conservons
un semblant de pudeur, et encore, Erik ayant perdu le sien,
je dois couper la mienne en deux pour qu'il ne reste pas
nu. Nous refusons tout deux poliment que Naoma lui prte
le bout avec lequel elle masque sa poitrine, non pas que
cela nous aurait dplu, toutefois...

Nous n'avons gure plus de force qu'il n'en faut pour arracher
quelques feuilles et nous confectionner une couche pour
nous endormir quasiment instantanment.  l'ombre des sortes
de palmiers, nous dormons sans doute plus de dix heures.
Je me rveille  plusieurs reprise, inquit par un bruit
d'animal ou d'oiseau, mais me rendors bien vite.

Le jour est dj bien avanc quand nous nous levons enfin.
Nous mourrons de faim, mais nous n'avons pas un envie foudroyante
de poisson, et tombons d'accord pour nous contenter de quelques
baies ce matin et de remettre  de l'autre ct de la montagne
le festin royal. Nous entamons l'ascension au plus vite,
ne voulant pas avoir trop  supporter la chaleur qui s'annonce
une fois de plus caniculaire. S'il n'est pas plus haut,
le rebord de se cratre n'est srement pas plus bas que
celui dans lequel nous sommes arrivs. Son ascension nous
demande toute la journe, d'autant que pieds nus, elle est
rendue trs difficile. Nous n'allons certes pas vite et
nous ne marchons pas durant plusieurs heures dans les fortes
chaleurs de l'aprs midi, mais son sommet culmine sans doute
bien au-del des mille mtre au-dessus du niveau de la mer,
peut-tre mille cinq-cents.

C'est une fois de plus par un superbe coucher de Soleil
que nous atteignons le sommet, et nous sommes loin d'tre
du du point de vue. Soleil, enfin, c'est un abus car ce
n'est pas mon Soleil qui se couche dans des rougeurs magnifiques...
Mon Soleil qui se trouve tellement loin, et que je ne sais
mme pas reconnatre parmi la multitude d'toiles peuplant
le ciel nocturne... Mais pourrais-je mme le voir ? Ne suis-je
pas si loin que je ne puisse mme distinguer sa lumire
?

Ce cratre a une forme diffrente des prcdents, quand
bien mme qu'il en soit effectivement un. Il possde une
forme allonge, sans doute le mtore l'ayant form percuta
le sol avec un angle faible. Il est chancr et la mer pntre
 l'intrieur par la partie Nord, qui s'ouvre dans une baie
borde  l'Est par une large bande de terre qui s'tend
 perte de vue au del de l'horizon. La pente  l'intrieur
est assez abrupte et ne laisse qu'une bande forestire de
quelques kilomtres  peine de largeur autour du lagon.
Le lagon lui-mme doit faire plusieurs dizaine de kilomtre
de large, cinquante, soixante, peut-tre quatre-vingt. Aucune
ville ou village ne nous apparaissent, mais nous ne distinguons
pas clairement les dtails de l'tendu au Nord qui s'efface
dans la nuit  l'horizon.

Nous mourrons de faim, et si beau soit la vue il nous tarde
de trouver de quoi nous sustenter. Mais aussi presss soyons-nous,
la descente est longue et pnible, et la fatigue nous gagne.
Mais il nous sera difficile de passer une nuit supplmentaire
sans boire et manger, et nous ne pouvons nous permettre
d'abandonner. Il fait nuit noire quand, enfin, nous atteignons
la fort. Nous nous mnageons un petit lit en contre-haut,
Erik reste avec Naoma et je pars  la recherche de nourriture.
Il fait trs sombre et j'ai peine  distinguer ; de plus
j'ai quelques craintes  trop m'introduire dans la fort,
et je reste  la lisire.

Il me faut une bonne demi-heure avant de trouver enfin une
sorte de fruit qui semble ressembler  ce que nous avions
l'habitude de manger au dbut. Mais je n'ai rien pour les
transporter et ce serait dommage de n'en ramener que quelques
uns. J'entreprends alors de dmler une touffe de ronces
qui pourront constituer un petit panier si je m'y prends
correctement. Elles sont cependant remplies d'pines et
je casse tout d'abord un bton pour en tirer un partie un
peu  l'cart.

Btes
-----



J'ai vu ses yeux, dans le noir de la fort...

Je les ai vus, brillants, une fraction de seconde avant
qu'il n'attaque. Un sorte de lopard, du mme type sans
doute que le tout premier, le seul autre que nous ayons
vu. Il se lance sur moi les deux pattes en avant, j'ai tout
juste le temps de me protger le visage avec le bton, qu'il
mort frocement. Il me griffe aux deux paules avec ses
pattes avant et au ventre avec ses pattes arrires. Je tombe
 la renverse et je parviens  le projeter sur le ct.
Je n'ai pas le temps de me relever dj il s'lance de nouveau.
Il me mort  l'avant-bras et me griffe au ventre. Ses griffures
font horriblement mal, et je sens mes blessures saigner.
Je suis puis et j'ai du mal  avoir des initiatives. Je
lui donne plusieurs coups de bton du bras gauche, mais
je n'ai aucune force. Je m'crie :

- Corps de merde !

Il me lche finalement et quand il ressaute je place le
bton droit sous lui et le projette plus loin, mais une
fois de plus je n'ai pas le temps de me relever et je ne
peux que parer son attaque avec mon bton. Corps de merde
! Je ne sens rien, je n'arrive  rien, je n'ai pas cette
rage qui dcuple mes forces, je me sens impuissant, livr
 la mort comme un agneau.

Je djoue une nouvelle de ses attaques et par chance parvient
 le frapper vigoureusement sur la tte. Mon bton se brise
mais il est sonn un instant. Je saigne de toute part et
je sens mes forces s'en aller, mais dans un dernier regain
de rage je soulve une lourde pierre et lui envoie avec
toute l'nergie qu'il me reste sur l'paule. Il roule au
sol et se redresse difficilement sur trois pattes en crachant.
Il recule doucement vers la fort mais je ne vais pas le
laisser partir, oh non !

Je rcupre rapidement ma pierre et alors qu'il se retourne
pour s'enfuir il la reoit directement sur la nuque. Il
s'croule  nouveau. Une troisime, quatrime et cinquime
fois son crne s'crase sous ma colre, avant que je n'ai
mme plus la force de soulever la lourde pierre. Je me laisse
tomber au sol.

Je reste quelques instants, allong,  respirer profondment,
pour reprendre mon souffle, et quelques forces. Puis je
m'assois, je le distingue  peine dans le noir,  deux mtres
de moi. Je suis salement amoch. Mais la crainte que l'un
de ses confrres ne passe par l me fait me hter, d'autant
que je veux prvenir Erik et Naoma du danger. Je place le
lopard sur mon dos, et me contente d'emporter trois fruits
sur mon bras blesser. Il me faut encore un long moment avant
d'arriver en titubant vers Erik et Naoma. Erik accourt :

- Ylraw, j'tais inquiet, mais je ne voulais pas laiss
Naoma, j'ai l'impression qu'il y a des btes qui rod...
Ah t'es au courant... Mais tu es bless ! Tu saignes de
partout ! C'est grave ! Attends, je vais t'aider  monter.

Erik attrape les fruits et le lopard, puis m'aide  grimper
sur le rocher. Naoma dormait, elle est rveille par le
bruit.

- Mon Dieu Franck, mais tu saignes de partout ! Que s'est-il
pass ? Ah ! C'est quoi cette bte !

- N'ais pas peur il est mort, et pas moi...

- C'est le mme genre que celui que vous aviez fait fuir
?

Erik rpond :

- Oui on dirait. Allonge toi Ylraw, nous allons regarder
tes blessures, elles saignent toujours ?

- Je ne sais pas mais a fait affreusement mal...

Je m'allonge et Naoma s'occupe de moi. Mais il n'y a pas
grand chose  faire, nous n'avons ni tissus ni pansement.
Je me contente de rpandre le peu de bave qu'il me reste
sur les blessures pour dsinfecter... Quand je me sens un
petit peu mieux j'accepte le fruit qu'Erik me tends, et
qui me dsaltre un peu. Nous mangeons ensuite  pleines
dents le lopard qu'Erik a dpec avec une pierre tranchante.
Le ventre plein, je m'endors en quelques secondes juste
aprs, sans mme la force de discuter un peu.

Je suis rveill plusieurs fois dans la nuit, soit par mes
blessures qui sont douloureuses quand je bouge, soit par
des bruits suspects. Je m'aperois qu'Erik a d ramener
plusieurs branches de bois qu'il a disposes tout autour
de nous.

Je suis pourtant le dernier debout quand le lagon reoit
enfin les rayons du Soleil par-dessus les hauts rebords
du cratre. Erik s'aperoit que je me suis rveill :

- a va ?

- Oui je crois, j'ai faim.

- Il reste du lopard, je ne suis pas all chercher de nouveaux
fruits, je pense qu'il est plus prudent que l'on ne se spare
pas. J'avais mis des branches tout autour pour la nuit,
je ne sais pas si elles nous ont protgs ou pas, mais je
n'ai rien entendu, et vous ?

- Je me suis rveill quelques fois, mais plus parce que
mes blessures me faisaient mal. J'ai eu un peu froid par
contre. Je pense que ce serait pas mal d'utiliser la peau
du lopard.

Naoma s'exclame :

- Le pauvre ! Mais tu n'es pas contre les habits en peau
d'animaux ?

Sa remarque ne me convient gure :

- Et oh ! Il est mort ton lopard ! Et vu ce qu'il m'a fait,
c'est de bonne guerre ! Je ne l'ai pas dzingu au fusil,
c'tait  la rgulire ! Et j'ai gagn, alors, hein !

Erik coupe nos chamailleries :

- Mangeons un bout, puis allons chercher des fruits, j'ai
toujours autant soif.

Naoma semble impatiente de bouger :

- Ne devrait-on pas partir tout de suite vers le Nord, si
nous voulons trouver une ville rapidement ?

Pour ma part je prfrerais encore un peu de repos :

- Nous pourrions installer un petit campement quelques jours,
pendant lesquels on fabriquerait de nouveau des outils et
des armes, et partir une fois plus quip ? D'autre part
je ne me sens pas de partir tout de suite.

Erik est d'accord avec moi :

- Oui je pense comme Ylraw, par contre vaut-il mieux rester
ici proche de la falaise, ou nous auront peut-tre plus
de facilit  recueillir de l'eau, ou traverser la fort
vers la mer, o nous pourrons pcher du poisson ?

Mais traverser la fort ne me tente gure :

- Je suis d'avis de rester ici quelques jours, et nous traverserons
la fort si nous ne nous en sortons pas ici. Je prfrerais
ne pas m'y aventurer sans de quoi nous dfendre.

Tombs d'accord, nous mangeons avec apptit de la viande
maintenant froide du lopard, puis nous partons tous trois
pour quelques cueillettes matinales. De jour la tche est
rendue aise, et bien vite nous sommes repus de divers savoureux
fruits. Mes blessures me fatiguent beaucoup, et j'ai du
mal  me mouvoir. Je mets quand mme la main  la pte quand
nous entreprenons de nous refaire une trousse  outil digne
de ce nom, et un abri pour dormir un peu plus sr. L'emplacement
un peu en hauteur sur le flanc de la montagne est scurisant
et nous donne un bon point de vue sur la fort. Notre technique
de tressage de corde dornavant prouve nous permet, en
quelques jours, d'tre protger et  l'abri sur un gros
rocher que nous escaladons avec une petite chelle.

Quelques jours de plus. Cinquante-cinquime jour. Cette
fort est beaucoup plus dangereuse que la premire, et 
mainte reprise nous surprenons un lopard ou un autre flin
 roder autour de nous, et nous dmes djouer les attaques
de certains tmraires d'entre eux  deux reprises, ce qui
valu  Erik une belle balafre, et  Naoma et moi un bon
festin. Nous avons de quoi nous dfendre et nous nourrir
; haches, gourdins et lances qui nous fournissent viande
 profusion, et scurit lors de nos dplacement. La pluie
est suffisamment frquente pour que nous ayons toujours
suffisamment de quoi boire. Nous nous sparons peu, et mme
nos toilettes sont amnags un peu plus loin dans un coin
protg, et nous n'y allons jamais tout seul.

Nous n'envisageons pas pour autant de rester ici ternellement,
et maintenant que nous avons de nouveau rcipients, armes,
peaux de bte pour nous protger du froid et fabriquer des
gourdes, nous prparons notre dpart. Nos explorations et
l'exprience de vie ici nous conforte dans l'ide que de
rester proche de la falaise rendra notre progression plus
rapide, plus sre mme si le terrain est un peu plus accident.
Nous n'avons trace de civilisation, mais nous pensons qu'
une centaine de kilomtre vers le nord nous pouvons trouver
un village, il nous a sembler par moment distinguer des
petits points noirs se dplaant dans le ciel, et les nuits
claires une douce lueur teinte parfois lgrement le ciel
nocturne.

C'est ce jour de dpart, alors que j'accompagne Naoma aux
toilettes, qu'elle me parle d'Erik.

- Franck, je peux te poser une question ?

- Et bien oui, tu as toujours pu me poser des questions
jusqu' prsent, non ?

- Oui mais c'est un peu particulier, c'est  propos d'Erik.

- Que t'a-t-il fait encore ? Des misres ? Pourtant vous
avez l'air de mieux vous entendre.

- Non non il est trs gentil, et je crois que tu avais raison,
c'est un gars bien, non c'est plus sur tes sentiments vis--vis
de moi.

- Je ne comprends pas, qu'est ce que tu veux dire ? Que
vient faire Erik dans cette histoire ?

- Et bien, je me demandais si tu m'avais tout dit sur tes
sentiments pour moi ?

- Tout dit ? Comment a, tu penses que j'prouve certaines
choses que je ne t'ai pas dites ?

- Non, je ne sais pas, je me demande...

- Si tu me le demande, c'est que tu le crois ou l'espre...

- Peut-tre, tu ne veux pas rpondre ?

- Je pense que je t'ai tout dis, oui. Une certaine forme
d'attachement et de tendresse communment appele amiti.

- Rien d'autre ? Pourquoi tu as dit avec tant de certitude
que tu ne voulais pas faire l'amour avec moi ?

- Pourquoi tu me poses toutes ses questions ? Erik t'as
dclar sa flamme et tu dois lui rpondre, c'est a ?

- Oh, mais ? Il t'en a parl ?

- Non.

- Mais comment as-tu devin ?

- C'est pas sorcier, nous sommes trois ici je te rappelle,
pour que tout d'un coup tu veuilles savoir prcisment s'il
n'y a plus d'espoir avec moi, c'est que tu es face  un
choix, sinon, malheureusement je pourrais dire, tu aurais
continu  esprer.

- Et bien oui c'est vrai, cela fait quelques jours dj,
en fait c'tait le premier soir o nous sommes arrivs,
le soir o tu t'es fait attaquer. Je pense que c'est pour
me dire a qu'il n'est pas parti avec toi, il s'en veut
tu sais. Et chaque fois que je te vois souffrir  cause
de tes blessures je m'en veux aussi, qu'il soit rester pour
moi alors que tu aurais pu y laisser la vie...

- Oublions, qui aurait pu prvoir, nous n'avions eu un problme
avec des animaux sauvages que le premier jour, et plus depuis
; on ne pouvait pas savoir que ce serait plus dangereux
par ici... Et toi qu'est ce que tu en penses ?

- De quoi ? D'Erik ?

- Et bien oui, Erik, il te plat, je ne sais pas ? Tu as
des sentiments pour lui ? Tu penses que tu pourrais en avoir
?

- Je ne sais pas trop, mais je crois que je m'attache un
peu  lui, surtout depuis ses dclarations, mais je ne voudrais
pas le faire sans ton accord.

- Mon accord ? Mais tu fais ce que tu veux, je suis pas
ta maman !

- Non, c'est pas ce que je veux dire, mais... Et tu n'as
pas rpondu, pourquoi tu m'as dit que nous ne ferons pas
l'amour, pourquoi tu tais si sr de toi, tu n'as jamais
chang d'avis sur ce genre de sujet ?

- Je ne le veux pas.

- Mais pourquoi tu ne le veux pas, je ne te plais pas ?
L'autre fois dans la mer tu as dit que ce n'tait pas l'envie
qui t'en manquait ?

- Disons que je ne me l'autorise pas.

- Pourquoi ?

C'est la galre ce genre de questions, le pire c'est que
je sais que je vais la blesser...

- C'est difficile  dire, parce que je ne veux pas juste
profiter de toi comme a, juste, sans vraiment te connatre,
sans...

Elle me coupe :

- C'tait peut-tre vrai  Melbourne, la premire fois,
mais on commence  se connatre maintenant ! Et puis ce
n'est pas profiter si je suis d'accord, c'est tous les deux,
ce n'est pas goste, je ne comprend pas. En plus ce que
tu dis n'est pas vrai, quand tu as couch avec Deborah,
tu la connaissais depuis trois jours, tu ne peux pas dire
que tu la connaissais plus que moi !

- C'est vrai, mais je veux pas te blesser, je veux pas...

- Tu penses que je ne suis pas assez forte pour toi c'est
a ? Tu penses que je ne te mrite pas, qu'il te faut plus...
Non, pas moi, quand mme ! Moi la petite boulangre tudiante
en histoire ! Deborah, elle, elle grait toute l'exploitation,
elle avait tous les beaux mecs du canton  ses pieds, a
c'est une fille pour toi ! Mais pas moi...

Elle pleure  chaudes larmes. Je m'approche pour la prendre
dans mes bras.

- Ne me touche pas ! Rponds ! Allez rponds ! Ose dire
que je n'ai pas raison !

- Tu n'as pas compltement tord, peut-tre, c'est vrai,
mon orgueil fait sans doute parti des raisons, mais c'est
surtout parce que je pense que je te blesserais, parce que
oui, je pense que tu n'es pas assez forte pour moi, que
tu t'attacherais trop et que moi j'ai besoin de quelqu'un
de fort, j'ai besoin pour aimer d'avoir une pente  gravir,
si tant est que je puisse encore aimer vraiment...

Elle a un gros soupir.

- D'accord, OK... Tu veux juste conqurir en fait c'est
a ? Tu t'en fous que des gens puissent t'aimer ou vouloir
tre avec toi... Moi je t'aimais juste, c'est vrai, je suis
pas superwoman... Mais aprs tout je ne sais pas trop ce
que j'esprais... Peut-tre que... Je pensais que... Et
puis mince... C'est tant pis pour moi... T'as raison, je
pourrai pas rester avec quelqu'un qui voudrait toujours
plus... Mais c'est des mecs comme a aprs qui tu cours,
ou qui te courent aprs... Je sais pas ce que tu veux en
fait, je te comprends pas... Et puis je m'en fous, c'est
plus mon problme...

Elle pleure  gros sanglots, mais me repousse et part en
courant vers la cabane. Je reste quelques instants l, ne
sachant trop o se trouve la ralit, ce que je n'ai pas
dit et ce que je n'aurais pas d dire... Je m'assois un
instant. Dix minutes plus tard Erik vient me voir.

- Qu'est ce qu'il s'est pass avec Naoma ?

J'hsite  rpondre. Je ne sais pas vraiment quoi dire,
de plus.

- Je crois que... Je crois qu'elle a juste compris que je
n'tais pas tout  fait comme elle pensait...

-  ce propos... Est-ce que... Je crois que... Je m'attache
un peu  elle.

- Elle m'a dit oui... C'est super, c'est vrai, c'est bien
non ?...

Je ne sais pas trop quoi dire d'autre.

- a ne te drange pas si, enfin... Si on se rapproche ?

- Pas du tout, je trouve a trs bien, au contraire. Naoma
a besoin de quelqu'un, mais pas de moi, surtout pas de moi.

- C'est con  dire, mais je crois que je l'aime.

- C'est pas con Erik, c'est pas con...

- Tu veux que je te laisse un peu seul ? Il ne faudrait
pas trop tarder  partir.

- Oui, cinq minutes et j'arrive.

Peut-tre dix minutes en fait. Je ne sais pas vraiment si
nous avons une bonne image de nous. Je ne sais pas si quand
nous croyons tre quelque chose nous le sommes vraiment,
ou nous le voulons juste. Je ne sais pas si Naoma avait
raison. Un peu sans doute... Peut-tre que je me cours aprs...

Quand je les rejoins tout est dj prt, et je n'ai qu'
endosser le simili de sac  dos fait de peau de bte et
de cordes. Nous ne tranons pas et abandonnons sans grandes
pompes notre petite maison. Nous avons chacun parties des
haches, lances, cordes, ainsi que de quoi boire et manger
pour quelques jours. Notre objectif est de marcher le plus
possible pour tre rapidement fixs sur la prsence ou non
d'un village plus au Nord. D'autant plus rapidement que
l'ambiance n'est pas des plus joviale, Naoma ne m'adressant
plus la parole, et Erik pris entre deux feux ne sachant
pas trop s'il est en partie responsable ou pas.

Nous marchons plusieurs heures, notre marche est facilite
depuis que nous avons confectionn des sortes de sandales
en peau, mme si notre plante des pieds s'est depuis longtemps
recouverte d'une dure couenne. Le Soleil dclinant, les
animaux commencent  se manifester, et il nous faudra bientt
partir en chasse. Naoma s'crit :

- Un lopard !

Erik s'arrte et scrute les environs :

- O a ?

- La devant ! Enfin je ne suis pas sre que ce soit un lopard,
il m'a l'air plus gros que ceux que nous avons dj vus.

- Je vais jeter un oeil, restez-l, attendez-moi, gardez
mon sac

Erik laisse son sac et part avant que je n'ai le temps de
lui dire qu'il vaudrait mieux que nous restions ensemble.
Nous attendons cinq minutes, en silence. Soudain j'aperois
une ombre un peu plus haut sur le flanc de la montagne en
avant :

- Mince, regarde, il est en-dessus ! Je vais prvenir Erik,
ne bouge pas.

Je laisse aussi mon sac  Naoma et je cours rapidement dans
la direction prise par Erik  l'intrieur de la fort. Je
le trouve sans peine  quelques centaines de mtre de l,
 l'afft dans un fourr.

- Erik, viens, il est au-dessus, en nous sparant nous le
coincerons et l'attraperons sans...

Erik me coupe.

- O est Naoma !

- Et bien elle est reste derrire, avec les sa...

- Il n'est pas en dessus ! Il faut retourner avec elle !
C'en est un autre, un plus gros, je n'ai jamais vu un truc
par...

Nous sommes coups par un cri. Un cri de Naoma.

- Mon Dieu !

Erik court  toute vitesse, je lui embote le pas mais il
est plus grand et j'ai du mal  le suivre. Quand nous sortons
de la fort nous n'apercevons plus Naoma, nous acclrons
encore, pour, une petite bute passe, voir cette bte, cet
immense bte noire, presque de la taille d'un lion, tirer
le corps de Naoma la gorge dans sa bouche. Erik crie, la
bte surprise lche sa proie et se retourne vers nous. Mais
notre rage et nos cris doivent l'effrayer, elle se recule
doucement vers la fort. Quand je suis sr de ne pas pouvoir
blesser Naoma, je lui projette ma lance, qui la touche dans
la patte arrire. La bte pousse un grognement assourdissant.
Erik va directement auprs de Naoma, et je tente moi de
tuer ou tout du moins mettre en fuite cette bte. Mais blesse
et surprise, elle n'attend pas son reste et bondit dans
la fort. Je la poursuis quelques secondes pour m'assurer
qu'elle ne reviendra pas, et je retourne rapidement voir
Erik et Naoma.

J'arrive trop tard. Erik est prostre sur elle. Il se retourne
vers moi, les yeux en pleurs.

- Elle est morte... Ses dernires paroles furent : "Dsol,
Erik".

Les forces me quittent, je laisse tomber ma hache. Je m'approche
d'elle.

- Mais non, mais... Non, elle, on peut srement.

Erik m'empche de m'approcher.

- Non ! Elle est morte, OK ? Morte ! Par ta faute !

Je ne peux rien dire. Je reste l, sans voix, regardant
Erik pleurer sur son amour... Naoma...

- Peut-tre que, peut-tre qu'on peut la mener jusqu' ce
village, peut-tre que... Peut-tre qu'ils ont des tubes,
peut-tre qu'ils pourront la sauver, la gurir ?

- Ta gueule ! Tais-toi ! Tais-toi...

Et le paradis s'est transform en enfer...

Village
-------



Erik a pass le reste de la soire  construire une civire
pour Naoma, avec les peaux de bte et les cordes que nous
avions. Il a refus que je l'aide, et je suis donc parti
chasser. La chasse fut bonne, malgr l'obscurit de plus
en plus prononce, surtout dans la fort. Pas de trace de
la bte ayant tu Naoma.  mon retour Erik a presque termin
son travail, Et Le corps de Naoma est maintenant maintenu
et protger sur une civire de fortune. Erik veut repartir
tout de suite, refusant que nous fassions une pause pour
la nuit.

- Tu veux que je t'aide  porter Naoma ?

- Non, occupe-toi de surveiller les alentours.

Nous marchons toute la nuit jusqu'au petit matin. Sans doute
puis, Erik fait alors une pause. Il s'endort rapidement.
Pour la premire fois je peux enfin m'approcher de Naoma.
Erik lui a nettoy sa plaie, et on ne remarque plus qu'
peine les traces de crocs acrs qui lui ont tranch la
gorge.

Naoma. Ma Naoma... Je suis tellement dsol, je suis tellement
dsol... Je pleure... Je pleure pour ces paroles dures
qui t'ont faite pleurer, pour cet amour que je ne t'ai pas
donn, pour cette histoire dans laquelle je t'ai entrane...

Mais il est trop tard pour regretter, trop tard pour te
parler, trop tard pour le pass... Je m'loigne un peu.
Monte un peu la pente pour surveiller Erik qui dort proche
de celle qui n'a pas eu le temps de l'aimer. Je suis tellement
dsol pour toi aussi Erik... Mais toi tu n'es pas mort,
et je peux encore t'aider, je ne sais pas trop comment,
mais je te sortirai de l, je te ramnerai chez toi, mme
si dsormais ce sera dans la tristesse...

Qu'est-ce que je vais devenir ? O cela nous mne-t-il ?
Je cours sans m'arrter depuis mon dpart de Paris, mais
pour quoi ? Je ne sais mme plus si je poursuis quelque
chose o si quelque chose me poursuit... Je n'ai pas demand
ce combat... Mon combat c'tait les logiciels libres, linux,
un monde meilleur... Maintenant je suis redevenu un sauvage
qui mange de la viande cru et qui parcourt la fort  la
recherche d'une hypothtique issue... Je suis fatigu...
Tellement fatigu. Je pleure encore... Deborah... J'aimerai
tant t'avoir pour me blottir dans tes bras, mme juste un
instant, oublier tout a...

Erik ne dort que quelques heures, et il me rveille pour
partir. Il est un peu moins dur avec moi mme s'il ne m'adresse
pas beaucoup la parole. Nous repartons sans tarder. Cinquante-sixime
jour. Erik fait une pause quand le Soleil est au plus haut,
et j'en profite pour aller ramasser quelques fruits. Nous
ne nous arrtons qu'une dizaine de minutes et il refuse
toujours que je le relaie. Nous marchons jusqu'au soir o
lors d'une nouvelle pause, je vais chasser et ramasser de
nouveau fruit. Erik me demande de monter la garde pendant
qu'il dort un peu, puis c'est  mon tour de dormir quelques
heures. Nous repartons au beau milieu de la nuit, alors
que le ciel se voile et nous masque les toiles.

Il me semble que nous sommes suivis,  plusieurs reprise
je me retourne pour voir une ombre dans la fort. Je n'en
dis mot  Erik. Au petit matin de ce cinquante-septime
jour il pleut, une pluie fine et frache. Il fait assez
chaud et elle est donc plutt rafrachissante. Nous marchons
de nouveau toute la journe. Toujours aucun signe de civilisation,
Erik est de plus en plus fatigu, il titube plus souvent,
et par deux fois a gliss et est tomb. Mais il s'obstine
toujours  refuser mon aide.

Je ne sais que faire, je sais trs bien ce qu'il me reproche,
et je sais trs bien que c'est ma faute... Mais que pourrais-je
? Que pourrais-je...

Le soir je vais de nouveau chasser. Nous avons marcher de
nombreux kilomtres, sans doute prs de quatre-vingt depuis
notre dpart. Cela fait deux jours que Naoma est morte.
J'ai peur que l'espoir de la sauver ne se soit vapor...
Mais je n'ose en dire mot  Erik, aprs tout nous ne devons
pas perdre espoir, ce monde est tellement diffrent du notre...
Quand je reviens de la chasse Erik me dit qu'il pense qu'une
bte nous rode autour, je lui livre alors mes inquitudes,
que c'est sans doute la bte qui a tu Naoma qui nous suit.

- Tue-la. Dbrouille toi comme tu veux, mais tue-la.

Je n'ai pas autant de rage que lui. Car ce n'est pas cette
bte la responsable, elle ne voulait que se nourrir, et
nous avons nous aussi tu de nombreuses btes, des dizaines,
depuis que nous sommes arrivs. Peut-tre n'est-elle qu'une
mre voulant nourrir ses petits... Le responsable c'est
moi, et je vivrai avec. Je la tuerai si elle nous attaque
ou s'approche de nouveau, sinon elle partira. J'imagine
que si elle a des petits  nourrir elle ne nous suivra pas
trs longtemps,  moins qu'ils ne nous suivent, eux aussi.

Cette nuit l je ne dormis pas, je me mis en retrait, cach,
pour surprendre les rdeurs. Mais il n'en vint aucun, et
quand mon attention dclina, je retournai me coucher prs
d'Erik, lui demandant de me remplacer pour deux ou trois
heures.

Deux ou trois heures qu'il ne manque pas de respecter, et
en ce cinquante-huitime jour naissant, notre attention,
tout comme notre entente, est au plus bas. Nous marchons
encore toute la journe, avec une sieste en milieu de journe.
Le soir le ciel s'est un peu dgag, mais mme en montant
un peu plus haut sur la montagne, dont le sommet est dsormais
beaucoup plus bas, je n'ai rien vu indiquant la prsence
d'un village ou d'une activit humaine. Le jour suivant
est gure diffrent.

La pause du soir, je m'aperois que le corps de Naoma subit
dornavant les effets du temps. Son visage est blanc comme
la neige, et sa peau s'assche dj. Les marques de ses
blessures au coup s'amplifient, la peau se craquelant.

- Erik, je ne sais pas si on ne devrait pas l'enterrer peut-tre,
quatre jours se sont maintenant couls depuis qu'elle est
morte. Ils ne pourront pas la ramener  la vie Erik, ils
pourront peut-tre se brancher sur le tlporteur et la
ramener comme quand elle est arri...

- Tais-toi ! Qu'est ce que tu en sais. C'est moi qui la
porte, c'est moi qui dcide. Si tu veux abandonner pars
donc ! Mais laisse moi dcider ce qui me regarde !

Toute cette histoire devient un petit peu difficile pour
moi. Je ne sais pas si je n'aurais pas prfr que rien
de toutes ces aventures n'arrive, que je reste tranquille
 Paris, que je ne connaisse pas David, Deborah, mes quatre
compagnons de Sydney, Steve, Gordon, Fabienne et Nicolas,
puis Patrick, Martin, et enfin Naoma... Et Erik. Mais quoi
! Qu'ai-je tant fait de mal ? Qu'ai-je tant fait comme erreur
? Ah vie tu me trimbales ! Mais je ne baisserai pas les
bras, non, je comprendrai tous ces mystres, je comprendrai
qui est cette fille qui m'a donn le bracelet, ces gens
qui me poursuivent, cette autre fille qui m'a aid, cette
base sur la lune, cette plante, ces hommes-abeilles...

Nous marchons encore et encore les deux jours suivants.
Sans grand changement. Nous ne dormons que quelques heures
par jour. Je chasse le soir venu et ramne des fruits et
que ce que je trouve comme herbes ou racines qui me paraissent
comestibles. C'est ce soir du soixante-et-unime jour que
je crois voir un village. La montagne n'est plus maintenant
qu'une colline, mais elle est suffisamment haute pour que
d'en haut je surplombe la fort. Et de l'autre ct de cette
fort, au niveau de l'embouchure du lagon, il me semble
distinguer plusieurs habitations au bord de la mer. Si la
bande forestire est ici beaucoup plus large, de l'ordre
d'une trentaine de kilomtres, la fort est par contre moins
dense, et s'il est loin d'y avoir un sentier tout tracer,
il ne nous sera pas si difficile de nous en frayer un. J'en
touche mot  Erik et il est d'accord pour aller au plus
vite vers ce village.

Je convaincs Erik qu'il ne me semble nanmoins pas prudent
de nous lancer dans la traverse de la fort alors que la
nuit tombe.  Il nous faudra sans doute toute la journe
du lendemain, voire plus, avant d'arriver au niveau de la
mer. Nous montons quelques centaines de mtres sur la colline
jusqu' atteindre la lisire de la fort dornavant haute
sur les pentes douces. Je prends le premier tour de garde,
et, sans aucun incident ni bte dans les environs, nous
prenons le risque de dormir tout deux jusqu'au petit matin,
en prparation de la journe empreinte d'inconnue qui s'annonce.

Aux premires lueurs du jours nous levons le camp. Je devance
Erik dans la fort traant la route, coupant les buissons
quand je le peux, ou trouvant le meilleur dtour en tentant
de conserver le cap. Un providentiel petit animal, une sorte
de fourmilier, coupl  de juteux fruits nous incitent 
une pause au plus chaud de la journe. Nous sommes tous
deux anxieux de ce que nous allons dcouvrir. Allons-nous
devoir nous battre ? Quel accueil pouvons-nous esprer ?
Ces gens sont-ils les mmes que ceux de la lune ? Notre
espoir de pouvoir retrouver Naoma a-t-il vraiment une justification
?

Je ne parle plus  Erik, me contentant de rpondre  ses
questions et lui donner des informations si ncessaire.
Soixante-deuxime jour, Naoma est morte depuis une semaine.
Avec la chaleur humide, son corps et en dcomposition rapide.
Nous l'avons envelopper dans le maximum de peaux et de protection
pour prvenir des insectes ou des mouches de l'attaquer.
Insectes qui trangement ne sont pas si prsent, pas plus
que nous n'avons subi de piqres de moustiques depuis notre
arrive, mme si nous en avons vu quelques uns.

Nous reprenons notre route, et celle-ci est facilit  mesure
que nous progressons par la fort qui devient plus dbroussaille,
sans doute entretenue  proximit du village. Village dont
nous atteignons la premire maison alors que la lumire
du jour s'estompe. Nous ne nous arrtons pas  cette habitation,
un grand chalet sans doute construit avec le bois de la
fort, qui semble vide, aucune lumire ne s'en chappe.
De plus nous prfrons continuer jusqu' ce que nous pensons
reprsenter la place du village, un grand espace en terre
battue. Mais tout semble dsert. Les btisses sont toutes
diffrentes les unes des autres, toutes en bois toutefois.
Nous nous trouvons au centre d'une place ou large rue entour
d'une dizaine de chalets. Nous en avons crois cinq ou six
avant d'arriver ici, et le village s'tend encore un peu
en avant.

Erik s'arrte et dpose le travois. Il est puis est regarde
en silence autour de lui.

- C'est foutu il n'y a personne, le village est dsert,
c'est foutu...

Nous qui pensions peut-tre devoir nous battre ou affronter
des hommes, nous voil bien perplexes. Finalement je prends
l'initiative de crier, d'appeler. Quelques secondes passent,
je ritre les appels. Soudain une douce lueur se laisse
chapper d'une des maisons, une de celle tout au bout du
village, un peu  l'cart. Nous en sommes un peu loin mais
nous ne bougeons pas, apeurs par ce que nous allons dcouvrir.
Une forme s'en dgage, que le soir tombant nous rend difficile
 distinguer  cette distance. Elle se rapproche, doucement.
C'est une femme ! Elle est vtue de sorte de rubans qui
virevoltent autour d'elles. Elle n'est plus qu' quelques
dizaines de mtre, nous intgrons sa superbe silhouette,
rapidement complte par un visage d'ange. Je ne lui donnerais
pas plus de vingt ans.

- Moyoto.

Je suis tonn par Erik, mais bien vite je me souviens que
c'est la faon dont les hommes de la lune saluaient. Elle
rpond.

- Moyoto.

Sa voix est aussi anglique que tout le reste. Elle ne s'est
pas approch  moins de cinq mtres. Elle parle, elle nous
pose sans doute une question, mais nous ne comprenons pas
et mimons que ce qu'elle dit nous chappe. Erik lui montre
la civire. Elle reste immobile. Erik se baisse et retire
les couches de peaux qui protgeaient le corps de Naoma.
Voil plusieurs jours que nous ne l'avions fait, et il s'en
rchappe une forte odeur de corps en dcomposition, j'en
ai la nause. Le corps de Naoma part en lambaux... Erik
pleure de nouveau, il se redresse et se tourne vers cette
femme, tente de lui faire comprendre qu'il attend quelque
chose d'elle, qui lui demande de l'aider. Elle se rapproche
d'un mtre pour voir le corps, mais reste  bonne distance.
On dirait qu'elle parle en elle-mme, elle fait des petits
gestes et mouvements de la tte comme si elle tait en pleine
conversation.

Plusieurs minutes s'coulent et nous en sommes toujours
au mme point. Erik s'agace un peu et parle alors en anglais,
il hausse la voix et lui demande de faire quelque chose,
de la sauver, de la porter dans leurs tubes... La fille
a un mouvement de recul, effray par l'envole d'Erik. Elle
fait encore quelques mouvements de tte, avec quelques "mmm,
mmm" comme pour approuver quelque chose, puis tends le bras
vers nous, un bracelet  son poignet.

Elle nous paralyse. Je ne sais pas par quel moyen, sans
doute une action du bracelet, et nous ne pouvons bouger.
Elle en profite pour s'approcher et regarder plus attentivement
le corps de Naoma. Ensuite elle nous fait marcher, littralement,
nos corps se mettent  avancer sans que nous ne puissions
rien faire contre. Nous avanons,  quelques mtres devant
elle, et elle nous dirige vers l'une des maisons. La porte
s'ouvre et elle nous fait entrer  l'intrieur, puis referme
la porte derrire nous.

Nous reprenons l'usage de nos membres. Nous nous trouvons
dans un petit endroit cossu, constitu de deux lits, un
canap, une table et trois chaises, le tout en bois rustique.
Mais nous avons l'amre rvlation que nous ne pouvons nous
approcher des parois. C'est extraordinaire, ds que nous
avons juste l'intention ou ne serait-ce que penser trouver
un moyen pour sortir, nous sommes paralyss, et bien souvent
nous perdons l'quilibre et tombons. Nous devons nous concentrer
pour ne pas imaginer sortir. Nous pouvons penser  ce qui
nous est arriv, avant, dehors, mais je ne comprends absolument
pas par quel moyen quelque chose dtecte que nous pensons
 ses murs et nous immobilise alors. Pourtant nous n'avons
aucun appareil, aucune menotte, aucun bracelet. Ma seule
explication est la prsence d'un puissant champ lectromagntique
qui interfre avec les impulsions du cerveau et bloque la
liaison avec les membres quand des dtecteurs, sans doute
placs tout autour de la pice, reprent une mauvaise intention
de notre part. Toutefois nous avons l'usage de la parole
et nous dcidons de nous installer confortablement dans
le canap, cette position nous vitera au moins de nous
retrouver par terre si d'aventure nous avons quelque mal
 contrler nos penses. Erik est inquiet pour Naoma.

- Tu crois qu'elle va faire quelque chose ?

- Je n'en ai aucune ide, elle n'a pas dit un mot, mais
on aurait dit qu'elle parlait avec quelqu'un ou quelque
chose, tu as remarqu ?

- Oui, sans doute une forme de communication que nous ne
connaissons pas encore, peut-tre demandait-elle avis 
d'autres personnes sur que faire de nous.

- Oui, de plus le village a l'air dsert, elle est peut-tre
juste l pour le garder.

- Elle aura compris, quand mme, quand je lui montrais le
corps ?

- Et bien je ne sais pas trop comment pensent ces gens-l
mais je pense que moi j'aurais compris.

- Qu'est ce qu'on peut faire ?

- Je suis puis, dans un premier temps, vu la situation,
c'est peut-tre mieux que nous dormions un peu, peut-tre
si nous restons sages relcheront-ils leur champ de protection.

Nous tombons d'accord et dcidons d'aller nous coucher.
Le lit d'apparence on ne peut plus rustique, est en ralit
compos avec une sorte de duvet-couverture d'un seul tenant
dans lequel nous nous glissons. Et de toute vidence cette
couverture est recouverte d'un pellicule qui doit tenir
du revtement interne des combinaisons. Nous sommes plutt
sales, il faut bien le reconnatre,  marcher depuis des
jours dans la poussire sous la chaleur, mais la couverture
pouse notre corps et le nettoie. Il aura suffit que je
me tourne une fois ou deux et que je passe la couverture
sur mes cheveux pour que j'ai la sensation d'tre de nouveau
tout propre, comme aprs un bon bain. Sensation qui ne fait
qu'acclrer l'irrmdiable plonge dans un profond sommeil,
de toute faon dj irrversible vue ma fatigue.

Soixante-troisime jour. Je me rveille sans doute tard
dans la matine, les vitres sont de nouveaux transparentes,
elles taient opaques la veille, et une douce lumire suggrant
un beau Soleil entre dans la pice. J'ai dormi sans doute
bien plus que dix ou douze heures, et ces lits sont une
vritable merveille. Erik dort toujours, et j'ai la faiblesse
de rester encore un peu au lit, je suis si bien install.
Mais je ne tiens pas plus d'une dizaine de minutes, j'ai
toujours eu la grasse matine difficile. Je me lve.  travers
les grandes fentres se dvoile le village toujours dsert.
Le travois n'est plus l, je ne sais pas ce qu'aura fait
cette fille avec, mais elle l'a dplac. Je suis bien curieux
de savoir si elle a russi  le bouger toute seule, c'est
tout de mme assez lourd.

Je me demande si la protection nous empchant de sortir
est toujours active ; mais c'est bien le cas et je rveille
Erik quand je me retrouve allong parterre dans un gros
raffut. Erik lui-aussi semble-t-il bnit ces couches ; il
se lve pour regarder  travers les fentres.

- Naoma n'est plus l, tu as vu quelque chose ?

- Non, je ne suis debout que depuis dix minutes tout au
plus.

- On ne peut toujours pas sortir ?

- Non... Toujours pas...

Nous restons un dizaine de minutes  tourner et rflchir
un peu, mais notre marge de manoeuvre est considrablement
rduite, tout comme notre imagination crative... Elle revient,
nous l'apercevons, traversant lentement la place, regardant
 droite  gauche et s'arrtant par moment, sans doute pour
contempler un oiseau s'envoler ou un joli nuage. Elle ouvre
la porte du chalet et entre. Elle nous salue. Elle est vraiment
magnifique. Elle nous invite  nous asseoir sur le canap,
ce que nous pouvons difficilement lui refuser. Une fois
assis je me rends compte que je ne peux plus bouger mes
jambes, sans doute se protge-t-elle d'un peu de vhmence
de notre part. Elle dpose un petit panier sur la table,
sans doute notre djeuner, et nous donne de quoi nous habiller
plus correctement. Elle se prsente je crois, en rptant
son nom : "Pnople". Nous nous prsentons nous aussi, Ylraw
et Erik. Erik tente de lui parler de Naoma, en lui faisant
comprendre que c'est son nom, et qu'il voudrait des nouvelles.

Pnople hsite un instant, semble rflchir, puis prend
un des sortes de petits gteaux qu'elle a amen et le place
dans sa main et nous le prsente. Elle fait alors un signe
de haut en bas avec sa tte. Ensuite elle le repose et nous
montre juste sa paume vide, et l fait un signe de droite
 gauche. Nous comprenons qu'elle nous montre comment elle
signifie oui et non. En indiquant Erik et le travois, elle
fait alors un signe non de la tte, nous informant que les
choses ne sont sans doute pas trs positives concernant
Naoma. Elle nous montre alors son bracelet, et semble nous
demander si nous en avons un. Nous rpondons que non. Elle
continue et demande si Naoma en avait un. Nous sommes toujours
ngatifs. Elle nous mime ensuite que si Naoma avait un bracelet,
elle aurait pu le prendre et le mettre dans un machine,
et ainsi faire revivre Naoma. Voil un lment de plus qu'Erik
peut me reprocher dans la mort de Naoma. Erik s'emporte
sur le champ :

- T'avais tout faux quoi, le bracelet, le lopard, t'avais
tout faux...

- Comment j'aurais pu savoir ?

- N'empche que si tu n'avais pas t l nous les aurions
pris ces bracelets.

- Et qu'est-ce que t'en sait, hein ? Merde, putain ! OK
c'est ma faute, OK ! Mais j'ai jamais rien voulu faire pour
vous faire du mal  l'un ou  l'autre, bordel !

- Tais-toi c'est bon, OK... OK...

Pnople sent que la situation se tend. Elle se lve alors,
et nous fait signe que nous pouvons manger ce qui se trouve
sur la table. Elle quitte la pice et s'en va. Nous restons
quelques instants sur le canap, puis, sans mme que je
me sois rendu compte d'avoir rcupr l'usage de mes membres,
je me lve, fouille dans le panier qu'elle nous a apport,
y rcupre une sorte de gteau et vais le manger en regardant
par la fentre. Erik fait de mme et va se rasseoir sur
le canap. Le gteau est plutt bon, je suis curieux de
savoir si le got ressemble aux galettes qu'ils mangeaient
sur la lune, mais je prfre me taire, aprs la nouvelle
vidence que tout est encore plus de ma faute, s'ajoutant
 sa mort le fait que nous ne pouvions la sauver... Ah vie
! Mais comment aurai-je pu savoir ? Comment aurai-je pu
prvoir ? Comment aurai-je pu ?...

La journe s'coule et je reste mlancolique, la plupart
du temps assis sur une chaise,  regarder dehors, sans dire
un mot  Erik. J'ai rcupr l'habit que nous a apport
Pnople, il ne ressemble pas du tout aux combinaisons que
nous avions  notre arrive, pourtant il doit avoir les
mmes fonctions. L'habit est ample et agrable  porter,
mais il est fabriqu dans une sorte de tissus intelligent
qui par moment devient plus troit. C'est assez trange,
d'un seul tenant, form d'un cours pantalon moulant au niveau
des cuisses et d'un haut  manche courte, plutt moulant
au niveau du torse. Ce n'est pas si lger que cela, sans
doute car il doit intgrer un certain nombre de technologie
pour allier l'aisance et la protection.

Erik aussi enfile le sien, mais ne fait aucun commentaire.
Je ne pensais vraiment pas qu'il serait autant affect par
la mort de Naoma. Pourtant dans sa vie il a sans doute d
affronter dj la mort de proches. Peut-tre l'aimait-il
beaucoup plus que je le pense, peut-tre esprait-il y trouver
l'occasion et l'opportunit de changer de vie, de repartir
sur quelque chose de neuf, de sain. Ah Naoma ! Naoma...
Je suis tellement triste, tellement triste de t'avoir fait
de la peine, tellement triste que tu te sois fche contre
moi, tellement triste de ne pas tre rest prs de toi...
J'avais peut-tre raison,  Melbourne, de ne pas vouloir
t'aider, de ne pas vouloir me rapprocher, d'avoir peur que
de ne t'attirer dans des ennuis. Mes erreurs t'ont t fatales...
Et c'est moi qui aurait d mourir deux fois dj, David,
toi... Mais quoi ! Qu'est ce que j'ai fait de si mal dans
cette histoire ? Erik m'en voudra toute sa vie, si tant
est que par ma faute il ne subisse pas aussi ton sort...
Oh, mon Soleil, si loin, je ne sais pas ce que je peux faire,
je ne sais pas ce que je dois faire...

L'aprs-midi se passe, nous restons silencieux. Je fais
une sieste, tout comme Erik, puis quelques exercices physiques
en fin d'aprs-midi, pour bouger un peu. Pnople revient
nous rendre visite. Tout comme le matin nous sommes assis
sur le canap et elle occupe une chaise. La conversation
est plus structure. Elle nous fait tout d'abord comprendre,
en prenant un gteau rond, qu'il reprsente tout ce qui
nous entoure, sans doute veut-elle dire la plante, et que
celle-ci tourne autour du Soleil. Elle nous pointe alors
d'un air interrogatif, nous demandant d'o nous venons.
J'essaie de lui faire comprendre que nous ne venons pas
de cette plante, ce qui est rendu plus facile car elle
nous a laisser l'usage de nos bras, mais d'une autre trs
trs loin d'ici. Je lui explique, avec deux gteaux qu'elle
a bien voulu me prter, que nous avons t tlports. Elle
nous regarde ensuite en silence pendant quelque temps, comme
si elle rflchissait  quelque chose, puis finalement,
semble-t-il due de ne pas en avoir dcouvert plus, elle
nous salue et nous quitte.

La nuit tombe, je ne tarde pas  aller au lit, et de nouveau
je dors comme un bb. Cela me rappellerait presque mes
nuits rue Crillon quand j'avais mon bracelet... Soixante-quatrime
jour, je suis pris d'un affreux doute, Tout tourne toujours
autour des mmes lments, ces champs de force qui nous
empchent de bouger, cette fille qui nous paralyse, c'est
toujours ces bracelets, toujours ces gens qui viennent de
je ne sais o. Que veulent-ils ? Sont-ils rellement humain
? Que font-ils sur Terre ? Ma prison n'a pas chang, et
j'ai eu beau parcourir le monde et maintenant la galaxie
ou peut-tre plus, j'en suis toujours au mme point, avec
tant de questions et si peu de rponse, et toujours sous
l'emprise de ces bracelets... J'ai la tentation de mettre
n'importe quoi en oeuvre pour sortir d'ici. Cette mauvaise
pense a pour effet direct de me faire retomber sur mon
lit, comme une loque... Nous sommes vraiment compltement
 la merci de cette protection. Si seulement j'avais ma
pierre !  Sydney grce  elle j'avais russi  combattre
cette emprise ! Mais bien malin celui qui peut me dire si
je la reverrai un jour... Si mme je reverrai la Terre,
la France, ma famille...

Cette pause impromptue a toutefois le mrite de me faire
rflchir un peu. Pnople n'a pas l'air trs mchante en
plus d'tre charmante. Peut-tre pourrait-elle nous aider
si nous gagnions sa confiance. Il me faudrait faire des
efforts pour apprendre sa langue, mais j'ai bien peur que
les langues trangres n'aient jamais t mon domaine de
prdilection... Je me demande comment ce systme parvient
 trouver que nous voulons sortir, aurait-il une sorte de
signature lectromagntique correspondant aux penses prohibes
? Peut-tre si je m'imagine marchant dans un champ au milieu
de la nature il ne m'arrtera pas ? De nouveau sur pieds,
je tente l'exprience, je ferme les yeux et me reprsente
marchant aux milieu d'une prairie. Je ne suis pas bloquer
tout de suite, mais  environ un mtre de la paroi la protection
se dclenche tout de mme. Celle-ci doit avoir plusieurs
facteurs de dclenchement. Nouvelle reprsentation, je suis
en face d'un prcipice et je dois prendre mon lan et bondir.
Lamentable crasement contre la porte, qui ne bronche pas...
Elle ne doit pas tre uniquement en bois... Et plus embarrassant
rsulat je reste paralys au sol.

Le raffut  rveiller Erik, qui tarde pourtant  se lever
et venir m'loigner de la paroi. Mais encore plus gnante
consquence, je ne peux toujours pas bouger. Voyant cela
il prend la peine de me tirer sur le canap. Il me demande
si j'ai tent d'enfoncer la porte, et je ne peux gure que
cligner des yeux pour lui rpondre. Je resterai ainsi jusqu'
l'arrive de Pnople, un petit quart d'heure plus tard,
et qui semble-t-il au courant de ma tentative me fait comprendre
qu'il ne faut pas faire ce genre de chose. Elle me rend
l'usage de la parole et de mes bras et je fais signe d'approbation,
en tentant de signifier que je ne le ferai plus. Comme la
veille elle nous apporte un petit panier pour nos repas
de la journe. J'essaie de lui demander de quoi dessiner.
Elle a l'air embt, et aprs un petit temps de rflexion
elle sort de la pice mais laisse la porte ouverte. Nous
sommes toujours paralyss sur le canap.

Elle rapparat cinq minutes plus tard, avec un petit bton
 la main et nous fait signe de sortir ; elle veut sans
doute nous faire dessiner dans le sable, ce qui est bien
trange pour une civilisation qui a l'air en avance sur
nous... Toujours est-il que nous nous levons et sortons
la rejoindre. Bien sr tous nos mouvements s'effectuent
sous son oeil attentif et j'imagine qu'au moindre faux mouvement
nous nous retrouverions de nouveau immobiliss. Elle nous
demande de nous mettre  genoux puis me donne le bton.

 vrai dire je n'avais pas rellement rflchi au message
que voulais lui dlivrer, et je me contente dans un premier
temps de tenter de lui expliquer d'o nous venons. J'indique
le Sud, et dessine approximativement dans le sable la forme
du cratre dans lequel nous nous trouvons, ainsi que le
village. Elle acquiesce et je passe alors  une sorte d'agrandissement
ou je situe ce mme cratre sur une carte plus grande avec
le cratre d'o nous venons et en son centre les btiments
dans lesquels nous sommes apparus. Elle est toujours d'accord
et confirme dj avoir connaissance de ces informations
; elle semble demander d'o nous venions avant d'arriver
l. Je propose  Erik que nous ne parlions pas de l'pisode
sur la lune, il est d'accord, ou plus exactement je crois
qu'il n'accorde pas grande importance  la conversation.

La tche se complique, dcrire la Terre n'est pas chose
aise. Elle doit bien se douter que nous venons d'une plante
habite par l'homme, avec de l'eau, des animaux... Exactement
comme celle-ci... Je rflchis quelques instants et me dis
que la description du systme solaire pourrait lui donner
une indication. toutefois je n'ai pas de notion de distance
ni de longueur avec elle, et les systmes avec huit plantes
consquentes doivent tre monnaie courante. Je me lance
nanmoins dans le dessin du Soleil, entour de Mercure,
puis Venus, en tentant de respecter au mieux mes lointains
souvenirs de passionn d'astronomie. Je manque vite de place
et je lui demande si je peux me lever. Elle accepte et me
donne l'usage de mes jambes. Je dessine les orbites et tente
au maximum de respecter une chelle pour la distance au
Soleil, et une pour la taille des plantes. Je ne manque
pas de spcifier la ceinture d'astrode entre Mars et Jupiter,
les quatre lunes principales de Jupiter d'une taille comparable
 celle de Mercure, les anneaux de Saturne, Neptune, Uranus
et finalement je cde  aussi inclure Pluton et son satellite
Charron, mme si ceux-ci vue de l'extrieur ne sont pas
vraiment des plantes, mais dont la trajectoire autour du
Soleil coupant l'orbite de Neptune est tout de mme remarquable;
Je dois dranger Erik au passage que Pnople fait lever
et aller se rasseoir un peu plus loin.

Une fois le schma termin, je lui indique que nous venons
de la Terre, la troisime plante, de laquelle je fais un
agrandissement. Je dessine la lune, du tiers de la taille
de la Terre, et sur cette dernire je tente de reprsenter
l'Afrique et l'Eurasie aussi fidlement que le petit bton
dans le sable me le permet. Je rajoute l'Australie pour
ne pas vexer Erik, et je termine mon show en spcifiant
 Pnople que je viens de Paris, donc je dessine la Tour
Eiffel dans un coin, et Erik de Sydney, auquel j'associe
le clbre Opra.

Pnople reste silencieuse un moment, puis elle rpond ngativement,
sans doute peut-elle consulter quelques bases de donnes
grce  son bracelet ou autre appareil qu'elle possde,
peut-tre comme ces implants dans le cerveau imagins par
Dan Simmons dans Hyperion. Toujours est-il qu'elle n'identifie
pas d'o nous venons. Sans doute aussi mes schmas ne sont-ils
pas d'une clart blouissante. Ne voulant pas rester sur
cet chec, j'entreprends alors mes premiers cours de langue.
Je lui dsigne un objet et elle m'en donne le nom, que je
rpte souvent avec beaucoup de mal. Elle se prend au jeu
et aprs avoir pass en revue  peu prs tous les membres
je m'attaque aux maisons et un peu tout ce que nous pouvons
observer. Je parviens enfin  la faire rire, simplement
par mon accent sans doute lamentable. Elle est superbe,
je suis compltement sous le charme.

Erik ne le semble lui pas le moins du monde et il s'impatiente
vite de nos chamailleries. C'est comprhensible il est un
peu isol sans pouvoir bouger assis au sol. Il interpelle
Pnople et lui indique qu'il aimerait retourner dans le
chalet. J'ai peur qu'elle ne me ramne aussi, mais si je
dois les suivre pour qu'elle garde le contrle sur moi,
elle m'autorise  rester avec elle.

 la fois si belle et si sre d'elle... J'ai du mal  croire
qu'elle soit si jeune. Pourtant je suis plutt dou dans
l'estimation de l'ge des gens, quoiqu'il soit possible
que leur tubes leur donne quelques liftings  bon compte.
Empli de curiosit et prt  ventuellement outrepasser
quelques principes de galanterie interplantaire, je m'investis
dans la tche de dcouvrir son ge. Je l'avais estim 
une vingtaine d'anne vue le physique, mais le moral me
ferait remonter le pronostic de quelques annes. Je me rappelle
de la mthode de Naoma de compter en jours sachant que ceux-ci
ont l'air d'avoir une dure voisine des jours terrestres.
Pour cette tche il nous faut d'abord aborder l'criture
des chiffres et des nombres. Mais tout se complique quand
je comprends qu'ils ne fonctionnent pas en base dcimale,
ce qui est trs tonnant tant donn les dix doigts qu'elle
possde comme moi. Elle compte en base six ! C'est trs
surprenant. Une fois assimil le systme, qui m'oblige a
de nombreux calcul annexe pour composer les nombres, ainsi
que la calligraphie de ses six chiffres, j'apprends que
la dure de l'anne sur cette plante, qui s'appelle Stycchia,
est de quatre cent cinquante trois jours environ. Ce qui
fait  peu de chose prs un quart de plus que nos annes.
Une fois que je sais comment elle dit "anne", je lui indique
alors que mon ge est de vingt-et-un an, en anne de Stycchia,
et je lui demande le sien. Elle parat trs tonn, et 
plusieurs reprise elle cherche  vrifier que nous somme
bien d'accord sur ce dont on parle.

Je crois que je n'aurais pas gagner grand chose si j'avais
pari... Elle a rflchi un petit moment avant de me donner
la rponse, je pense qu'elle ne doit pas tre n sur cette
plante, ou plus justement parce que leur notion d'anne
est base sur une autre rfrence. Mille deux cent trente-trois
ans... Je lui fait rpter plus d'une fois. Cela reprsente,
en anne terrestre, dans les mille cinq cent quarante ans.
Je reste sans voix devant mes petits calculs dans le sable.
Elle sourie comprenant que je ne m'attendait pas du tout
 une telle surprise. C'est sr que niveau lifting je suis
pat.

Plus de mille cinq cent ans ! Ce n'est en y rflchissant
pas si tonnant si leur tlportation leur donne un nouveau
corps  chaque fois, comme je le pense. Il y a peut-tre
des personnes qui sont encore beaucoup plus vieilles, il
n'y a pas de limite, si ce n'est la date  laquelle ils
ont cre cette technique.  ce propos connaissant cette
technologie depuis plus de mille cinq cent ans leur avance
doit tre phnomnale. Je ralise tout d'un coup  quel
point tous mes repres doivent avoir si peu de valeur avec
elle. La notion de temps, de rapide, la notion de nouveaut...
Comment pense-t-elle ? Comment peut-on occuper ses jours
pendant plusieurs millnaires sans trouver la vie d'une
mornitude dsesprante ?

Alors que je suis profondment plong dans mes penses,
accroupi devant mes calculs, elle me pousse lgrement,
sans doute pour savoir si je vais toujours bien. C'est la
premire fois qu'elle me touche. Accroupi, je suis dsquilibr
et je roule par terre. Elle semble toute gn puis voyant
que je vais bien elle rigole. Je me redresse et prend l'air
trs mchant. Elle recule d'un pas et s'apprte je pense
 utiliser son bracelet. Je suis loin d'avoir sa confiance
totale... Je tend la main en signe d'apaisement, pour prendre
la sienne, elle hsite puis accepte. Je pensais lui faire
un baisemain, mais j'ai peur que cette pratique primitive
ne l'effraie, et je me contente d'une petite pression avant
de la relcher.

J'ai tant de questions  lui poser, mais tant de choses
que je ne sais pas comment exprimer. Je me rsous alors
 reprendre mes cours de langue, pour apprendre plus de
vocabulaire. Nous terminons ainsi l'aprs-midi en apprenant
et baladant dans le village et la fort alentours. Elle
me raccompagne par la suite dans le chalet avec Erik. Il
n'est pas spcialement chaleureux :

- Alors ? a s'annonce bien ? Tu te la fais quand ?

- J'apprends la langue.

- Te fous pas de moi, tu oublies vite tes amis on dirait,
remarque je ne peux pas vraiment te le reprocher j'tais
pareil... Pourquoi tu ne t'es pas enfui quand elle t'a donn
l'usage de tes jambes ?

- Tu me fais chier Erik, m'enfuir pour quoi, pour qu'elle
me paralyse de nouveau et nous laisse crever ici ? Et mme,
en considrant que j'y sois arriv, qu'est-ce que j'aurai
bien pu faire ? Fabriquer une machine  remonter le temps
avec du bois et des cailloux dans la fort pour la ramener
?

- J'en sais rien, mais c'est pas en draguant l'autre ptasse
que a va la ramener non plus.

Jusqu' prsent je n'ai pas eu envie de m'nerver avec Erik,
comprenant trs bien la douleur qu'il pouvait ressentir
et qui justifiait qu'il m'en veuille. J'esprais que la
situation pourrait voluer, et qu'il reprendrait confiance
en moi, mais ce n'est pas vraiment ce qu'il se produit.
Je dcide alors d'tre un peu plus incisif :

- Merde ! Tu vas continuer  me le rappeler combien de temps
? Oui c'est ma faute si elle est morte ! Et je sais les
sentiments que tu avais pour elle ! Et je sais aussi qu'elle
s'tait fche aprs moi juste avant ! Et aussi que mme
si on l'a ramne ce ne sera jamais comme avant, parce qu'elle
sera sans doute comme quand elle est arrive sur Stycchia,
plein de mfiance  ton gard. Et je sais aussi que David
est mort par ma faute, et peut-tre que Deborah a eu des
ennuis par ma faute ! Mais mince ! Je peux pas tout Erik,
je peux pas tout grer... Je pense que c'est important de
gagner la confiance de Pnople pour avoir plus d'informations
sur ce qu'il se passe ici et aussi si nous pouvons sauver
Naoma. Oui elle me plat, OK, mais quoi ? Je devrais faire
pnitence toute ma vie ? Je n'ai jamais t tourn vers
le pass, la tristesse c'est pas mon truc, je vais de l'avant,
c'est en moi, c'est pour survivre, pour ne pas baisser les
bras, pour que tous ceux qui ne sont plus l par ma faute
puissent tre fiers de moi... Je ne suis pas contre toi
Erik, je ne l'ai jamais t, mais je ne suis pas parfait,
parfois je suis faible et fatigu, et je fais des erreurs,
mais tu prfres quoi, que je reste ici  attendre le jugement
dernier ? Moi aussi je suis mort, dj...

- OK OK c'est bon.

Nous ne parlerons plus de la soire, et aprs avoir mang
un bout je me couche directement, alors qu'il fait encore
bien jour dehors. Les remarques d'Erik mon rendu triste,
alors que j'tais rentr plein d'espoirs. Je suis tout de
mme rest libre tout l'aprs-midi, et je trouve avoir considrablement
progress dans l'apprentissage de sa langue. Bien entendu
huit mots sur dix seront oublis d'ici demain, mais  force
de rptition et de volont, je pourrai en un mois ou deux
me dbrouiller. Un mois ou deux... Dj plus de deux mois
que nous sommes ici, et quatre mois que je suis parti de
chez moi. Pourtant je ne crois que pour rien au monde je
voudrais que cette histoire ne soit pas arriv, dcouvrir
toutes ces nouvelles choses, mme si c'est dans la douleur.
Ma vie ne sera plus jamais ce qu'elle tait, plus jamais
peut-tre mme ne reverrai-je la Terre... Je suis si seul...

Soixante-cinquime jour, comme chaque matin c'est plein
d'entrain que je me rveille, dcid  continuer de construire
ma relation avec Pnople. Mais de nombreuses heures passent
et elle ne vient pas. Erik se rveille  son tour, et se
contente d'un bref "salut". Nous restons toute la matine
sans nouvelle, et je la consacre  quelques exercices physiques,
Erik fait de mme et l'atmosphre se dtend un peu quand
nous commenons  faire des concours du plus de pompes.
Mais tout s'explique en milieu de journe, quand nous voyons,
 travers les fentres, Pnople atterrir avec ses ailes
d'abeilles accompagne semble-t-il de tout le reste du village,
qui doit sans doute revenir d'un voyage ou d'un quelconque
rassemblement auquel elle n'a pas dsir participer  moins
qu'elle ne fut dsigne pour garder le village. Ou encore
peut-tre simplement simplement des curieux qui viennent
nous voir...

Pnople vient alors nous saluer, et nous demande de sortir
pour nous prsenter aux autres personnes. Il y a l rassemble
une petite cinquantaine de personnes, la plupart sont jeunes
et bien sr trs belles, mais il y a aussi quelques personnes
plus ges, en apparence tout du moins. Mais elles sont
toutes trs diffrentes les unes des autres, il y a des
noirs, des blancs, des jaunes... Ils sont habilles avec
leur combinaison, et une fois au sol les ailes sont replies
et non visibles, sans doute dans le petit sac dorsal, identique
 celui qu'avait la fille qui m'a sauv plusieurs fois en
Australie. Ils parlent tous entre eux ou coutent Pnople
qui doit leur expliquer ce qu'elle sait de nous. S'ensuit
un dbat trs anim dont je serai curieux de savoir le sujet.
Ils n'ont pas l'air d'accord entre eux.

Il dure trs longtemps. Pnople s'aperoit que nous nous
impatientons et nous raccompagne dans notre logis. Ensuite
la petite troupe de personne se dirige vers une des grande
maison du village, sans doute la salle des fte ou tout
du moins l'endroit o il se runissent. Nous n'aurons pas
beaucoup plus de nouvelles ce jour-ci, simplement la visite
de Pnople accompagn d'un jeune-homme, si tant est qu'il
n'est pas lui non plus mille ou deux mille ans, qui nous
apportrent de quoi manger. Je crois que je suis dj un
peu jaloux.

Les jours qui suivirent furent beaucoup plus chargs, car
en plus de Pnople de multiples autres personnes dsiraient
s'entretenir avec nous. Je restais toutefois le plus clair
de mon temps avec Pnople,  parfaire ma connaissance de
la langue, tout comme d'elle, et Erik s'employait finalement
lui-aussi  son apprentissage. Nous sommes simplement confins
dans le chalet pour la nuit, mais du moment qu'une personne
est avec nous, nous sommes libres de nos mouvements. Les
gens ne semblent pas travailler, ils passent le plus clair
de leur temps  se promener, discuter entre eux ou se consacrer
 quelques passe-temps. Chacun semble avoir un maison qui
lui est propre, mme si bien souvent ils sont soit chez
l'un soit chez l'autre. Tout  l'air si paisible, si parfait.

Deux mois s'coulent. Ici les gens ne comptent pas en mois
ni en semaines, mais en "siximes". Leur anne officielle
est divise en six grands siximes eux-mmes diviss en
six petits siximes d'une quinzaine de jours. Quatre petits
siximes, donc, d'apprentissage presque exclusif de cette
langue, et de la connaissance de ces gens, certes facilit
par les efforts des habitants du village qui nous poussent
 parler et progresser. Cent vingtime jour. Je pense que
nous sommes dsormais capable de tenir  peu prs n'importe
quelle discussion, dans la mesure ou l'interlocuteur ne
parle pas trop vite et nous explique les mots que nous ne
connaissons pas encore. J'ai appris normment sur ce monde,
sur ces hommes, presque exclusivement grce  Pnople,
que je ne quitte presque plus. Mais son histoire est sans
doute un bon moyen d'apprendre tout ces choses et un peu
plus, beaucoup plus.

Ylraw 2
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J'ai rassembl l'ensemble des lments de sa vie appris
au fur et  mesure.

Enfance
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Je viens de ve, plante dont le nom signifie littralement
"source de vie". Je suis ne en 15 avant le Libre Choix,
ce qui correspond  11734 annes d'Adama aprs le MoyotoKomo
; sur ve, cette dure reprsente 8609 annes d'Adama aprs
la colonisation. Et en gros, si nous sommes bien tombs
d'accord sur tes "secondes", "minutes", jours et annes,
d'aprs les valeurs que tu m'as fournies pour la vitesse
de la lumire et que tu mesures bien un mtre soixante-douze
comme sur ta plante, dfinissant ainsi la mesure de ce
que tu appelles "un mtre", la consquence est que je suis
ne il y a environ mille quatre cents de tes annes.

Mon premier souvenir, c'est mon pre et ma mre se criant
dessus. Je savais tout juste marcher, je devais dormir dans
une pice  ct ; quand j'entendis du bruit je dus me dplacer
pour voir. Et l'image qui reste grave dans ma mmoire reprsente
ma mre assise en train de pleurer, mon pre furieux tournant
autour, puis ma mre criant  son tour. Ce n'est pas trs
fameux comme premier souvenir, et je reste persuade qu'il
a faonn en moi pour toujours ds le dpart le caractre
fatal des relation hommes femmes. Ainsi petite, pour moi
pendant longtemps je fus convaincue que tous les couples,
toutes les nuits, se fchaient, se faisaient pleurer et
se criaient dessus...

Je garde assez peu de souvenirs de ma petite enfance, hormis
quelques images des jouets s'amusant  me faire peur, et
de mes jeux de construction et d'apprentissage de langues
anciennes ou artificielles. Encore un lment qui me dpasse,
d'apprendre aux enfants des langues qui n'avaient plus raison
d'tre parles depuis des milliers d'annes, et encore pire,
d'apprendre des langues artificielles ! Enfin bref, je parlais
donc avec chacun de mes jouets une langue diffrente, cinq
ou six en tout. J'ai d'assez mauvais souvenirs de mes premiers
expriences collectives, tant un peu plus doue que les
autres j'tais plus jeune que la moyenne, et devint rapidement
le bouc-missaire favori.

Mes souvenirs un peu plus structurs commencent avec mes
cours de pilotage, et toutes les btises que j'ai fates
par la mme occasion. Nous habitions dans un coin plutt
peupl et aprs quelques premires annes difficiles, je
m'adaptai  mon entourage en devenant "la plus forte des
plus fortes", basiquement cette attitude consistait juste
 faire comme les garons, je me bagarrais comme eux, jouaient
aux mmes jeux qu'eux, tais plus fortes qu'eux dans les
cours, bref, je me faisais respecter. Et j'avais alors bon
nombres de petites et petits camarades. Toutefois ils ne
reprsentaient plus rien de bien important ou d'intressant
 mes yeux ds lors que je commenai les cours de pilotage.
Je n'avais alors que cinq ans, enfin, huit ans avec tes
annes  toi, que je vais utiliser dornavant, pour simplifier.
Le pilotage devint rapidement la seule chose qui me motivait
et me passionnait vraiment.  tel point que tous mes projets
 l'cole tournant constamment autour des vaisseaux, les
diffrents types, le comportement, la nature de l'artificiel
embarque, je fus finalement contrainte par les valuateurs
 m'ouvrir l'esprit en excluant tout sujet de recherche
connexe au pilotage. Bref, l'cole devint alors d'un morne
ennui, parce que mes diffrentes approches de la mdecine,
de l'astronomie, de l'histoire ou autre n'avaient que pour
effet direct de me faire rver  des Joachon dix-sept, Mers
vingt-deux ou, mon idole, le Gormath deux,  la fois rapide,
nerveux et d'un fort caractre.  bien y rflchir, je ne
crois pas que je fis grand chose d'intressant  part l'cole
et piloter pendant ces annes l, jusqu' environ treize
ans, quand nous dmnagemes.

Sur ve papa ne faisait pas un travail trs intressant,
maman occupait un poste plus important. Papa n'est pas n
sur ve, il tait venue y travailler  l'poque o il fallait
bouger pour trouver un emploi, et puis il avait rencontr
une premire fille dont il tait tomb amoureux, alors il
avait dcid de ramener son corps sur ve pour la rejoindre,
parce qu'il tait interdit pour une personne tlporte
d'avoir des enfants, les clones tant modifis gntiquement
il y avait eut des problmes dans le pass et dsormais
tous les clones taient striles. Manque de pot sa plante
tait assez loin, et dans les quatre cent ans qu'il a fallu
 son vrai corps, son "initial", pour arriver sur ve, ils
s'taient spars et elle s'tait dj lie trois fois puis
tait partie avec un autre  l'autre bout de la Congrgation.
 dfaut il est rest sur ve, puis il a rencontr maman.
Je ne sais pas trop s'ils se sont vraiment aims un jour.
C'tait peut-tre plus pour avoir quelqu'un, et puis par
facilit. Leurs vrais corps taient tous les deux prsent
sur ve, pas besoin encore de centaine d'annes de voyages
interplantaires. Bref, pour mon malheur je fus leur seule
et unique enfant. Papa a eut un accident avec son travail
et on a d le rparer, les modifications taient assez importantes
et le mdecin a considrer que c'tait trop pour le laisser
fertile. J'tais petite encore je ne m'en rappelle pas,
mais je ne crois pas que cette pisode affecta trop ma mre,
je ne suis pas sre qu'elle voulait d'autres enfants de
toute faon. Je ne suis mme pas sure aprs coup qu'elle
en ait jamais voulus.

Sur ve on ne faisait pas grand chose avec papa et maman,
de toute faon sur ve il n'y avait pas grand chose  faire.
Au dbut, quand ve a t colonise, c'tait un petit peu
le nouveau monde, tous les aventuriers s'y rendaient, dans
l'espoir de crer un nouvelle socit, quelque chose qui
leur ressemble plus, quelque chose qui n'tait pas gangren
par la mentalit d'Adama. Rapidement ve devint beaucoup
plus puissante qu'Adama, mais c'tait  un prix. Les gens
travaillaient plus, il y avait plus d'ingalits, la nature
tait moins respecte. ve tait trs peuple alors, et
elle devint presque plus dense qu'Adama elle-mme, sans
plus aucun espace libre. Pendant trs longtemps ve fut
la plante la plus influente, et puis petit  petit elle
vieillit aussi. Quand je suis ne, le rve tait fini depuis
longtemps, toutefois il y avait encore normment de monde,
mais plus grand chose de passionnant  faire, comme un peu
partout ailleurs...

Bref, vers mes treize ans, maman changea de travail et nous
allmes dans un autre coin, papa suivit. Il n'y avait pas
de problme pour changer de travail, de toute faon le travail
servaient tellement  rien que n'importe qui pouvait faire
n'importe quoi du moment qu'il y mettait de la bonne volont.
Et donc tous mes efforts d'intgration auprs de mes camarades
furent anantis, et j'arrivai dans un milieu nouveau o
je ne connaissais personne. Et finalement je n'eus pas envie
de connatre qui que ce soit, de tenter de nouveau de faire
comme les garons et de prendre le dessus, ou au moins de
m'imposer. Je laissai un peu couler toutes ces histoires,
j'avais deux trs bonnes copines, un peu  part, un peu
timides, comme moi, et nous restions ensemble en permanence,
sans porter attention aux proccupations d'adolescents naissantes
de nos autres camarades.

Ce qui me plaisait toujours, c'tait le pilotage, j'aimais
piloter, j'adorais mme. Ces sensations me permettaient
d'tre un peu loin de tout, avec mon vaisseau. Je me dbrouillais
pas trop mal, et je pus sortir seule dans l'espace plus
tt que tous les autres qui prenaient des cours en mme
temps que moi. Et quand nous dmnagemes j'insistai tellement
pour pouvoir encore le faire que papa et maman refusrent
un superbe appartement pour un beaucoup plus modeste mais
beaucoup plus proche d'un centre de pilotage. L'cole m'tait
toujours aussi indiffrente, d'autant que j'tais toujours
interdite de sujet de recherche relatif au pilotage, alors
je laissais faire, je me moquais de notre histoire, de la
science, de tout. D'autant plus que je ne comprenais absolument
pas  l'poque pourquoi se fatiguer  apprendre toutes ces
choses alors que ds que j'aurais accs au bracelet adulte
je pourrais tout savoir instantanment. Bien sr il y avait
toutes ces thories comme quoi il tait important que mon
corps apprenne d'abord par lui-mme, prenne l'habitude d'assimiler,
de comprendre, de rflchir. Personnellement je trouvais
que d'apprendre par coeur les commandes de mes appareils,
les procdures, leurs caractres, leurs faons de ragir,
les trajets dans les champs d'astrodes et les tactiques
et stratgies en combat taient largement suffisants pour
faire travailler mon cerveau sans que j'ai encore besoin
de savoir que c'est Guerrok qui nous a libr des reptiliens
ou Gandal qui a mis au point le principe du tlporteur,
et qu'il a mystrieusement disparu quelques annes plus
tard, d'ailleurs, srement aval dans l'une de ses propres
inventions...

L'ducation des enfants taient trs strictement contrle.
Tout devait thoriquement tre fait pour s'adapter au mieux
 leur niveau, leur capacit d'apprendre, leur intrt,
leur envie. Je me plaignais beaucoup mais je crois que le
systme fonctionnait tout de mme pas trop mal, et c'tait
somme toute pas compltement dment de ne pas vouloir me
laisser faire uniquement du pilotage. Et j'apprenais normment
de choses  l'cole ; beaucoup plus en tout tat de cause
que l'importance dmesure que je confrais aux matires
un peu moins intressantes, qui l'taient plus, il faut
bien le reconnatre, dans mon esprit rebelle qu'autre chose.

Toutes ces rgles n'taient pas propre  mon cole ni mme
 ve, tous les enfants de la Congrgation y taient soumis.
Pendant longtemps ve tait reste indpendante, avec ses
propres rgles, ses propres lois, mais cette poque tait
tellement loin. Maintenant nous tions tous sous la bienveillante
administration du Congrs, dirig par le non moins bienveillant,
mais de moins en moins aim et admir, Teegoosh, qui, depuis
presque trois cent ans, avait marqu l'humanit par le retour
du travail obligatoire pour tous.

Je ne comprenais pas vraiment que l'on puisse obliger les
gens  travailler alors que tous ces robots pouvaient trs
bien faire tout  notre place et nous laisser tranquilles
nous amuser et voyager toute notre vie. Papa se plaignait
toujours de ce Teegoosh, que la seule chose qui l'intressait
c'tait de toujours avancer, toujours dcouvrir de nouvelles
choses alors que nous avions dj tout ce dont on pouvait
rver. Je n'ai jamais trop su ce que pensait ma mre de
cette politique, je crois qu'elle aimait son travail, mais
qu'elle comprenait que certains puissent prfrer ne rien
faire.

Amours
------



La famille proche de maman tait sur ve, et on allait souvent
la voir. J'aimais bien all l-bas ; il y a avait un centre
de pilotage  ct, et j'y avais beaucoup de mes amis, et
puis ces escapades me permettaient de m'vader quand mes
camarades d'cole, mes parents, ou tous ces gens que je
rencontrais le reste du temps m'embtaient. C'est d'ailleurs
l-bas que j'ai eu mon premier copain. Il pilotait lui aussi,
il avait quatre ans de plus que moi. Il tait assez dou,
et nous nous tirions souvent la bourre. Je ne sais pas si
j'tais amoureuse de lui, c'est peut-tre plus que j'avais
seize ans, les hormones faisaient leur chemin, et il tait
plutt pas mal. Il tait trs timide, et franchement cela
me faisait fondre quand on le taquinait avec mes autres
copines. Pourtant moi aussi j'tais plus que timide, mais
mme avec quatre ans de plus il a fallu que ce soit moi
qui lui saute dessus, en le coinant en m'immisant  son
insu dans une bulle de relaxation aprs un vol. Je ne crois
pas que je l'aurais fait si deux de mes copines ne m'avaient
pas pousse et soutenue pour me lancer. La premire fois
que je fis l'amour ce fut donc coince contre des bulles
masseuses. Et finalement ce n'tait pas si mal parce que
comme beaucoup de filles je n'ai pas eu de rel orgasme
avant quelques annes de pratique. Alors quitte  ne pas
avoir de plaisir, autant avoir un bon massage en compensation.
Et puis ds le dpart je savais que cette aventure n'irait
nulle part, je n'avais pas vraiment envie de construire
une relation, persuade de toute faon qu'aucune relation
ne valait la peine. Finalement nous n'avons mme pas tellement
appris l'un de l'autre, on se voyait  chaque fois que j'allais
avec mes parents chez mes grands-parents, tous les dix jours
environ, et je crois que j'avais pas envie d'autre chose
que de faire l'amour avec lui et d'avoir un peu de tendresse,
pour m'chapper un peu. Et puis il est parti pour s'engager
dans la garde plantaire. Il m'a demand de venir avec lui,
j'avais le niveau, je pense mme que j'tais meilleure que
lui. J'tais un peu jeune mais mes parents m'auraient laisse
faire, papa a toujours voulu devenir pilote, mais il n'tait
pas assez bon. Je n'y suis pas alle, je tenais  lui pourtant.
J'ai t triste je crois. J'tais reste  peu prs un an
et demi avec lui. Je n'y suis pas alle parce que ce n'tait
pas ma vie, parce que je ne voulais pas que ce soit une
autre personne que moi qui me pousse  faire les choses,
 prendre des dcisions. Et puis mme si sur l'instant notre
relation se passait plutt bien, je ne voyais pas o elle
pouvait bien nous mener. Je pense que je regrette un peu
cette premire relation. J'aurais sans doute prfr, avec
le recul, quelque chose de plus platonique, de moins consomm,
de plus difficile.

Bref, un peu de temps passa, et vers dix-huit ans je me
suis lance dans des tudes diverses, aussi inintressantes
les unes que les autres. De toute faon j'avais un emploi
assur, quoi que je fasse, et je n'avais pas trop envie
de m'investir dans quelque chose qui ne me plaisait pas.
Je voulais juste piloter, et enfin avoir ma majorit pour
pouvoir partir de cette plante, loin de toute cette vie,
loin de mes parents qui m'touffaient, loin de toutes ces
choses qui m'taient indiffrentes. Je voulais juste voyager,
dcouvrir les autres plantes, les autres mondes... Avant
la majorit nous n'avions pas le droit de faire des sjours
trop prolongs sous forme clone. L'ge de la majorit dans
la congrgation tait de trente-trois ans, ce qui correspond
en fait  vingt annes d'Adama, la rfrence. Avant ces
trente-trois ans je devais laisser mon corps grandir, ce
que je trouvais stupide parce qu' dix-huit ans je ne grandissais
plus depuis plus d'un an, et attendre encore quinze ans
me paraissait dment.

J'ai trouv un compromis, vers mes vingt ans et deux ou
trois copains plus tard je suis alle tudier  l'autre
bout de la plante, loin de mes parents, que je voyais quand
mme de temps en temps. J'ai arrt de piloter  ce moment
l. Il n'y avait pas d'cole de pilotage proche de l o
je me trouvais, et mme je crois que je m'en tais un peu
lasse. J'tudiais les diffrents facteurs influenant les
relations humaines dans un sorte d'universit trs connue.
C'tait finalement assez intressant d'autant que je devais
bouger pas mal et me rendre dans divers organismes pour
mettre en application mes connaissances. J'ai eu pas mal
d'autres copains  cette poque, mais rien de trs solide.
Et autant je comprenais de mieux en mieux les rapports humains,
autant j'tais de plus en plus pessimiste sur les relations
hommes-femmes.

Je sortais beaucoup, j'aimais bien danser. C'tait au cours
d'une de ces sorties que je rencontrai Kaul. Il y avait
bien des sicles que la musique  la mode n'tait que de
la musique artificielle cre pour entrer en rsonance avec
les fonctions d'ondes de l'esprit des gens, mais de temps
en temps les DJ passaient des morceaux composs par des
amis  eux. La plupart du temps c'tait l'occasion de faire
une pause et d'aller boire un coup. Beaucoup rvaient d'arriver
 la hauteur des compositions automatiques, mais les meilleures
d'entres elles ne se rsumait qu'en une ple copie d'un
ancien tube automatique dmod depuis quelques annes. Ce
soir-l passa la chanson de Kaul. Il chantait. Je le trouvai
trs beau. Il tait habill avec un tee-shirt blanc et il
osait  peine bouger un peu tellement il avait le trac.
Je ne me rappelle plus ce qu'il chantait, c'tait nul de
toute faon, ce qui m'avait attire, c'tait juste lui,
le courage qu'il avait de chanter comme cela devant tout
le monde, le fait qu'il croyait en son truc. Aprs coup
je me demandai si finalement ces gars l n'allaient pas
juste chanter ou passer leur morceaux pour se faire remarquer
des nanas, car de toute faon cela faisaient des sicles
que personne n'avait dtrn une musique automatique.

J'allai le voir aprs son passage. Nous discutmes un moment,
puis je rentrai. Je crois que j'aurai pu rentrer avec lui,
il me semblait que je lui avais plu. Mais je n'en avais
pas envie, pour une fois j'avais envie que l'histoire dure
un peu, qu'elle ne ft pas juste une aventure. J'avais envie
de rver de lui, d'avoir toutes ces sensations tellement
bizarres, ce stress, ce tiraillement dans le ventre, quand
je tenterais de le recontacter, de le revoir...

J'avais un nouveau bracelet, le modle adolescent, depuis
quelques annes dj. Les filles en avaient un  partir
de leurs premires rgles, pour contrler leur cycle, les
garons l'obtenaient  seize ans. Le modle enfant je ne
l'avais presque jamais port, je n'aimais pas trop cela,
que tout le monde sache o je suis et ce que je fais. Mes
parents m'avaient souvent perdue d'ailleurs... Le bracelet
adolescent nous autorisait beaucoup plus de choses. Nous
pouvions appeler qui nous voulions et chercher bon nombre
de renseignements, et il nous autorisait  avoir certains
avis. Mme si concernant les avis notre vote n'avait que
valeur consultative, ou en tout cas beaucoup moins de valeur
que les votes adultes. Les avis taient la faon d'obtenir
quelque chose de quelqu'un. Quand quelqu'un voulait possder
quelque chose, obtenir de la nourriture, il contactait le
magasin, en y allant ou en l'appelant, il demandait ce qu'il
voulait et les personnes capables de lui donner donnaient
leurs avis, disant si elles acceptaient ou pas de lui fournir.
Bien sr toutes les denres ncessaire  l'habillement et
la nourriture ne ncessitaient pas vraiment d'avis, car
fournies par des machines, mais il y avait tout de mme
un certain contrle de la part de l'entourage.

Il n'en a pas toujours t ainsi. Il y a plus que trs longtemps,
du temps o les gens travaillaient vraiment, et o la technologie
du bracelet n'existait peut-tre mme pas encore, les changes
s'appuyaient sur un systme diffrent.  cette poque l
les gens possdaient des sortes de points, qu'ils gagnaient
en travaillant, ils taient comptabiliss par un systme
central. Et avec ces points ils pouvaient obtenir en change
ce qu'ils dsiraient, sachant que chaque chose valait un
certain nombre de points. Mais je crois que ce systme ne
marchait pas trop parce que des gens accumulaient des tonnes
de points sans jamais rien en faire, et d'autres se servaient
des points pour faire pression sur les avis, enfin l'quivalent
de l'poque, et puis d'autre encore sans point mourraient
de faim.  mon poque le bracelet avait simplifi ce principe
depuis plusieurs milliers d'annes. Il y avait encore des
gens qui possdaient beaucoup de choses, de grand vaisseaux,
de grandes maisons, mais  un moment ou  un autre on savait
que ces personnes mritaient leur statut parce que sinon
les avis ne le leur auraient pas attribues. Il y avait
bien quelques recherches  propos de l'influence comportementale
et contextuelle sur la gnration d'avis et le biais de
l'avis spontan, mais rien de bien solide,  mes yeux en
tous les cas. Le systme marchait pas si mal, les gens se
plaignant toujours de toute faon.

Bref, pour revenir  Kaul, j'attendis trois jours, mais
il ne me recontactait pas. Je voulais patienter au moins
cinq ou six jours, mais je ne rsistai pas, le soir du troisime
jour je le recontactai. Il tait toujours dans le coin,
nous convnmes d'un rendez-vous pour le lendemain. Je l'avais
invit chez moi.  ce moment l je travaillais dans un groupe
plutt influent, et j'avais les bonnes faveurs du directeur
et de pas mal d'autres personnes, ce qui me valait d'avoir
un superbe appartement presque au sommet d'une immense pyramide,
avec une terrasse qui faisait trois fois la taille de l'appartement,
recouverte d'une vritable fort vierge. Il fut sduit autant
par l'endroit que par moi je crois, mme si l'histoire aurait
sans doute t beaucoup plus romantique dans un taudis.
Mais mon trac tait injustifi, car le soir mme il tait
dans mon lit. Et finalement je me demandais dj aprs avoir
fait l'amour si ce n'tait pas plutt encore une btise
de plus, une de ces aventures qui ne servent  rien.

Mais deux ans plus tard j'tais toujours avec lui. Deux
annes d'insouciance. J'y croyais au dbut. Je pensais vraiment
que notre relation pouvait donner quelque chose. Et puis
je commenai  me lasser encore... Entre temps j'avais chang
d'universit, il m'avait suivi. Il continuait  faire sa
musique et organiser quelques soires de temps en temps.
La plupart du temps elles ne marchaient pas trop. En gnral
il n'avait pas trop le moral, et de plus en plus je me sentais
comme sa maman et pas vraiment sa copine.

Je crois que j'en avais raz le bol d'un peu de tout  ce
moment l, mme mes tudes commenaient  me taper sur les
nerfs. D'autant qu' cette priode la grogne montait d'un
peu partout. Teegoosh tait de plus en plus mis  mal avec
sa politique d'emploi obligatoire, et beaucoup de gens taient
revenus de ses promesses d'une volution durable et solide.
Le sentiment gnral tait plutt de dire que les artificiels
faisaient tout tellement mieux que nous, pourquoi se fatiguer,
pourquoi ne pas les laisser faire ? Un personnage tait
un peu emblmatique dans cette opinion, Goriodon, un jeune
politicien qui avanait, lui, une thse d'galit totale,
et de travail interdit. Je n'en connaissais pas plus de
son programme, mais la notion de travail interdit suffisait
 me faire donner mon appui sans faille  ses thories.

Finalement j'avais laiss tomb mes tudes sur les relations
humaines. Plutt que d'aller aux cours je donnais des petits
coups de main  des copains qui avaient besoin d'aide. Ces
liberts m'ont valu pas mal de soucis, d'abord des avertissements
de la part de l'universit, et puis de mes parents, mais
encore leurs critiques je m'en moquais. Le plus ennuyeux
c'tait la galre  chaque fois que je voulais quelque chose.
Pour donner leur avis les gens ont un certain accs  mes
donnes, et je me faisais sermonner  longueur de journe...
Et puis de fil en aiguille, sachant que je ne pourrais pas
ternellement scher les cours et que j'allais finir par
me voir retirer mon bracelet, j'ai accept le travail que
me proposait depuis quelques temps dj le copain d'un copain
qui avait des vues sur moi. Il tait responsable d'une entit
qui tudiaient les retours des sondes intelligentes lances
pour l'exploration de l'espace lointain.

Il y avait une section restitution des dcouvertes qui tait
valide comme tude officielle au sein de la congrgation,
et avec son aide je m'y suis faite inscrire. C'tait un
peu du piston, mais sur le coup je ne le savais pas, et
j'ai appris plus tard que des milliers si ce n'est des millions
de personnes postulaient pour venir tudier ou travailler
dans cette entit. J'tais un petit mal  l'aise ensuite
au milieu de tous ces jeunes qui avaient travaillaient comme
des dingues pendant des annes pour arriver l, alors que
moi j'avais juste eu la chance de plaire  une des personnes
responsables. Peut-tre que les avis avaient quelques limites,
aprs tout... J'avais vraiment eu de la chance que le laboratoire
central ft sur ve. Car bien-sr dans la mesure o les
jeunes ne pouvaient que voyager modrment, presque chaque
plante avait une antenne d'o pouvaient tudier et participer
les tudiants intresss par ces tudes. Toutefois le laboratoire
avait une politique un peu litiste, ce qui n'tait pas
du got de beaucoup, mais aprs tout la slection par le
haut avait toujours t une des caractristique de ve,
et par consquent le nombre de participants ne dpassait
pas quelques centaines de chercheurs pour quelques milliers
d'tudiants. La majeure partie des chercheurs se trouvaient
sur ve, mais il y avait aussi cinq autres centres assez
consquents. Les tudiants, eux, taient virtuellement prsents
depuis des centaines de plantes.

Mais quelques soient les raisons qui me permirent d'entrer,
aprs coup je fis tout pour mriter ma place, je m'investis
moi-aussi normment dans ce travail, et j'appris des tas
de choses. De plus je faisais un nombre significatif d'heures
supplmentaires pour donner des coups de main aux chercheurs,
pas vraiment sur le travail thorique, mais sur l'organisation,
les runions, les prsentations. La plupart de ces gens
l taient tellement passionns par ce qu'ils faisaient
qu'ils en oubliaient tout le reste. La principale consquence
facheuse tait que leurs donnes n'taient pas structures,
et quand quelqu'un cherchait quelque chose il lui fallait
des heures pour comprendre. Je n'avais pas le niveau technique
de tous ces gens, mais justement quand je passais discuter
avec eux, tous les jours, cela les obligeaient  ordonner
leur discours et faciliter considrablement la tche de
la restitution.

Le travail du labo tait relatif aux donnes renvoyes par
les sondes et les artificiels d'exploration. Il y a des
milliers d'annes, quand la congrgation avait encore un
rythme de croissance fort, et que la population n'tait
pas stabilise, un important besoin de plantes nouvelles
se faisait sentir. Des milliers de sondes automatiques taient
ainsi lances aux limites de la congrgation pour explorer
et identifier toutes les plantes qui pouvaient tre rendues
viables pour l'homme. De plus, ces sondes automatiques avaient
la capacit d'utiliser les plantes non viables pour leur
propre reproduction.  partir du moment o la plante n'avait
aucune forme de vie, les sondes taient autorises  se
poser dessus et  les utiliser pour construire de nouvelles
sondes et ainsi de suite. Finalement avec la tlportation
et le clonage, les gens faisait de moins en moins d'enfants.
Souvent quand deux personnes se plaisaient, les chances
taient grande qu'une ou l'autre au moins ne ft pas originaire
de la plante et s'y ft tlporte. Par consquent il fallait
vraiment qu'ils s'aiment pour qu'ils ne se sparent pas
dans le temps ncessaire au rapatriement de l'initial par
un vaisseau.

Malgr la stabilisation de la Congrgation l'exploration
a continu, elle permettait de rencontrer des formes de
vie nouvelles, et  dfaut d'utiliser vraiment les plantes
potentiellement viables, celles-ci pouvaient constituer
des destinations touristiques ou scientifiques, mme s'il
y a avait dj bien trop  voir dans les limites de la Congrgation.
Depuis plusieurs milliers d'annes la Congrgation rassemblait
environ huit mille toiles dans une sphre de cent annes-lumire
de rayon. Sur ces huit mille toiles, un peu plus de trois
cent possdaient une ou plusieurs plantes habites par
l'homme,  peu prs quatre cent trente plantes, sans compter
les stations orbitales artificielles et les plantes extrmement
peu peuples. Il y avaient de l'ordre de quatre vingt plantes
avec plus d'un milliard d'habitants, et les autres tournaient
aux alentours de quelques centaines de millions. Quelques
plantes taient historiquement trs peuple, Adama avait
vingt-deux milliards d'habitants, elle abritait le congrs
et c'est un peu l o il fallait tre si on voulait voir
se passer les choses, rencontrer physiquement des gens et
participer  la vie politique de la Congrgation. Goss,
une des plus grosses plantes telluriques, avait plus de
quinze milliards d'habitants. Emorinthe, parce qu'elle tait
magnifique sous ses toiles triples, plus de dix milliards.
Les anciennes plantes du commerces, une quinzaine, avaient
chacune plus de cinq milliards d'habitants, ve en avait
encore quatre milliards, mme si par le pass elle avait
largement dpass les dix milliards. Mais il faut reconnatre
aussi que ve tait plutt une petite plante, seulement
quatre mille kilomtres de rayon alors qu'Adama avait sept
mille cinq cent, et Goss huit mille cinq cent. Enfin mise
 part quelques autres plantes aussi trs peuples, les
gens aspiraient plutt  tre tranquilles dans leur petit
village loin de tout. La population ne bougeait plus trop
et restait voisine des trois cent soixante milliards, elle
avait mme plutt tendance  diminuer depuis quelques sicles,
ayant dans le pass presque atteint les quatre cent milliards.

Si la Congrgation tait principalement confine dans une
sphre de cent annes-lumire de rayon, la zone jusqu'
trois cent annes-lumire tait toutefois bien connue et
s'y trouvait bon nombre de stations ou plantes touristiques.
Jusqu' environ mille annes-lumire des sondes automatiques
se chargeait de poursuivre l'exploration. La sonde la plus
lointaine se trouvait  plus de quatre mille annes-lumires,
en direction du centre de la galaxie ; mais c'tait plus
pour l'exploit car la plupart de ses capteurs taient en
panne depuis longtemps.

Dans les limites de la Congrgation, l'humanit coexistait
avec trois autres espces que nous considrions comme intelligentes.
L'une vivait dans l'eau, c'tait une sorte de poisson polymorphe
volu, une vivant dans les atmosphres super-denses et
surchauffes d'une plante tellurique d'un systme d'toiles
ternaires. La dernire, enfin, une forme trs trange, prsente
sur plusieurs plantes  la limite de la Congrgation, biologique
mais avec de nombreuses parties minrales notamment mtalliques.
Nous avions plutt de bons contacts avec la premire espce,
qui avait accept notre technologie et changeait des informations
avec nous, la seconde n'tait pas  un stade o nous jugeons
le contact utile, et la troisime nous avait fait connatre
d'une manire assez vhmente son opposition  une entente
mutuelle ou mme un quelconque contact, d'une faon que
nous n'expliquions pas d'ailleurs. De plus il restait toujours
une nigme quant  la mthode de colonisation de plusieurs
plantes par cette troisime forme, alors qu'elle ne possdait
qu'une technologie quasi-mdivale. Mais quoi qu'il en soit
les rapports, mme avec les poissons, ne dpassaient pas
l'change d'information sur les plantes nouvelles dcouvertes,
et les ventuels progrs techniques. En effet leur environnement
de vie et leur apprhension mme de celle-ci rendaient impossibles
toute forme de cohabitation. Au sein de la Congrgation
et dans la zone d'exploration automatique existaient aussi
des milliers de plantes avec une forme de vie  des degrs
divers, certaines pouvant tre proche d'un dbut d'volution
technique. Ce qui me frappait le plus c'tait  quel point
toutes ces formes de vie voluaient de manires diffrentes.
Il suffisait d'une dtails infime, une toute petite diffrence
de temprature, de constitution de l'atmosphre, de la prsence
d'une Lune ou pas, pour avoir des formes biologiques qui
n'avaient pratiquement rien en commun.

En tous les cas nulle part nous n'avions trouv de plantes
avec deux formes de vie intelligente diffrentes qui cohabitaient,
comme nous l'tions sur Adama, il y a trs longtemps, quand
les reptiliens taient encore l. Peut-tre parce que, comme
nous l'avions fait, il arrivait toujours un moment o une
espce crasait impitoyablement l'autre...

Et ainsi l'entit o je travaillais tentait de perfectionner
les recherches automatiques, de voir ce qu'elles avaient
manqu, les dductions non valides, mais aussi d'apprendre
et de comprendre de nouvelles choses grce  toutes ces
informations. Il y avait beaucoup d'idalistes, de jeunes
qui pensait que l'tat de morosit dans lequel s'enfonait
la Congrgation n'taient pas fatal, qu'il y avait de nouvelles
choses  dcouvrir, de nouvelles technologies  mettre au
point, de nouvelles intelligences artificielles  crer.
Jusqu' prsent, hormis en copiant le cerveau humain, nous
n'avions pas vraiment russi  crer une forme d'intelligence
suprieure. Bien sr des artificiels avait en apparence
une intelligence bien suprieure  l'homme, mais nous n'avions
jamais russi  crer une "espce" artificielle non biologique,
une forme de vie qui possderait en elle le sens de la vie,
le sens de l'volution, du combat pour survivre. Nous n'avions
pas russi  crer une "identit" artificielle. Elles restaient
toutes, au final, dsesprment individualistes et gostes,
mme si plusieurs expriences avaient temporairement donner
l'impression d'une relle cohsion, cohabitation. Toutefois
cette conclusion restait dans l'incertitude des rsultats
des milliers d'expriences dont nous n'avions plus de nouvelles
ou laisses  l'abandon. Et tous ces jeunes y croyaient,
ils croyaient que certaines avaient rellement dbouch
sur ce que l'on peut qualifier de "forme de vie", ou en
tout tat de cause qu'en perfectionnant leur mode de reproduction,
leur complexit, leur quivalent du code gntique, ils
parviendraient  crer une telle chose, cette forme de vie
qui serait une forme de prolongement de l'humanit.

Bref je pense que personne n'avait une ide trs claire
de ce qui se trouvait aprs les limites de la Congrgation,
entre les expriences, les sondes, les autres formes de
vie... Et c'tait un peu aussi la gageure de notre travail,
claircir notablement toutes ces questions. Le paradoxe
de ces recherches et la notion de travail obligatoire rsidait
principalement dans la volont de Teegoosh de faire avancer
les choses, de donner des buts, des objectifs aux personnes,
tout en sachant que d'une part beaucoup n'avaient plus ni
les comptences ni l'envie de faire de la recherche fondamentale,
et d'autre part que dans la Congrgation la recherche et
les chercheurs n'avaient jamais taient trs bien vus. Bien-sr
tout le monde dsormais concdaient le confort et la qualit
de vie issus de la recherche scientifique, mais il persistait
le souvenir du lointain pass o les chercheurs et les lites
collaboraient avec les reptiliens, et participaient  l'oppression
des hommes. Sur ve l'aventure technologique avait rendu
ces notions un petit peu caduque, elle restait un des lieux
privilgis de la recherche, et personne n'avait d'apprhension
envers tous ces chercheurs qui passaient jours et nuits
 leur passion. Mais en de nombreux autres endroits de la
Congrgation persistait cette image ngative de l'lite,
associant encore corruption et abus de pouvoir aux personnes
les plus doues.

Autant le travail m'intressait normment, autant la relation
avec Kaul me dsesprait. Je n'arrivais plus  trouver la
flamme que j'avais pu avoir. D'un autre ct j'aurais tant
aim pourvoir y croire encore... Dans mon nouvel appartement
j'avais pour voisin un jeune homme dnomm Phamb que je
croisais souvent. Nous avions finalement sympathis, et
assez rgulirement, quand Kaul n'tait pas l, nous dnions
ensemble. Il tait plus g que moi, aux alentours de trente-cinq
ans, et travaillais dans la prestigieuse tude dirige par
Goriodon, l'opposant grandissant de Teegoosh et promoteur
de l'arrt du travail. Il me ressemblait beaucoup, plutt
pragmatique, tout le contraire des personnes travaillant
dans mon labo. Petit  petit je pris plus de plaisir  tre
avec lui plutt qu'avec Kaul.

Je devais l'accepter, avec Kaul notre liaison ne repartirait
plus, et  grand peine je dcidai de stopper notre relation.
Il le prit trs mal, mais que pouvais-je ? Rester indfiniment
enferme dans une histoire qui n'allait nulle part et continuer
 tre plus heureuse de voir mon voisin que lui ? La suite
ne trana pas, d'ailleurs, preuve que nous nous plaisions
mutuellement, quinze jours aprs ma sparation avec Kaul
je craquais pour Phamb. Mais c'tait difficile. Je crois
que j'tais vraiment triste de ma rupture avec Kaul. Phamb
en fit un peu les frais, dans les premiers temps tout du
moins. Nous nous voyons trs souvent, presque tous les soirs.
Phamb m'emmenait dans les confrences et les diner-dbat
autour des ides de Goriodon. Ma vie se compltait par l'univers
compltement oppos mais tout aussi passionnant de mon travail
au labo ; je crois que ce fut une des priodes les plus
heureuses de ma vie, jusqu' ce que Ragal arrivt.

Je ne saurais dire  partir de quand j'avais rellement
remarqu Ragal. C'tait plus lui,  vrai dire, qui s'tait
rapproch de moi. Il tait l'un de ces jeunes passionns,
et je devais avoir parl avec lui de temps en temps de ce
qu'il faisait, ses recherches... Il tait arriv aprs moi
dans l'quipe, lui aussi faisait ses tudes, mais dans les
faits le travail qu'il procurait s'apparentait presqu'en
tout point  celui des chercheurs. Il avait presque trois
ans de plus que moi, autant dire que lui aussi tait loin
de sa majorit. Mais je crois qu'il s'en moquait, comme
tous les jeunes qui taient l, il n'aspirait qu' continuer
son travail indfiniment, trouvant toujours de nouvelles
motivations, stimulations. Finir ses tudes lui importait
peu, tout comme pouvoir quitter cette plante, car de toutes
les faons il travaillerait ici toute sa vie, ou en tout
cas une bonne partie.

Au dbut le tout commena par quelques anodins messages
asynchrones (Pnople utilise une sorte d'acronyme propre
 sa langue, par la suite, j'utiliserai pour ma part asym).
Les asym taient normment utiliss, et remplaaient toutes
sortes d'quivalents existant avant l'poque du bracelet.
Les asym consistaient en de petits messages crits ou parls
que l'on recevait dans le bracelet, mais que nous avions
la libert de consulter quand bon nous chantait. Cette libert
de les lire  n'importe quel moment faisait leur succs
face aux sym, les messages synchrones, qui nous coupaient
dans ce que nous faisions. Bref tout le monde envoyait des
centaines d'asym par jour  une ou plusieurs personnes sur
tous les points qui ne ncessitaient pas de rponse immdiate,
ou qui taient juste une information potentiellement intressante
pour les destinataires. Certaines personnes recevait normment
d'asym, et moi-mme n'tant que faiblement adepte des asym
avant mon arrive au labo, j'en devins rapidement une grosse
consommatrice, d'autant que les chercheurs communiquaient
presque exclusivement par ce mode.

Souvent Ragal et moi changions un premier message formel
sur un point li au travail, puis de fil en aiguille les
rponses drivaient progressivement pour finir soit sur
des boutades, soit sur des points un peu plus personnels.
Nous commenmes  nous connatre un petit peu par ce biais.
Il tait timide, je crois que cet aspect de sa personalit
m'attendrissait. Je ne me trouvais pas spcialement belle,
toutefois j'avais une certaine attention de la part des
hommes. Certainement devais-je paratre plus accessible.
Je me manquais donc pas d'tre embte rgulirement par
quelques garons en manque d'affection. Ragal s'y prenais
diffremment. Je crois que je lui plaisais mais je n'en
tais mme pas sre. Cette premire phase dura quelques
temps, et puis les choses s'acclrrent aprs les jours
de la grande session au labo. Rgulirement une grande runion
regroupait l'ensemble des chercheurs des centres de recherches
dpendant du notre pour un tat des lieux gnral des dcouvertes
et avances. Souvent l'occasion de faire une mise au point
sur les connaissances en cours, c'tait tout autant l'occasion
de pouvoir discuter, changer et faire la fte avec des
personnes habituellement bien trop surcharges et occupes
pour vous accorder ne serait-ce qu'un instant. J'tais d'autant
plus sensible  cet vnement que j'avais activement particip
 sa prparation. En effet celle-ci avait compltement monopolis
mon temps depuis de nombreux jours,  tel point que Phamb
commenait  suspecter que je l'vitais, sans doute moyennement
rassur par les indicateurs de bonne fois de mon bracelet.

Je lui concdai ma soire prcdent l'vnement ; j'tais
de toute faon trop stresse pour dormir, ce qui habituellement
est loin d'tre mon genre. Consquence invitable, certaines
activits se pratiquant de prfrence sans bracelet, je
ne le portais pas le matin et me rveillai trs en retard.
Ces fichus robots n'avaient mme pas eu l'ide de me signaler
l'heure, alors que la veille mme ils m'avaient conseill
de prendre une petit djeuner copieux pour affronter la
journe qui m'attendait. L'appartement, bien sr, feignit
de penser que ne portant pas mon bracelet, la journe devait
avoir t annule. Je l'envoyai balader en lui faisant remarquer
qu'il lui aurait suffit de consulter les donnes du labo
pour s'apercevoir du contraire. Bref, je lui sommai de ne
plus me dranger et de me trouver quelque chose  me mettre
sur moi et sous la dent dans les dix minutes qui suivaient.
Il tait tt, pourtant le ciel tait dj trs bleu quand
je m'octroyai une pause de quelques seconde sur la terrasse,
pour voir comment allaient mes plantes. L'appartement me
drangea pour me montrer un ensemble agrable  porter mais
suffisamment habill pour l'occasion. Il fut excuser de
ne pas m'avoir rveill par les superbes tonalits de noir
argent qu'il avait choisies pour l'ensemble. Il se risqua
tout de mme  m'indiquer au passage que la chaleur augmentant,
il faudrait sans doute activer le recycleur d'eau secondaire
pour maintenir la vgtation,  moins que je ne fusse plutt
pour entamer une ngociation avec le voisin pour utiliser
son recycleur primaire sous-utilis. Je lui dis que, comme
d'habitude, je m'en moquais et qu'il faisait bien comme
cela lui chantt. Il se permit une dernire remarque quand
il me sentit sur le dpart alors que je n'avais toujours
pas enfil mon bracelet. J'emportai la galette petit-djeuner
avec moi pour la manger en route, et prvenait l'appartement
de rveiller Phamb assez tt pour qu'il ne ft pas en retard
 son travail.

J'allais habituellement au labo  pieds, il ne se trouvait
qu' une demi-heure de marche, mais la situation un peu
pressante me fit appeler un taxi-abeille qui me dposa 
bon port cinq minutes plus tard. La session n'avait pas
lieu dans les locaux habituels, mais nous nous tions donn
rendez-vous pour claircir les dernires zones d'ombres
et rgler les derniers problmes. Nous avions choisi comme
lieu un immeuble  deux pas du laboratoire, un gigantesque
btiment en forme de champignon s'levant  plus d'un kilomtre
au-dessus du sol, dominant mme la pointe de mon immeuble
pyramide, pourtant l'un des plus lev des environs. Ce
lieu marquait un changement vis--vis des ambiances champtres
des sessions prcdentes, toujours organises sur diverses
plantes  la nature atypique en bordure de la Congrgation.
J'avais moi-mme propos ce lieu, hsitant mme avec la
fameuse station spatiale ocan, mais cette dernire n'apportait
pas l'exotisme ncessaire  tous ces chercheurs et tudiants,
qui passent dj toutes leurs journes la tte dans les
toiles. L'immeuble champignon m'avait parut plus adapt,
offrant un peu de luxe  des gens qui n'en consommaient
jamais, et sa rputation d'hte exemplaire mticuleusement
attentionn n'tant plus  faire. Il est vrai qu'il pensait
 tout, et au cours des nombreux entretiens que j'avais
pu avoir avec lui  aucun moment je n'avais pu le mettre
en dfaut, ou suggrer quelque chose  laquelle il n'avait
pas dj pens.

Symphone
--------



L'immeuble avait un autre avantage de taille, c'est qu'il
possdait un important centre de tlportation intgr coupl
 une armada de clone disponible. Le principal problme
technique de la tlportation rsidait dans la ncessit
de conserver sur place un clone non diffrenci qui tait
model lors de la tlportation pour prendre l'apparence
de la personne. Ce modelage prenait du temps, souvent de
l'ordre de trois jours. Pour des vnements de courtes dure
cette limite constituait un handicap, et beaucoup y prfrait
un transfert partiel dans un clone non humain. Ces derniers
taient modelable en quelques heures par les gnrateurs
et pouvaient accueillir pour quelques jours l'esprit d'une
personne. Tout le monde s'accordaient sur leur utilit pour
ce genre de besoin, tout en tant d'accord sur le fait qu'il
ne fallait pas leur donner une esprance de vie trop longue.
Ils n'taient pas vraiment humains, ne procuraient pas exactement
les mmes sensations qu'un corps rel, et par le pass des
personnes trop longtemps prsentes dans un tel clone tombaient
au bout de quelque temps dans une dangereuse dpression.

Bref, si certains chercheurs, voulant profiter de l'occasion
pour passer quelques temps sur ve avait choisi la tlportation
classique, et serait rveills dans quelques heures pour
le dbut de la manifestation, la majeure partie des participants
serait synchronis dans la matine dans un clone artificiel.
Si l'immeuble, qui rpondait au doux nom de Symphone, s'occuperait
de tout pour rendre leur accueil aussi doux et agrable
que possible, il n'en restait pas moins qu'il serait mal
vu que personne du laboratoire ne se charge de leur souhaiter
la bienvenue. Nous avions donc prvu pour la premire journe
un accueil par toutes les personnes travaillant sur ve,
accompagn de buffets et petites runions.

Je passai donc ma journe  m'enqurir du bien-tre de nos
invits, les informant sur les confrences  venir, sur
l'organisation informelle de petites visites au labo, ou
la rencontre avec certains chercheurs trs demands. Je
croisai Ragal dans la soire, et me voyant dbord et dj
extnue, il m'obligea  faire un pause et laisser les invits
aux petits soins de Symphone, ce qui leur conviendrait trs
bien pour le reste de la soire. Je passai la mienne presque
exclusivement avec lui, un peu  l'cart de tout cette agitation,
vitant avec quelques pirouettes trs amusantes de rencontrer
quelques trop collant chercheurs ne pouvant plus se passer
de moi. La nuit tombe nous prmes l'air sur les terrasses
ventes surplombant le vide, un peu fraches mais dsertes.
C'est surtout lui qui parla, je n'aimais pas trop parler
de moi. Ce n'tais pas comme quand je devais donner quelques
accs  mes donnes quand j'avais besoin de quelque chose,
mais je trouvais ma vie finalement inintressante et sans
grand intrt pour autrui. Et puis mme s'il tait timide,
Ragal aimait parler, et nous discutmes de tant de choses.
La conversation ne se finit pas trop tard, sur une insistance
de sa part pour que je ne soit pas trop fatigue pour la
dure journe du lendemain.

Journe du lendemain qui fut en effet prouvante, mme si
Ragal me prta main forte et nous parvnmes  nous faire
remarquer d' peu prs tout le monde comme le couple de
personnes  trouver en cas de problme ou question. Mme
Symphone travaillait troitement avec nous ; il savait la
prfrence des invits pour une entraide humaine plutt
qu'une intervention artificielle, et nous faisait appel
quand il sentait le moindre besoin que nous pouvions satisfaire,
un chercheur perdu, un autre interrogatif... Les gens taient
satisfaits, les buffets copieux, les confrences savamment
orchestres, et mme si tout le monde me flicitait pour
la russite de l'vnement, je reconnaissais volontiers
que Symphone y tait pour beaucoup. Et en un sens je comprenais
la motivation et l'espoir de Ragal dans la recherche d'intelligence
artificielle toujours plus performantes. Depuis toute petite
j'interagissais avec des intelligences artificielles, depuis
mes poupes et peluches, jusqu' mes vaisseaux en passant
par mon appartement, les taxis, les distributeurs... Mais
j'tais tout bonnement poustoufle par Symphone. Il avait
tellement de prsence d'esprit, cette capacit  plaisanter,
 ironiser mme,  avoir un caractre difficile  percevoir,
des humeurs, s'nerver quand nous plaisantions avec Ragal
plutt que de rpondre  ses demandes. Ragal s'amusait avec
lui, il le titillais en permanence et ils taient vraiment
deux gamins. Souvent au bout de quelques temps il est assez
facile de retrouver l'aspect artificiel d'une intelligence
cre, mais mme si je n'avais alors pass que deux jours
avec Symphone, il y avait quelque chose de plus, le sentiment
d'une existence propre, et pas uniquement de tous ces artificiels
destins  nous aider. Ragal m'expliquait toute les nuances
ncessaires  la mise en oeuvre de ce genre de conscience,
l'apprentissage, l'ducation, leur donner l'envie et le
got de progresser, d'apprendre, de comprendre. Et Symphone
n'tait pas le plus abouti, il existait sur Adama de nombreux
conseillers au Congrs qui avait une intelligence et une
humanit bien suprieures. De mme aux confins de la Congrgation,
il y avait des lments laissant suggrer que des sondes
automatiques avaient dploy des systme de reproduction
et d'volution ayant donn naissance  des tres prodigieux.
Certains allaient mme jusqu' croire qu'il pouvait exister
de vritables nations d'artificiels  qui nous pourrions
bientt donner le titre de nouvelle race.

J'coutais Ragal, confortablement allong sur une chaise
longue du haut de la terrasse d'un des appartements les
plus lev de Symphone. Il nous avait install l par gratitude
suite  l'aide prcieuse que nous lui fournissions. Le soleil
s'tait couch depuis longtemps, les toiles parsemaient
dj le ciel. Une brise lgre s'engouffrait dans le paravent
invisible et nous laissait entrevoir la fracheur de la
nuit. La vue s'tendait sur le paysage montagneux de la
Tarm, bleut par les lumires douces de la civilisation
omniprsente. De multiples taxis s'agitaient comme des lucioles
phmres de toutes parts, faisant le pendant avec la lumire
fixe et ternelle des toiles. La lune de ve, beaucoup
plus petite que celle d'Adama, scintillait de son maigre
croissant  l'horizon. Ragal m'expliquait que la faible
attraction gravitationnelle de cette lune avait caus de
nombreux problmes lors de la terraformation de la plante,
perturbant  tel point les vgtaux venus d'Adama qu'il
fallut plusieurs sicles avant que la nature ne s'adapte
vraiment. Avant le labo, Ragal avait longuement tudi dans
le centre de tlportation principal de ve. Aprs une longue
spcialisation dans les techniques de tlportation, il
avait finalement but sur quelques rticences administratives
l'empchant de correctement s'impliquer dans son travail.
La tlportation tait un sujet trs sensible, et la Congrgation
regardait avec beaucoup d'attention toutes les personnes
s'y intressant. Finalement il s'tait rorient dans l'amlioration
des intelligences artificielles, et avait termin sa course
au labo, o il esprait terminer ses tudes.

J'tais bien, m'endormissant doucement en l'coutant. J'avais
oubli Phamb, et, si Ragal avait alors tent de m'embrasser,
je crois que je n'aurais que faiblement rsist... Mais
il tait trop timide pour le tenter, et me voyant m'endormir,
il m'aida  faire un dernier petit effort pour rejoindre
mon lit, et se contenta d'un baiser sur la joue avant de
me souhaiter bonne nuit. Son appartement tait juste en
face du mien, et il promit de venir me rveiller le lendemain
matin pour le petit djeuner.

Je rvai de lui, et malheureusement ce fut Symphone qui
me rveilla.  Il en tait tout dsol, mais m'expliqua qu'au
vu de ma courbe de sommeil, Ragal avait prfr me laisser
dormir encore un peu et tait parti tout seul s'occuper
de cette troisime journe. Le temps que je me lve il arriva
tout de mme et je pus difficilement lui faire remontrance
quand il m'attendrit avec un savoureux gteau prpar tout
spcialement avec Symphone qui avait pris la libert de
lui communiquer quelques infos sur mes desiderata actuels.

Mais cette nuit un peu plus longue que prvue me fit le
plus grand bien et la journe s'en passa d'autant mieux.
Dernire journe charge avant deux jours plus calmes, pendant
lesquels les visiteurs auraient quartiers libres, et en
profiteraient sans doute pour visiter les environs. Ou aller
voir quelques connaissances qu'ils auraient sur ve. Cette
troisime journe se termina par une mythique soire organise
par Symphone dans la discothque gante occupant dix tages
de l'immeuble. J'avais difficilement pu refuser  Phamb
de me rejoindre  cette occasion, ne l'ayant pas vu depuis
trois jours. Mais il n'aimait pas trop danser, moi j'adorais,
alors je passai mon temps avec Ragal dans une salle spciale
ou Symphone nous avait donner le privilge de dcider chacun
notre tour de la musique  faire passer. C'tait fantastique,
pouvoir danser comme une folle uniquement sur de la musique
que j'aime, je m'clatais. Nous nous faisions dcouvrir
mutuellement avec Ragal des musiques sur lesquelles nous
aimions bouger. Au bout d'un certain temps j'eus tout de
mme un peu des remords  laisser Phamb tout seul, surtout
qu'il ne connaissait pas grand monde par ici. Je le rejoins,
laissant le soin  Ragal de choisir les morceaux.

Je tentai d'attirer Phamb sur la piste de danse, mais rien
 faire, alors nous allmes nous promener un peu sur les
terrasses vitres de Symphone, qui gentiment adoucit les
lumires et laissa s'chapper une tendre mlodie. J'insistai
aprs quelques temps pour que nous retournmes  la soire
voir si tout se passer bien, et pour profiter un peu de
notre prsence ici. Je retrouvai Ragal et deux de ses bons
amis du labo  l'tage o la musique tait plus calme permettant
aux personnes de discuter entres elles. Ils nous acceptrent
volontiers  leur table. Tous les invits restant dans l'immeuble,
Symphone s'tait autoris quelques ondes euphorisantes,
tout comme de subtils cocktails aussi bons qu'efficaces
pour donner le sourire. Quand nous arrivmes, ils taient
dj fort joyeux. Je me plaais le plus loin possible de
Ragal, ne voulant pas crer d'incident avec Phamb. Nous
parlmes de tout et de rien, jusqu' ce que Ragal demandt
 Phamb ce qu'il faisait, et, mais j'aurais pu m'y attendre,
il expliqua son lien avec les ides de Goriodon, pas vraiment
le genre de la maison ici... Mais Ragal fut trs diplomate,
Lent et Symia un peu moins.

Ragal engagea la conversation sur ce point :

- Tu travailles avec Goriodon, c'est intressant, tu penses
que sa politique d'interdire le travail est juste ?

Phamb rpondit avec beaucoup d'assurance :

- Oui bien sr, je ne serais pas dans son quipe sinon.

Symia, srement la plus fervente partisane du camp adverse,
attaqua sur le champ :

- En quoi est-ce juste d'enfermer les gens dans des prisons
d'ennuis ?

Phamb rpondit au tac-au-tac :

- Et en quoi est-ce juste les obliger  faire des travails
stupides ?

Lent, plus modr, plus moqueur, prit le tout plus sur le
ton de la rigolade :

- Et bien vas-y, dis que mon travail est stupide !

Ragal sourit  la remarque de Lent, puis reprit, srieux
:

- Avant Teegoosh, beaucoup de personne ne travaillaient
pas, et a ne s'est pas forcment bien pass.

Symia approuva la remarque de Ragal :

- Exactement !

Phamb ne se laissa pas indimid et dveloppa son argumentaire
:

- a se passait mal parce qu'il y avait un dsquilibre
social entre les gens travaillant et les autres, si personne
ne travaille, ce dsquilibre n'existerait pas.

La rponse de Symia ne se fit pas attendre :

- N'importe quoi, et tous les gens comme nous qui ne vivons
que parce que nous sommes passionns par ce que nous faisons,
par notre travail, pourquoi devrait-on subir la fainantise
des autres !

Phamb continua calmement :

- Ce n'est pas un question de fainantise, les machines
font tout mieux que nous, et ce n'est pas parce que le travail
sera interdit que les gens ne pourront pas continuer  s'intresser
 certains domaines.

Ragal ne s'avoua pas vaincu :

- Pourtant la plupart des tudes, faites par des machines
justement, attestent que le travail obligatoire  un effet
rgulateur sur le moral et l'quilibre des gens.

Phamb commena  monter d'un ton :

- Je peux tout autant te trouver des tudes attestant du
contraire, et la question n'est pas de laisser les machines
dcider  notre place, c'est aux gens de dcider de leur
sort. Goriodon veut un rfrendum, il ne veut pas forcer
les gens.

Symia n'est gure convaincue :

- Mme si quatre-vingt pourcent des gens votent pour, il
n'en reste pas moins que tu vas quand mme forcer vingt
pourcent  un choix qu'ils ne veulent pas.

Phamb reprend son calme :

- C'est certes une limite de la dmocratie, mais toutes
les tentatives de choix locaux ont choue, je te le rappelle.
Avant que Teegoosh n'arrive, le fait que certains travaillent,
d'autre pas, le fait que certains puissent rcuprer plus
d'avis, le tout rendait la stabilit de la Congrgation
trs prcaire.

J'intervins enfin :

- C'est pas forcment moins prcaire maintenant, beaucoup
de gens voudraient ne plus travailler.

Phamb ne fut pas d'accord avec moi :

- Non a n'avait rien  voir, le travail non obligatoire
craient des jeux de pouvoir bien au del de ce que tu imagines
ou peut constater aujourd'hui.

Ragal expliqua plus en dtail :

- Oui Pnople, le fait de travailler, d'avoir un travail,
crait de fait une ingalit vis--vis des personnes qui
n'avaient pas la volont ou l'envie d'en avoir un. Les personnes
avec un travail avaient un tel pouvoir que les autres se
sentaient compltement soit  leur merci, soit incapables
de lutter contre leur volont. Pourtant tout le monde tait
sens avoir autant d'avis, mais les personnes allant de
l'avant avait beaucoup plus de facilit  rcuprer des
avis, prendre des dcisions, et influencer le congrs par
exemple.

Lent reprend la parole :

- Mais, n'est-ce pas exactement ce qui se passera de nouveau
si le travail est rendu interdit. Tout ceux qui veulent
continuer  faire changer les choses, tous ceux qui veulent
le pouvoir et sont prs  faire des sacrifices reprendront
le contrle, non ?

Phamb une fois de plus pas d'accord :

- Pas du tout, ou en tous les cas pas aussi facilement,
et puis actuellement que se passe-t-il, exactement la mme
chose, tous les gens qui font des efforts ont les travails
les plus intressant et avec le plus de pouvoir, et les
autres ont des postes factices bons qu' leur apporter qu'un
peu de poudres aux yeux !

Symia toujours aussi rvolte :

- C'est faux, Ragal l'a dit tout  l'heure, a se passe
beaucoup mieux maintenant qu'avant !

Ragal revint sur la question de Lent :

- Phamb, tu n'as pas compltement rpondu  Lent, pourquoi
n'y aura-t-il pas de jeu de pouvoir si nous interdisons
le travail ?

Deux ou trois personnes coutaient avec attention la conversation,
c'est l'une d'elle qui prend la parole.

- Parce que dans la thorie de Goriodon il y aura un auto-contrle,
les gens s'empcheront mutuellement la prise de pouvoir,
ce qui selon lui n'est pas possible si certaines personnes
travaillent et d'autres pas, car la limite entre travail
et pouvoir est floue.

Symia se lva pour rpondre  la personne derrire elle
:

- Et juste parce qu'une minorit trop orgueilleuse cherche
le pouvoir tous les chercheurs qui veulent faire avancer
les choses doivent perdre leur vie  ne rien faire ! C'est
stupide !

Phamb commena  manquer d'arguments :

- Tu ne fais rien avancer du tout, les machines font tout
mieux que toi !

Une autre personne lgrement guillerette s'immisce elle
aussi dans la conversation.

- Foutaise ! Si les sondes automatiques faisait mieux que
nous, nous n'aurions pas  toujours leur passer derrire
!

Je ralisai alors que dsormais plusieurs groupe autour
de notre table s'taient amasss et nous coutaient ou parlaient
eux-mmes du sujet. Et de tout vidence le sujet n'tait
ici pas aussi consensuel que je ne l'avais imagin.

Phamb rpondit brutalement  Symia :

- Et aprs, qui se soucie de tes sondes automatiques, 
quoi nous servent-elles ? Elles ne servent qu' occuper
quelques chercheurs en manque d'exotisme, et ce n'est pas
plus utile que les gens qui comptent le nombre de stimuli
ncessaires pour qu'une relation prliminaire soit russi
!

Lent s'cria :

- Mince ! Il y a des gens qui font a ? J'ai manqu ma vocation
!

Lent me fit rire, comme souvent. Je l'aimais bien, il tait
vraiment sympa.

Phamb reprit de plus belle :

- Personne ne surpasse les artificiels aujourd'hui, il faut
tre raliste !

Symphone se mit mme de la partie.

- Si je puis me permettre, Pnople et Ragal m'ont t d'une
aide trs prcieuse dont j'aurais pu difficilement me passer.

Moi et Ragal, enchants :

- Merci Symphone !

Ragal et moi dsormais nous tions un peu retirs de la
conversation, tous deux affals sur notre sige, faisant
mine entre nous de compter les points des camps respectifs,
lui pour les pro-Teegoosh, moi les pro-Goriodon. Je ne savais
plus vraiment alors qui parlait, tout le monde commenant
 le faire en mme temps, chauff par les boissons enivrantes.

- Et aprs ! Tant mieux si les artificiels font mieux que
nous, mais qu'allons nous devenir, une nation d'assists
pour le reste de l'ternit ?  quoi bon vivre alors ?

- Nous sommes dj une nation d'assists !

- a n'a rien  voir, nous aider pour les tches ennuyeuses,
mais nous avons toujours la volont d'aller de l'avant !

- Mais si les artificiels font mieux que nous, ce n'est
que de la poudre aux yeux que de croire que nos travail
servent encore  quelque chose ! Pourquoi ne pas laisser
l'humanit se reposer, maintenant qu'elle  atteint un nive...

Une autre personne la coupa :

- La laisser crever ouais, pas se reposer, c'est ce qui
va se passer quand tout le monde mourra d'ennui !

- Mais pas du tout, tout le monde au contraire pourra librement
s'informer sur ce qu'il se passe, juste qu'il ne participera
pas  un dveloppement qui le dpasse.

- Tu parles ! Ds qu'on essaiera d'apprendre de nouvelles
choses, on se fera accuser de prise de pouvoir, on sera
obliger de passer nos jours  les perdre stupidement !

- Exactement, personnellement si c'est ainsi je prfre
encore quitter la Congrgation, et vous laisser crever lentement
!

- Quitter la Congrgation ! Quelle ide ! Et tu irais o
?

- Et bien, l o les sondes prospectent, au-del mme, pourquoi
pas !

- a fait encore partie de la Congrgation, vous devrez
suivre les rgles alors, mme l-bas !

- Et puis quoi encore, vous croyez que vous pourrez nous
en empcher, bande de prtentieux, c'est vous qui tes jaloux
que nous ayons toujours cette envie et ce courage d'avancer
!

- Courage ? Stupidit plutt !

- Non mais oh ! Je ne te permets pas, pauvre moins-que-rien
!

Et la personne lui lana le contenu de son cocktail  la
figure, et tout parti dans une cacophonie norme  la limite
de la bagarre. Symphone tentait de calmer le jeu, et je
lui conseillai de mettre la musique  fond, histoire d'adoucir
un peu tout ce tumulte. Mais malheureusement mon ide ne
fit qu'empirer quand les gens, plus capables de se faire
entendre, se bornrent alors  projeter tout ce qu'ils trouvaient
sous la main. Certains mme en vinrent aux mains, choses
qui n'tait sans doute pas arriv depuis longtemps, tellement
les bracelets rgulent les comportement agressifs normalement,
mais l'chauffement gnral avait d outrepasser tous les
mcanismes d'auto-rgulation, et je me trouvais dsormais
 quatre pattes sous la table, en compagnie de Ragal. Nous
tions crouls de rire, tentant quelques mouvements de
danse dans la tohu-bohu gnrale.

J'avais envie de lui, le contexte, la musique, la chaleur,
le tout m'existait  en frmir. Quand il m'embrassa je me
laissai faire, puis il commena  me caresser. Il m'allongea
sur le dos et en m'embrassant laissa traner sa main sur
mes cuisses, remontant entre mes jambes puis sur ma poitrine.
Je me cambrai sous le dsir, mais je savais que je devais
m'arrter, que ce n'tait pas loyal envers Phamb, mais juste
quelques instants encore je me laissai en profiter.

Je le stoppai, replaai correctement ma jupe et mon haut,
et lui dis au-revoir. Je sortis de sous la table alors que
les gens continuaient  semer la zizanie. Je trouvai Phamb
cach derrire un canap et le sommai de partir avec moi.
Nous prmes un taxi-duo et rentrmes chez moi. Je fus trs
dsagrable et refusai catgoriquement ses avances une fois
couche, comme pendant les deux jours suivant, o je n'allai
mme pas voir comment se passait la session.

Dbat
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Je m'en voulais, et les trois jours de session qui suivirent
je fus beaucoup plus distante de Ragal. Il le sentait et
ne comprenait sans doute pas vraiment. Il ne savait pas
que je sortais avec Phamb, s'en doutait peut-tre, mais
j'avais lud toutes ses questions. Je gardais pourtant
des trois jours qui avaient prcd la soire un souvenir
magnifique. Mais peut-tre n'en voulai-je pas plus. Les
deux mois suivant je gardais une distance cordiale avec
Ragal. Et puis je quittai le labo, pas  cause de lui, j'avais
envie de voir un peu autre chose, peut-tre lasse, finalement,
de rester dans un rle qui relevait plus de l'assistance
que de la participation active. Maman me permit de dnicher
une tude sur un tout autre sujet pas trs loin d'o j'habitais.
Grce  mes bons contacts dans mon immeuble, les avis furent
favorables  ce que je conserve mon appartement, mme n'tant
plus au centre de recherche.

Jour 134
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Quelques jours aprs mon dpart Ragal me fit une dclaration
d'amour. Me voyant partir il croyait sans doute m'avoir
perdue, et nous faisons souvent des actes dsesprs quand
nous perdons quelques choses que l'on aime. Sa dclaration
m'embtait plus qu'autre chose, mais finalement il fut trs
raisonnable quand je lui dis que je n'avais pas les mme
sentiments pour lui que rciproquement. Certes j'avais pu
 un moment ressentir quelques dsirs, mais ils ne menaient
pas trs loin et ne mneraient pas trs loin quoi qu'il
en ft. Il comprit et accepta, et nous continumes  nous
voir de temps en temps par la suite.

Encore deux mois plus tard je laissai Phamb. Je n'avais
plus envie de lui. tant voisin nous nous voyions pratiquement
tous les jours, et c'tait trop pour moi, j'avais besoin
d'un peu d'air. Je crois que je ne le supportais plus, je
voulais rester tranquille, toute seule. Il le vcut mal
je crois, mais nous restmes amis pour autant. J'eus deux
ou trois copains par la suite, rien de bien intressant.
Je gardais des contacts frquents avec Ragal, il me racontait
la vie au centre, et nous dnions ensemble de temps en temps,
soit tous les deux soit avec Symia et Lent, nos compagnons
de la mythique soire dbandade. Mais cette soire n'tait
pas si anecdotique qu'elle pourrait paratre, partout dans
la congrgation la voix de Goriodon se faisait entendre,
et les dbats faisaient de plus en plus rage. Teegoosh n'avait
pour l'instant pas laisser chapper mot quant  ce problme,
et son silence faisait bouillonner toute l'humanit. Ragal
m'expliquait les diffrentes volutions du front pro-Teegoosh,
et Phamb celles du camp pro-Goriodon. J'tais plus partisane
de Goriodon, toutefois peut-tre d'une faon pas aussi militante
et prononce que Phamb. Dans mon esprit les gens devaient
plus tre autoriss  faire ce qu'ils voulaient du moment
que leur choix ne drangeaient personnes, et que les avis
suffiraient  limiter les problmes. Comme m'expliquait
Ragal, ce statu-quo n'avait pas march et ne marcherait
pas et il fallait une situation galitaire entre tous. Je
ne le croyais qu' moiti, m'imaginant sans doute que toutes
ces rfrences relevaient d'un pass dj bien loin. Mme
si beaucoup dans mon entourage l'avait vcu, et si le tout
ne remontait finalement qu' trois cent ans, alors que la
plupart d'entre nous vivraient sans doute plus de trois
milles ans ; je devais me figurer tout de mme que ce n'tait
que de l'histoire ancienne, sans relle connexion avec la
ralit du prsent.

Ragal tait toujours amoureux de moi, je le sentais, mais
cela ne pourrait pas tre juste une aventure avec lui, et
je crois que je n'en voulais pas plus en ce moment. Presqu'une
anne s'coula. J'habitais toujours au mme endroit, voyais
Ragal une fois ou deux tous les quinze jours. Je voyais
Phamb plus souvent, mais juste parce que c'tait mon voisin
et que, finalement, je m'entendais bien avec lui. Il vivait
assez mal notre sparation, mme s'il s'tait dj trouv
une ou deux nouvelles copines depuis. Ragal et Phamb me
racontaient les volutions des deux camps. Le dbat s'amplifiait.
La soire qui avait dgnr lors de la session, l'anne
prcdente, n'tait alors qu'un avant got du dbat gnral
qui dchirait de plus en plus la Congrgation. Dornavant
Goriodon tait connu de tous, et parlait souvent au Congrs,
transmettant ses ides. Il tait trs dynamique et voyageait
beaucoup. Teegoosh avait l'appui inconditionnel de la plupart
des lites, des personnes qui croyaient et participaient
le plus dans l'volution de la socit. Mais ce soutient
ne lui suffirait pas, d'une part, hormis sur ve et quelques
autres endroits, comme je l'avais expliqu, notre histoire
faisait que les chercheurs avaient une mauvaise image dans
la conscience populaire, et d'autre part ceux-ci ne constituaient
pas, et de loin, une majorit. Teegoosh pouvait difficilement
promouvoir une socit ou seule une partie des gens travaillt,
car c'est justement en combattant cette ide qu'il tait
arriv  la tte de la Congrgation.

Pour ma part, si le dbat m'intressait vaguement, il n'empche
qu'autant la majorit tait pour l'arrt du travail, autant
ce choix ne remettait pas en question le systme ducatif.
 partir de l il me faudrait toujours attendre ma majorit
pour vraiment faire ce que je voulais, et d'ici l je ne
me faisais pas trop de soucis que Goriodon aurait pris le
pouvoir, alors je me sentais un peu  l'cart du dbat.

L'anne officielle changea, l'anne d've changea. Je travaillais
toujours dans la mme universit. Ragal ne me donna plus
vraiment de nouvelles. Je crois qu'il me manqua, et j'eus
envie de le revoir. Finalement j'allai chez lui, un soir.
Je ne sais pas trop ce que j'esprais, pas plus que ce que
je voulais. Il m'accueillis avec plaisir, et me prpara
un de ses plats dont il avait le secret. Nous passmes la
plus grande partie de la soire  nous amuser avec son appartement.
Celui-ci n'tait pas trs grand, mais Ragal avait personnalis
et amlior sa conscience. Il tait vraiment trop dlirant.
Je m'amusais comme une folle. Je restais tard. J'tais bien
je crois. Ragal me demanda si je voulais rester pour la
nuit. Je refusai, mais je le pris tout de mme dans mes
bras un moment, juste comme a, pour me sentir proche de
lui.

Deux jours plus tard nous passmes la journe ensemble.
Je m'tais dis que je refuserai de faire l'amour avec lui,
pour garder un peu de suspense, pour que la chose n'allt
pas si vite. Nous passmes une excellente journe, mais
une fois notre balade termine, quand nous rentrmes chez
lui, il m'embrassa, et je me laissai faire. Il tait plus
doux que ce que j'aurais imagin, plus attentionn. Doucement,
comment pouvais-je rsister ? Nous fmes l'amour. Je ne
restai pas pour la nuit. Je prfrai rentrer, pour que tout
ne s'emballe pas trop vite. Depuis ma sparation avec Phamb,
j'avais repris un rythme de vie solitaire qui me seyait
bien. Mais je n'avais pas de soucis  me faire, Ragal tait
aussi un solitaire, et il tait distant, tellement distant.
Je crois que mme aujourd'hui je ne suis pas sre qu'il
ait vraiment tenu  moi, pourtant... Pourtant tout cette
histoire bouleversa ma vie.

Nous nous vmes qu'une fois tous les deux ou trois jours
les premiers soirs. Peut-tre avais-je eu tord de lui parler
de ma vision des relations humaines. Peut-tre sachant que
je ne cessais de rpter qu'une relation ne duraient pas,
pas plus pour les autres que pour nous, avait-il dj pris
du recul, avait-il peur de me gner, avait-il peur que je
ne le fuis s'il s'attachait trop ?

Bref, nous restmes distants. Je crois que je ne savais
pas vraiment ce que je voulais moi-mme. Je ne me reprsentais
pas l'avenir. Il me restait dix ans d'tudes, et je ne voulais
pas les faire au mme endroit, je voulais bouger, aller
voir ailleurs. De plus Goriodon avait de plus en plus de
partisans, et je m'tais presque persuade que je n'aurais
pas  travailler, alors je prenais mes tudes  la lgre,
passant presque toutes les soires  sortir. De plus je
me rattrapais de tout le travail que j'avais fait quand
j'tais au labo, faisant des horaires m'empchant d'avoir
beaucoup d'activit  ct. Ragal aimait son travail et
n'aimait pas sortir, ce qui ne rendait pas les choses faciles.
Il faisait tout de mme quelques efforts et venait avec
moi quand il connaissait quelques personnes. Mais il connaissait
peu de mes amis, et n'avait pas l'air extrmement motiv
pour que la situation changet.

Cette situation difficile me poussa, aprs quelques mois,
 dcider de rompre. Je ne voyais pas d'volution, pas plus
que l'intrt ni o nous mnerait notre relation. Je ne
me considrais mme presque comme ne sortant pas avec lui,
juste passer une soire qui va un peu trop loin de temps
en temps. Il le prit plutt bien, mais Ragal prenait tout
bien, c'tait le genre de gars qui considrait chaque preuve
de la vie avec plaisir car elle allait le rendre plus fort.

Deux ou trois jours passrent. Je n'allais pas trs bien.
Je l'appelai de temps en temps. Il me manquait. Je tenais
plus  lui que je ne le pensais. Il me proposa que nous
nous rencontrmes, Je refusai de le voir. Il ne comprenait
pas. Il admettait que je pusse ne plus vouloir sortir avec
lui, mais de l  refuser de le voir, il ne pensait pas
avoir t si dur avec moi. Mais ce qu'il ne voyait surtout
pas, c'tait que je serais retombe dans ses bras en cinq
minutes si je le revoyais.

Je laissai passer quelques jours, mais c'tait dur, je pleurai
tout le temps, et ds qu'il me passait un coup de fil c'tait
la catastrophe. Phamb passait toujours me voir de temps
en temps, mais bien sr j'tais gne d'tre triste devant
lui, je sentais bien que je le blessais, et qu'il tait
encore un peu amoureux de moi. J'tais compltement  la
rue dans mes tudes, j'allais  l'universit un jour sur
deux, je n'avais plus envie de sortir, mais pourtant si
je voulais l'oublier c'tait ce que je devais faire, rencontrer
de nouvelles personnes, penser  autre chose...

Mais je ne voulais pas l'oublier. Et une dizaine de jours
aprs l'avoir quitt, il vint passer une soire  la maison.
Il ne tenta rien, nous parlmes de tout, de l'ambiance au
labo, du dbat sur le travail, du fait qu'il aimerait bien
apprendre  piloter... Nous parlmes de tout sauf de ce
dont je voulais qu'on parle, de nous. Nous finmes la soire
par une partie de Vergogia. Vergogia tait un monde parallle
comme il y en avait des milliers, souvent nous nous attachions
 l'un d'entre eux quand nous en dcouvrions le principe,
le plus  la mode, puis nous le gardions pratiquement toujours,
une fois le personnage cr et que nous connaissions un
peu le monde. J'avais un peu jou plus assidment tant
jeune, quand je pilotais, et j'tais devenu pas trop mauvaise,
et puis j'avais un peu laiss ces divertissements de ct,
ils prenaient tellement de temps, et je prfrais rencontrer
les gens en vrai, au final. L'amour virtuel tait pourtant
loin d'tre dsagrable, au niveau fantasme c'tait gant.
Je m'tais envoye en l'air avec des purs talons de folies,
c'tait le pied total. Mais il y avait quelque chose de
pas naturel. Les sensations taient pourtant rendues  merveille,
et ils valaient largement les meilleurs coups que j'avais
pu trouver dans la ralit, mais ce n'tait pas la ralit.
Et autant des milliards de personnes trouvaient l le moyen
de remplacer un monde qui leur paraissait aseptis et plat,
autant ce n'tait pas si anodin et nos comportements dans
les virtuels avaient un impact dans le monde rel. Les avis
tenaient compte de ce que l'on faisait dans les mondes virtuels,
tout le monde y avait accs. Par consquent rapidement les
gens qui en abusaient taient remis dans le droit chemin
et voyaient leurs accs coups.

J'avais jou un peu donc, quand je pilotais, Ragal aussi,
moins que moi, il avait toujours prfr le monde rel,
celui o se passaient vraiment les choses, celui o des
robots dcouvraient sans cesse de nouvelles espces, de
nouveaux mondes, de nouvelles plantes, celui ou d'autres
robots craient des habits, des musiques, des btiments
et des vaisseaux formidables frisant la vitesse de la lumire.
Je pensais qu'en jouant je pourrais peut-tre trouver un
moyen de faire l'amour avec lui virtuellement, et pourquoi
pas enchaner sur du concret.

Mais Ragal me proposa toute autre chose. Il connaissait
l'intelligence de Vergogia, il avait particip  l'laboration
d'une similaire quelques annes plus tt. Il connaissait
ses limites, ses failles, les situations o elle ne savait
pas comment interprter correctement ce qu'il se passait.
Je m'amusai comme une petite folle,  passer par des trous
de vers pour aller d'un endroit  l'autre, aller dans des
lieus non visits, d'o l'on pouvait mettre  l'preuve
l'imagination cratrice de l'Intelligence en s'y prenant
 deux pour accumuler les petits dtails qui faisait qu'au
final il y avait une incohrence qui se crait. Trois heures
de dlire avant d'tre bannis par l'Intelligence.

Il tait tard, il partit. Je restai seule. Je voulus le
revoir le lendemain, il n'avait pas le temps, mais nous
convnmes d'aller faire un cours de pilotage le surlendemain.
Il n'avait jamais pilot mais il se dbrouillait pas trop
mal dans les simulations. Je lui conseillais de prendre
des cours, qu'il pourrait facilement avoir le droit d'emprunter
un vaisseau non automatique. Nous ne passmes que la demi-journe
ensemble car il y avait une confrence  laquelle il voulait
assister au labo. Pour ma part je n'avais pas envie de travailler,
alors j'allais faire un tour chez mes grands-parents, il
y avait trs longtemps que je ne les avais pas vus en vrai,
et comme de plus ils voulaient quitter ve pour partir sur
Stycchia, une petite plante tranquille, terraforme il
n'y avait alors que quelques sicles, cette visite me permit
de passer un peu de temps avec eux avant de devoir soit
me tlporter, soit me contenter du virtuel.

J'avais gard pas mal de rapport avec toute ma famille,
surtout la famille de maman qui tait presqu'en totalit
sur ve. Mon grand-pre, son pre et le pre de son pre
travaillaient ensembles dans des tudes en relation avec
les animaux et la nature. Le plus lointain aeul que je
connaissais remontait  vingt-quatre gnrations, il avait
deux milles quatre cent ans et quelques. Mais je crois que
j'avais encore mon aeul de la trente-et-unime gnration
quelque part sur une plante perdue. Il devait avoir plus
de quatre mille ans. Depuis la tlportation tout le monde
vivait pratiquement pour aussi longtemps qu'il le souhaitait
de toute faon, quelques soient les accidents ou vnements
de la vie qui survenaient, il y avait toujours une sauvegarde
qui tranait. Mais au bout d'un certain temps les gens prenaient
des pauses pr-mortelles. Ils restaient endormis pendant
quelques centaines d'annes, pour que les choses changent,
et qu'ils puissent retrouver peut-tre d'autres choses 
faire  leur rveil. Mais gnralement vers deux ou trois
milles ans les gens dcidaient de mourir dfinitivement.
Quoique dans les faits rien n'tait jamais vraiment dfinitif,
dans la mesure o leurs sauvegardes taient toujours accessibles,
ils pouvaient toujours revenir  un moment o  un autre.
Mais souvent les avis taient contre, et sauf quelques cas
exceptionnels, les gens morts le restaient.

L'allongement de la dure de la vie changea beaucoup de
chose, la destruction de la barrire de la mort. Dans le
pass, l'homme ne vivait pas plus de cent ans, quand nous
tions encore sous le contrle des reptiliens, puis les
progrs nous donnrent une esprance de vie de l'ordre de
sept cent  mille ans pour les plus gs. Pendant trs longtemps
la limite resta borne  mille ans, et la plupart des rgles
de la Congrgation restent base sur cette esprance de
vie. Puis le clonage et la tlportation liminrent cette
limite, tout comme ils liminrent la vieillesse, la fatigue,
la maladie, les dfauts. Il y eu des abus, bien sr, alors
la Congrgation tomba d'accord sur certaines rgles, sur
la strilit des clones, sur l'obligation d'avoir un corps
non modifi pour avoir des enfants. Aujourd'hui les couples
dsirant un enfant ont souvent le premier vers les cinquante
ans, et le dernier vers les deux cent ans, jusqu' quatre
cent, rarement au del.

Je rendis visite  mes parents, mes grands-parents, quelques
cousins, quelques amis de la famille. Mais j'tais triste.
Je ne voulais pas l'appeler, je voulais rsister. Mais je
ne pus pas, je l'appelai, et nous discutmes longuement,
comme  chaque appel. Nous nous branchmes. Et nous fmes
l'amour, pour la premire fois en virtuel. Mais ce ne fut
pas diffrent de la ralit, ralit qui n'tait que partie
remise. Au lendemain seulement, o je rentrais et aprs
une ennuyeuse journe  l'universit passait la soire avec
lui. Ce fut notre premire rupture.

Les deux mois suivant furent magnifiques, il tait plus
proche, et j'avais besoin de sa prsence, de clins. Je
n'avais pas un moral fantastique, et malgr tous les conseils
du bracelet pour le retrouver, je crois que je ne voulais
pas vraiment aller bien, pour qu'il me rconforte, pour
que je me sente si bien avec lui. Et puis finalement je
reprenais moral et volont, et cherchais plus assidment
des tudes qui me plairaient et dans lesquelles je pourrais
m'investir vraiment. Ragal me proposa de retourner au Labo,
mais je ne me sentais pas vraiment progresser l-bas. Je
voulais quelques chose en relation directe avec ce que je
faisais. Finalement ce fut maman qui me trouva le poste
parfait, tout du moins je le crus. Il y avait un centre
de formation prs d'o j'habitais qui instruisait les gens
sur la confiance en soi, le contrle de son moral, l'aptitude
 se passer compltement du bracelet pendant quelques temps.
J'y obtins un poste d'observatrice. Aprs quelques temps
je devins coordinatrice des groupes d'tudiants. Je comprenais
alors que ce qui m'intressait vraiment, c'tait grer les
gens pour les faire avancer, pour structurer leur travail,
augmenter leur efficacit, amliorer la communication, rsoudre
les conflits.

Mon travail me prenait de nouveau beaucoup de temps, et
de plus Ragal s'tait absent pour quinze jours  l'occasion
d'une confrence organise par les pro-Teegoosh. Le dbat
tait toujours grandissant, et la voix de Goriodon se faisait
de plus en plus prsente au Congrs. Ragal tait profondment
convaincu de la justesse de Teegoosh, et, mme si somme
toute nous n'en parlions pas si souvent, nous nous opposions
toutefois nos points de vue de temps en temps.

Il ne me manqua pas. Quinze jours sans le voir, et au contraire
je me sentais plus libre, plus disponible pour mes amis.
 son retour nous discutmes de ce sentiment. Je voulais
surtout que nous tentions de rflchir ensemble  la situation,
mais lui compris que je voulais arrter de nouveau. Ce malentendu
me satisfit, et nous nous sparmes une seconde fois.

Mais tout n'en finit pas l. Je le vcus mieux que la premire
fois, sans doute parce que j'avais un plus grand besoin
de libert, ou que les quinze jours depuis lesquels je ne
l'avais pas vu m'avaient dj prpare  cette solitude.
Mais c'tait sans compter sur l'attirance que Ragal avait
sur moi, et encore quinze jours plus tard nous couchions
de nouveau ensemble. Toutefois la situation resta ambigu
; je ne me considrais pas comme sortant avec lui, pour
autant il fallait bien reconnatre que nos comportements
ne changeaient pas beaucoup de notre relation jusqu' lors.

Cette priode ambigu perdura plusieurs mois. Puis il ne
supporta plus cette situation floue. Il m'envoya un message
crit, chose suffisamment rare pour tre remarque, me spcifiant
qu'il en avait marre et qu'il prfrait que notre relation
en restt l. Il m'annona cette dcision juste avant quelques
jours que je devais pass en famille pour la naissance d'un
cousin. Les naissances restaient un moment de joie, d'autant
plus qu'elles taient quelques choses d'extrmement rares.
Je ne me voyais vraiment pas avoir des enfants. Je ne voyais
vraiment pas ce que j'aurais pu en faire. Mais, heureusement
peut-tre, certaines personnes continuaient  s'aimer et
 vouloir crer quelques choses ensemble. Quoi qu'il en
soit ces quelques jours furent excrables. J'tais vraiment
triste. Je ne comprenais pas... Je ne comprenais pas ce
qui faisait que c'tait si dur, pourquoi j'avais tant de
mal  accepter de ne plus le voir.

Je ne rsistai pas  l'envie de l'appeler. Je ne supportai
pas l'ide qu'il pt ne pas tre triste lui-aussi, peut-tre
par orgueil, srement parce que je ne voulais pas que nous
nous arrtmes ainsi. Nous nous vmes deux jours aprs mon
retour. Ce fut dur pour moi mais je parvins  lui dire que
je ne voulais pas que notre histoire se termint ainsi.
Il ne le voulait pas lui non plus, c'tait juste une mthode
pour me faire ragir, pour me faire prendre conscience que
je tenais  lui, et que notre relation n'tait pas si inexistante
que je l'avais prtendu. Je n'ai jamais vraiment su s'il
avait attendu le moment opportun, car quelques mois plus
tt je n'aurais sans doute pas ragi de la sorte, ou si
c'tait juste qu'il ne tolrait plus la situation.

Tout se passa bien pendant une anne adamienne complte,
soit un peu plus d'un an et demi. Je ne l'embtais plus
avec mes sorties, nous nous voyions un jour sur deux ou
sur trois. J'tais trs occupe et ce rythme convenait 
mon emploi du temps. Je n'avais pas vraiment besoin de plus.
Ce fut l'anne ou le dbat entre Goriodon et Teegoosh fut
ouvertement port  la connaissance de tous. Les pr-avis
donnaient raison  Goriodon, et cela poussa Teegoosh  tre
beaucoup plus incisif pour faire regagner confiance en ses
ides. Ragal militait activement avec ses amis du labo en
faveur de Teegoosh, alors que je subissais un lavage de
cerveau pro-Goriodon chaque fois que je passais une soire
avec Phamb.

Et de nouveau, rebelote, mon travail m'ennuya, je cherchai
en Ragal un moyen de me faire oublier un peu cet ennui,
mais il tait tellement occup. Alors je m'loignai, je
laissai aller les choses. Pendant presque deux petits siximes
je trouvais prtexte pour refuser de le voir, pour me laisser
le temps de l'oublier.

Il ne s'en rendit peut-tre mme pas compte. Les avis avaient
dcid d'une consultation pour choisir entre Teegoosh et
Goriodon avec une priode de rflexion d'un an. Ragal passait
donc le plus clair de son temps  dfendre ardemment les
ides de Teegoosh. Mais sur ve la tche tait plus facile,
tant donn le statut historique de la plante. Les pr-avis
donnait une victoire pour Teegoosh  soixante-dix pourcent.
Mais hormis quelques plantes aux statuts et  l'histoire
spcifique, la Congrgation tait plutt favorable  Goriodon.
Les pr-avis lui donnaient raison  cinquante-cinq pourcent.
Ragal sillonnait donc les plantes pro-Goriodon dans l'espoir
de renverser la balance.

Au bout d'un mois je lui annonai finalement mon intention
de cesser notre relation. Il s'excusa de ne pas avoir t
prsent. Il s'excusa de m'avoir pris tant de temps. Un demi-sixime
plus tard il vint me voir et me demanda, dans un long discours,
de lui donner une dernire chance, toute dernire. Qu'il
changerait, qu'il tenterait d'tre plus prsent, de faire
plus de choses avec moi. Comment pouvais-je lui rsister
? Je cdai.

Il fit des efforts, srement plus que je n'en fis moi. Nous
voyagemes beaucoup, je dcouvris les cratres dors de
la plante-or, la mer d'argent de Machior sous son toile
triple, les arbres gants peupls de millions d'oiseaux
multicolores de Faishia, les incroyables clairs interplantaires
des plantes jumelles Moy et Moya, et de multiples autres
merveilles de la nature. Mais plus le temps passait plus
Ragal tait proccup. De toute vidence Goriodon allait
devenir le prochain chef du Congrs, et Ragal s'imaginait
mal vivre dans une Congrgation o sa seule raison de vivre
ou presque lui serait interdite.

Moi-mme, la victoire de Goriodon presque assure, je m'tais
roriente sur des tudes plus historiques et plaisantes.
Des robots prcepteurs nous faisaient apprendre et analyser
quelques pisodes cls de notre histoire. Je trouvais le
tout plutt ludique, et de plus ces cours clairaient certaines
de mes interrogations quant au pourquoi de certaines choses.
J'appris ainsi que la base six, qui n'avait rien de logique
vus nos dix doigts, tait un relgut des six doigts des
reptiliens, qui nous apprirent leur faon de compter, et
que les multiples tentatives par la suite pour passer en
base dix n'avaient pas abouti. J'eus aussi la confirmation
que par le pass nous mangions bien des tre vivants, voir
mme que nous levions certains d'entre eux dans ce seul
but ! Pour faire bref toute ces activits m'amusrent un
temps. Et puis quand Ragal redevint moins prsent, je perdis
de nouveau un peu le moral, et je prenais la dcision ferme
d'en finir une fois pour toute.

Nous parlmes longuement, et cette fois-ci pas de chose
et d'autre, de nous uniquement. Le constant tait finalement
plutt vident. Nous ne nous ressemblions pas. Autant avions-nous
quelques loisirs en commun, autant notre vision de la vie
n'avait rien  voir. Il accepta mon choix, et je ne le vis
plus. Six mois passrent, puis le vote. Le Libre Choix,
pendant un sixime, ce qui correspond  trois de tes mois,
la congrgation vota. Pendant ce sixime le travail fut
officiellement interrompu, mme si dans les faits depuis
presqu'un an plus grand monde ne travaillait vraiment. Les
gens pouvaient voter autant de fois qu'ils voulaient, seul
leur dernier vote comptait. Le pourcentage de pro-goriodon
oscilla entre soixante-deux et soixante-neuf pourcent, pour
se terminer  soixante-huit pourcent virgule six, environ.
Les pro-Teegoosh recueillirent trente-et-un pourcent, le
reste allant aux indcis. Tout le monde votait, sauf les
enfants de moins de seize ans. Toutefois les votes des personnes
non majeures, dont je faisait partie, n'taient pris en
compte qu'avec un certain facteur. Je fus d'ailleurs tonn
que la majorit des jeunes furent en faveur de Teegoosh.

Libre Choix
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Dans la journe suivant les rsultats, Teegoosh annona
qu'il partait. Pas qu'il laissait sa place  Goriodon, car
c'tait juste et logique, mais qu'il quittait la congrgation,
qu'il n'y avait plus sa place. Cette dcision dchana les
foules. Six pourcent de la Congrgation se dclara prte
 le suivre, prte  quitter l'humanit pour partir on ne
savait o et crer une socit plus en accord avec leur
vision.

Goriodon dclara cette position contraire  la morale, dans
la mesure o les choix de la Congrgation s'appliquaient
 tous, et qu'il n'tait pas question que certains dcident
de faire ce que bon leur semblait sans l'accord de l'humanit
toute entire.

Mais ceux qui voulaient partir taient ceux qui avaient
le pouvoir, ceux qui faisaient avancer la science, ceux
qui avaient la force et la motivation de se battre. Teegoosh
savait bien sr ces lments, et il mit tout en oeuvre pour
que chacun comprt que rien ne pourrait les arrter. Ils
prparrent leur dpart, trouvrent les vaisseaux, usrent
de leur obstination pour convaincre, pour persuader, pour
utiliser les artificiels disponibles.

Ce fut une dchirure, une si grande dchirure. Tout le monde
avait dans son entourage quelqu'un voulant partir. Beaucoup
de jeunes trouvaient en ce dpart la nouvelle aventure qu'ils
voulaient tant. Mais comment pouvait-on interdire  son
enfant le seul espoir qui lui reste ? Comment pouvait-on
persuader qu'une vie de plaisir, de facilit et de calme
tait suprieure  un monde plein d'inconnu, d'aventures,
de nouvelles plantes, de nouvelles socits, de nouvelles
rgles ?

La Congrgation tait pourtant contre, tous les pr-avis
laissaient paratre l'interdiction de partir. Un vote fut
dcid en catastrophe et les six mois de rflexion lancs
presque sur le champ,  comparer aux annes qu'il fallait
habituellement.

Mais il tait dj trop tard, deux mois plus tard les premiers
vaisseaux partirent,  la surprise gnrale. Douze croiseurs
de cent mille personnes, voyageant  quatre-vingt dix pourcent
de la vitesse de la lumire. Ils ne connurent aucune rsistance.
Personne ne sut quoi faire.

Ragal m'appela. Il partait. Il voulait que je vienne avec
lui. Je lui dis que mon choix tait dj fait, et que cela
ne servait  rien de m'appeler aprs tout ce temps sans
nouvelles, que je l'avais dfinitivement oubli et qu'il
n'y avait aucun espoir que mon avis ne changet. Il me donna
tout de mme deux jours pour changer d'avis.

C'tait peut-tre mon orgueil, la fiert de ne pas me tromper
moi-mme en restant fidle  la ligne de Goriodon. C'tait
plus srement la colre. La colre qu'il m'ait laisse si
longtemps sans nouvelles, la rancune de l'impression d'indiffrence
 mon gard qu'il m'avait laisse. Je mis un point d'honneur
 ne pas le rappeler au bout de deux jours,  le laisser
patienter.

Mais je n'avais pas compris une chose, c'est que les soixante-trois
croiseurs qui partirent d've au bout des ses deux jours
taient la raison de l'ultimatum. Et le troisime jour il
ne rpondit pas, il ne rpondit plus. Trois jours de suite
j'allai chez lui, sans rsultat. Il tait bien parti.

Je ne savais pas quoi faire. Aprs tout j'allais avoir ce
que je voulais, une vie de loisirs sans travail. Mais tait-ce
rellement ce que je voulais, avais-je vraiment oubli Ragal
? Ce fut le moment le plus dur de ma vie, le moment d'accepter
de mettre mon orgueil un peu de ct.

Je dcidai de partir, moi-aussi. Mais j'tais seule, et
je ne savais rien de la mthode  suivre. J'tais bloque,
les avis ne me laissaient pas de marge de manoeuvre, pas
plus que mes parents quand ils eurent chos de mes tentatives
de rencontrer des gens qui voulaient partir. Tout le monde
me mettait des btons dans les roues, et Phamb encore plus
que les autres depuis qu'il nourrissait l'espoir de me retrouver.
Ragal lui, avait prpar son dpart depuis des mois, il
avait sans doute appris les techniques pour viter les avis,
utiliser le moins possible le bracelet. Il avait eu toutes
les relations ncessaires depuis tous le temps qu'il militait
en faveur de Teegoosh. J'tais les pieds et poings lis...

Et je fis comme le reste de la Congrgation, je regardai
partir, impuissante, les vaisseaux. Seul quatre des six
mois de rflexion s'taient couls et dj des centaines
de milliers de vaisseaux taient partis. Nous tions dsarms.
Les tentatives pour bloquer les vaisseaux s'taient solds
par des affrontements voire des suicides collectifs. Nous
ne pouvions rien faire contre eux. Ils taient tout puissants.
Nous ne pouvions nous lamenter que sur notre incomptence
et notre faiblesse.

Le traumatisme tait si profond que soixante-seize pourcent
des votes furent contre les dparts. Mais  quoi bon ? Ceux
qui voulaient partir taient partis. Seuls restaient, impuissants,
les autres qui ne comprenaient pas, qui n'acceptaient pas,
ou, qui, comme moi, n'avait pas compris. Aprs le vote quelques
vaisseaux partirent encore, mais trs peu, le rsultat du
vote confortant l'humanit dans une entente massive pour
empcher les dparts.

Prs de trois milliards six cent millions de personnes taient
parties. Pendant les trois cents annes qui suivirent, certains
groupes de vaisseaux restaient dtectables et chacun pouvaient
en suivre la progression dans la carte de la Congrgation.
Il y eu plusieurs tentatives d'intersections, quelques milliers
de vaisseaux furent contraints de faire marche arrire.
Mais la plupart avait choisi des routes  l'cart de toutes
flottes de la Congrgation rendant leur interception difficile,
d'autant qu'il tait pratiquement impossible de stopper
un vaisseau  zro virgule neuf fois la vitesse de la lumire
sans prendre le risque de tout dtruire. D'autre part beaucoup
s'taient tlports sur les plantes  l'extrieur des
limites de la congrgation et avaient organis leur dpart
de l-bas. Seuls quelques pourcent des vaisseaux taient
partis des limites de la Congrgation. Ragal faisait parti
de ceux l, et nous ne l'avions pas arrt.

Trois cent ans... J'en ai maintenant mille quatre cent.
Et de temps en temps je pense que je me demande encore si
Ragal est quelque part, loin l-bas. S'il a eu des enfants,
une femme, s'il a trouv la vie qu'il voulait... Et que
serais-je devenue si j'tais partie avec lui...

Finalement le Libre Choix fut plus dans les mmoires le
souvenir douloureux du dpart de nombre d'entre nous. Ceux
que nous perdmes, qui fuirent cette humanit qui ne les
avait pas compris. Ceux dont nous oublimes la trace dans
les limbes d'au-del des limites. Nous n'emes aucune nouvelle,
aucun signe, aucun cho, mme pas le faible signal lectromagntique
de leur activit. Tant aujourd'hui esprent encore ne serait-ce
qu'un signe... Personne n'expliqua pourquoi nous ne russmes
pas  les dtecter. Peut-tre le voulaient-ils, par vengeance,
en bloquant toutes leurs missions, peut-tre avaient-ils
chou dans des parties hostiles de l'espace, peut-tre
avaient-ils chang de dimension, de galaxie, d'univers ?
 Personnes ni ne le savait, ni ne le comprenait. Ils devinrent
les hommes de l'Au-del, et nous parlons dsormais d'eux
en ces termes.

Notre rancoeur  leur gard est passe, mais nous, qui sommes-nous,
avaient-ils raison ou tord ? La Congrgation ne tourna pas
plus mal aprs leur dpart. Le travail fut interdit, et
tout le monde entra dans une retraite ternelle, mrite
ou pas, laissant les artificiels s'occupaient de tout.

Mais la victoire de Goriodon ne marquait pas pour moi la
fin de mes peines. Les avis taient toujours fermement persuads
de la ncessit pour les jeunes de faire des tudes. Quand
Ragal partit j'avais presque vingt-sept ans. Mon aventure,
mes aventures avec lui avaient dur presque quatre ans.
Ma majorit devait encore attendre six ans. Ce fut un enfer.
Six annes  pester contre un systme stupide qui nous obligeait
 apprendre des choses dont nous n'aurions jamais besoin,
et d'autant plus aprs l'interdiction du travail. De plus
les tudes taient dornavant exclusivement orchestres
par des artificiels, retirant une grande par de l'aspect
humain qui pouvait exister quand je travaillais au labo
ou au centre de formation.

Goriodon instaura quelques rgles pour les gens voulant
continuer d'apprendre et rester en contact avec les artificiels
dveloppant de nouvelles technologies, mais la plupart des
barrires furent instaures par les gens eux-mmes qui arrivaient
 faire la distinction entre soif d'apprendre et soif de
pouvoir.

Ces six annes passrent. J'eus plusieurs inintressants
copains, et enfin mes trente-trois ans. Et comme tous ces
rves qu'on attend depuis si longtemps, devenir adulte ne
changea rien. Je ne fus pas plus heureuse mme si j'tais
plus libre, libre d'aller o je voulais, de sortir avec
qui je voulais, mme si cela faisait dj longtemps que
je prenais ce droit.

Maman et papa s'taient spars. Je me demandais bien de
toutes les faons qu'est-ce qu'ils attendaient pour le faire.
Ma majorit sans doute. Maman dcida avec une grande partie
de la famille de rejoindre leurs aeuls sur Stycchia. Stycchia
tait la plante presque la plus centrale de la Congrgation,
elle bataillait la premire place avec une autre plante
quasi dserte  quelques annes-lumire de l. Mais les
plantes, les toiles, les hommes et tout le reste bougeant
sans cesse, le centre de gravit de la partie connue de
l'humanit, puisque nous ne savions rien des hommes de l'Au-del,
se dplaait de plusieurs milliers ou millions de kilomtres
chaque anne.

Ds ma majorit je partis d've. Je m'installai dans un
premier temps sur la plante Meriad'ho, presque aux confins
de la Congrgation, connu pour son systme riche en champ
d'astrodes. Je me remis au pilotage et passais quelques
annes  m'entraner et passer divers concours et autres
championnats. Les artificiels continuaient  faire progresser
les technologies des vaisseaux, et tout cela m'occupa joyeusement
quelques annes.  cela s'ajoutant la vie paisible et facile
sur Meriad'ho, plante quasi-dserte d'autre part, ce qui
correspondait tout  fait  mes aspirations du moment.

La suite n'est pas trs intressante, j'ai boug au gr
des vents et des envies. Je m'amusais, je sortais beaucoup
ou pas du tout suivant les priodes, je me mis  faire des
dessins, de la musique, et tout autre chose qui me passaient
par la tte. Je trouvai une me soeur quelques temps, un
certain Goriav, qui me ressemblait beaucoup. Mais lui-mme
trouva une me qui lui convenait plus encore. J'eus mme
l'occasion de ressortir avec Phamb, mais pas plus que quelques
petits siximes, m'apercevant bien vite de mon erreur.

Je m'ennuyais comme je m'ennuie toujours et comme je me
suis toujours ennuye. Pourtant la grande majorit des gens
s'accommodait trs bien du nouveau systme sans travail.
Tout tait bas sur le contrle mutuel, et mme le statut
de Goriodon n'tait pas celui d'un travailleur. Le congrs
sur Adama tait plus l'endroit ou toute personnes voulant
discuter de politique pouvait venir exposer ses ides. Mais
il y avait assez peu d'volution de ce ct l. Les artificiels
s'occupaient bien de leur tche, et apportaient de manire
rgulire et contrle quelques nouvelles musiques, nourriture,
vaisseau, habits, jouets... Le rle du Congrs tait plus
de trancher sur les questions qui partageaient les avis
et qui ne pouvaient tre raisonnablement laisses au bon
vouloir des artificiels.

Je retournai sur ve un temps. Ce fut  ce moment que je
ressortis avec Phamb. Mais j'avais trop de souvenirs ici,
et je ne pus y rester. Ma priode sociale dbuta alors par
de nombreuses annes sur Adama, la plante mre. J'y rafrachis
mes connaissances historiques en retraant l'histoire de
l'humanit au cours des ges, le tout par mondes virtuels
interposs. Je vcus sous le joug des reptiliens, participai
au MoyotoKomo, testai l'avenue de l'lectricit, des ordinateurs,
du bracelet, de la tlportation... J'aimais l'ambiance
d'Adama, son histoire, le poids du pass. C'tait  la fois
l'oppos de la vie  cent  l'heure d've, toujours  l'afft
d'une nouveaut, mais aussi le mme bouillonnement culturel,
le chocs des ides et des cultures, les plus grandes expositions,
les plus grandes rceptions.

Aprs la visite de quelques anciennes plantes du commerce,
je finis, comme une bonne partie de ma famille maternelle,
par arriver sur Stycchia. Quand j'arrivai j'avais quatre
cent ans et des poussires. Il me semblait avoir dj tout
vu, tout connu, tout ressenti. Je dcidai de rapatrier mon
corps initial de ve. Je ne voulais pas qu'il restt l-bas.
Et je vieillis alors. Quand je rintgrai mon initial, il
n'avait que trente-huit ans, il me restait de longues et
paisibles annes. Certaines personnes veulent  tout prix
conserver leur initial jeune, dans l'espoir futile de peut-tre
avoir, aprs plusieurs sicles de vie, le dsir de faire
un enfant, ou la sensation non moins stupide de se sentir
rconfort de pouvoir retrouver sa vritable enveloppe charnelle
de temps en temps. Je n'tais pas de ces personnes et je
me laissais vieillir. Peut-tre la vieillesse m'apporterait-elle
un peu de rconfort...

Mon initial mourut alors que j'avais mille soixante-douze
ans, lui-mme ayant six cent trente-neuf ans. La mort est
une de ces rares expriences que nous ne pouvions connatre,
sauf cas exceptionnel. Je me sauvegardais tous les dix jours
environs, ma mort me fis perdre trois jours. Trois jours
qui ne sont pas en moi. Je retrouvais aprs un corps jeune
et dynamique. J'habitais  l'poque dans une cit plus au
Nord, dans la bande de climat plus tempr, o se trouvait
la plupart de ma famille, dont ma mre. Je la quittais suite
 cet vnement pour ce village, petit lot de solitude,
o la vie tranquille au bord de la mer s'agrmentait de
quelques voyages de ci de l pour rendre visite  une amie,
aller voir un concert, une exposition, une confrence donne
par un ancien chercheur qui apprenait encore. Les gens prfraient
apprendre par l'intermdiaire d'autres personnes, ils cherchaient
plus je crois le contact humain que la connaissance en tant
que telle.

Mais finalement la vie ici tait simple et tranquille. Nous
avions nos petites habitudes, nos visites rgulires, nos
balades en abeilles. Que demander de plus aprs tout, une
mer sublime gorge de poissons, une vie de farniente o
tout dsir tait satisfait dans la seconde par les artificiels,
un corps jeune et parfait dans une humanit qui ne connaissait
que le plaisir et la dtente ? Et le temps passa.

Un jour que nous faisions une escapade en abeille, Me'ho,
ma voisine, dtecta avec son scanner une fume au loin.
Rapidement tout le monde dcida d'aller jeter un oeil sur
place. Dans un des grands cratres au Sud, prs d'une ancienne
station d'observation, nous dcouvrmes votre feu. Personne
n'arriva  expliquer qui avait bien pu faire du feu, cette
pratique tait compltement inconcevable. Me'ho distingua
votre passage dans les sous-bois, et c'est alors que vous
revntent. Nous partmes sur le champ, apeurs, compltement
dcontenancs, sans la moindre ide de qui vous tiez, et
d'o vous veniez. De retour au village le conseil se runit
sans plus tarder, pour une fois qu'il y avait du nouveau,
presque tout le monde tait prsent. Mais nos observations
taient trs partielles, et mme les bracelets ou le scan
des combinaisons-abeilles ne donnrent pas beaucoup plus
d'informations. Vous n'tiez pas reprs et donc ne deviez
pas porter de bracelet, ce qui nous intriguait beaucoup.
Si certains voulaient dj faire appel aux artificiels de
dfense, la raison l'emporta et nous dcidmes ds le lendemain
de repartir pour le cratre. Mais vous aviez alors pris
la route, et nous ne vous distingumes que partiellement
 travers l'pais haut-bois.

Le lendemain nous perdmes votre trace. Nous retournmes
aux btiments, mais rien, les tlporteurs semblaient endommags,
car ils n'indiquaient aucune activit depuis plusieurs centaines
d'annes. Il nous fut alors impossible de savoir si vous
tiez toujours l ou repartis. Nous envoymes le jour suivant
quelques drnes pisteurs, mais la multitude des espces
vivantes prsentent dans ses forts les confondit. Nous
n'avions jamais eu besoin de matriel plus perfectionn
au village, et demander des renforts aurait sans doute fait
affluer une quantit astronomique de curieux. Nous voulions
tout sauf une perturbation de notre tranquillit, et le
village dcida qu'il aviserait si d'aventure vous vous remanifestiez.

Votre apparition tombait d'autant plus mal que se droulait
la fte annuelle  la capitale de Stycchia. D'une part le
village allait gnralement,  une ou deux exceptions prs,
en totalit aux presques deux mois de festivits, et d'autre
part demander de l'aide  ce moment c'tait s'assurer d'avoir
les trois-quarts de la population de Stycchia dans les environs
pendant au moins un mois. La capitale ne se trouvait qu'
quelques milliers de kilomtres, et avec une combi abeille
en mode grande-vitesse il fallait une bonne heure tout au
plus pour venir ici. La population de Stycchia ne dpassait
pas les quinze millions, mais malgr tout cela reprsentait
tout de mme du monde au mme endroit ! Je faisais souvent
partie des personnes qui n'allait pas  cette fte. Il y
avait beaucoup trop de monde pour moi, et il tait loin
le temps o j'aimais sortir dans des soires regroupant
des milliers voire des millions de personnes. J'aimais toujours
autant danser, mais les petites soires prives que nous
organisions chacun notre tour me convenaient bien mieux.
Je me proposa pour garder le village, et tout le monde fut
satisfait ; je devins pour deux mois la gardienne du village.

Et c'est un soir, une quarantaine de jours plus tard, que
je vous vis, vous d'eux, avec votre chargement. Le bracelet
n'indiquait pas de signe d'agressivit, je restai toutefois
sur mes gardes. Vous ne sembliez pas parler notre langue,
et mon bracelet ne dtecta pas l'origine de la votre, ce
qui complta mon tonnement. Erik me montra le corps de
votre ami, je compris qu'elle tait morte depuis longtemps,
le bracelet ne dtectant mme pas de signaux lectriques
rsiduels. Rapidement je me mis en contact avec les habitants
du village, et leur donnai le visuel de la situation. Le
rsultat fut mitig, certains prconisrent une mise en
quarantaine pour observation, d'autres un simple isolement
dans l'attente de leur retour. Erik s'nerva alors un peu,
haussant la voix. Les villageois me donnrent carte blanche
pour vous matriser. Je dcidai de vous emmener dans un
premier temps dans un chalet prison. Quand  votre amie,
j'appelai un assistant pour en transporter le corps dans
un caisson d'hibernation en attendant une dcision ultrieure.
Le caisson confirma un tat de mort avance, et sans bracelet
ni origine impossible de dterminer le lieu de la dernire
sauvegarde. Je tentai  tout hasard d'indiquer les btiments
dans le cratre prs desquels nous vous vmes pour la premire
fois, mais sans succs, le journal d'activit tait vide.

Les quelques jours qui suivirent nous commenmes  faire
connaissance. Je sentais une tension entre vous deux, sans
doute  cause de votre amie, mais je n'avais pas les moyens
de vous expliquer clairement la situation. J'aurais bien
pu vous projeter quelques images mentales en esprant que
vous compreniez leur signification, mais je prfrais que
tout progresst  son rythme, de toute faon une fois cryognise
nous pouvions attendre des annes sans que la situation
de votre amie n'volut.

Les jours suivant m'amusrent, quand tu tentais tant bien
que mal d'apprendre la langue, ou de faire tes dessins dans
le sable. C'tait  la fois tellement... Primitif ? Et attendrissant...
Comme un petit enfant qui essaie cote que cote de se faire
comprendre par son nounours. Les villageois sont arrivs
un peu plus tt que prvu, sans doute curieux de vous rencontrer.
Pour tre franche j'esprais qu'Erik y trouverait compagnie
et que je puisse continuer  me divertir avec toi. Mais
de toute vidence ma compagnie te plaisait aussi, et c'est
ainsi que nous passmes tout ce temps ensemble.

Nous tions tombs d'accord pour vous laisser encore dans
le chalet prison quelques temps, jusqu' ce que tout le
monde soit convaincu qu'il n'y et aucun danger. L'expert
du village en tlportation n'tait pas prsent, il se trouvait
sur la plante de ses enfants, et quand nous l'avons consult
il nous dit que la perte des journaux de tlportation est
quelque chose qui n'arrive jamais, et qu'il pouvait difficilement
nous aider. Il nous conseilla d'attendre son retour, dans
quelques siximes, pour aller de nouveau jeter un coup d'oeil
au centre de tlportation par lequel vous disiez tre arriver.
J'tais impatiente, chose rare  mon ge, et j'y allai moi-mme
refaire une inspection, mais toute la documentation que
j'avais ne me permis pas de retrouver la trace de votre
passage. Les centres de tlportation taient hautement
contrls, et dans l'historique aucun incident de ce genre
ne s'tait produit depuis des milliers d'annes. Bien sr
les chances pour qu'un problme arrivt n'tait pas compltement
nulles, mais cela semblait tout de mme bien trange.

En plus d'y trouver une occupation, j'tais vraiment curieuse
de savoir les tenants et les aboutissants de cette affaire.
Retrouver des personnes qui ne connaissaient pas la langue,
venant d'un tlporteur n'ayant gard aucune trace n'tait
pas chose courante. Tu faisais beaucoup d'efforts,  la
fois pour apprendre, mais aussi pour me faire rire. J'avais
une sensation bizarre, je me demande si tu ne cherchais
pas  me sduire. Le bracelet indiquait bien une attirance.
Ce n'tait pas trs honnte de l'utiliser toutefois, je
savais  peu prs ce que tu pensais et tu ne pouvais pas
t'en protger. Mon avantage tait toutefois attnu par
le fait que ta structure mentale tait peu commune, un peu
comme celle d'Erik, et que tes rfrences et ta langue m'tait
inconnues.

J'aimais me promener avec toi dans la fort environnante
et t'entendre rpter avec insistance les noms des animaux
et arbres qu'on voyait. Tu avais vraiment un accent terrible
! Tu tais un peu gamin mais cette simplicit me rappelait
mes chamailleries quand je l'tais moi aussi, sur ve, avec
Ragal... Tu me rendais triste parfois, mlancolique... Mais
j'tais impressionne par ton impatience et ta volont d'apprendre.
Si les jeunes de la Congrgation ne donnaient ne serait-ce
qu'un dixime de ton nergie au court de leurs tudes, bien
des parents seraient aux anges.

Ta relation avec Erik semblait s'amliorer. Peut-tre avait-il
dfinitivement considr Naoma comme perdue, ou que te blmer
ne changerait rien. Je ne voulais pas vous en parler pour
ne pas vous donner de faux espoirs. Quand tu me parlais
d'elle, je t'expliquais simplement que son corps tait conserv,
mais que je ne savais pas quoi faire. Quoi qu'il en soit
Moln, le spcialiste de la tlportation, l'ancien spcialiste
devrais-je dire, car plus personne n'tait spcialiste de
nos jours,  part les artificiels ; mais quand ceux-ci ne
rpondaient pas il fallait bien trouver un palliatif, serait
bientt de retour et nous pourrions aviser alors. J'aurais
sans doute pu trouver un artificiel conciliant pour m'aider,
mais le problme avec les tlporteurs c'est que les recherche
les concernant doivent se faire ouvertement, et l encore
nous n'tions pas trs enjous  l'ide de voir dbarquer
des millions de curieux. Je ne pense pas que cette perspective
vous aurait enchant par ailleurs.

Les quatre siximes que tu as connus passrent, Erik et
toi progressiez rapidement dans l'apprentissage de notre
langue, et nous continuions tous deux  apprendre l'un de
l'autre. Ma cousine, Guerd, qui avait quelque peu t sduite
par Erik, passait le plus clair de son temps avec lui, et
cette disposition te permit de passer encore plus de temps
avec moi. Mais tu discutais aussi beaucoup avec les autres
villageois.  vrai dire ds que tu rencontrais quelqu'un
tu discutais avec. Rapidement tout le village tomba amoureux
de toi, avec tes pitreries et tes questions d'enfant de
cinq ans, et il nous devint compltement inconcevable de
vous envoyer toi et Erik je ne sais o pour claircir votre
origine. Nous tions bien dcids, tous ensemble,  vous
apprendre suffisamment la langue pour que nous parvenions
par nous-mmes  claircir cette nigme.

Naoma
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Rveil 2
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La grande salle ronde tait sombre est calme. Simplement
quelques lumires clignotantes rappelaient que le tlporteur
tait encore aliment par le racteur  fusion masqu derrire
l'pais mur de pierre.

Le premier tube s'ouvrit, et Naoma ne mit que quelques secondes
 s'veiller dans le froid glacial qui rgnait. Elle tait
nue, ce qui ne l'tonna pas, elle sortit rapidement du tube,
se dpchant tant que son corps conservait encore un peu
de la douce chaleur emmagasine dans le tube. Elle fit rapidement
le tour de la grande salle, cherchant en vain un interrupteur
pour y voir un peu mieux. Elle ne sortit pas pour l'instant,
mme si la porte tait baillante. Elle avait peur et ne
savait pas quoi faire. Elle savait que ces compagnons allaient
sans doute arriver dans quelques temps, mais cela pouvait
prendre des heures.

Elle tenta de se rchauffer les mains sur les tubes, mais
ils taient froid comme la glace. Elle sauta sur place.
Il y avait en tout sept tubes, cinq taient ferms, et deux
ouverts, dont le sien.

- Allez, les mecs, bougez-vous, je vais mourir de froid
moi...

Il n'y avait pas un bruit, l'endroit semblait dsert. Naoma
sautait sur place en tapant dans les mains. Il faisait vraiment
froid.

- Allez ! Vous allez sortir de vos fichus tubes !

Elle trottinait en rond dans la pice.

- Allez ! Erik ! Bakorel ! Bougez-vous !

Elle resta un petit quart d'heure, puis se risqua finalement
 mettre le nez dehors. Il n'y avait vraiment pas mes qui
vivent. Il faisait si noir. Elle attendit quelques instants
mais ses yeux ne lui rvlrent rien de plus. Elle recula
en frissonnant dans la grande pice.

- Bon sang ! C'est pas vrai, je vais quand mme pas mourrir
de froid maintenant !

Elle tenta de s'allonger de nouveau dans le tube d'o elle
tait sortie, mais il tait dsormais froid. Elle y resta
dix minutes, s'imaginant qu'il y avait encore un peu de
chaleur, puis se releva et bougea nergiquement.

- Allez ! Rveillez-vous !

Elle criait maintenant pour de bon ; elle donna un coup
de pied dans un des tubes et se fit mal par la mme occasion
tellement son pied tait froid.

- C'est pas possible, c'est pas possible, il fait trop froid.
Je peux pas rester l, je peux pas rester l.

Elle se risqua de nouveau  l'extrieur, et, plus tmraire
que la premire fois, tenta d'avancer un peu dans le couloir
pour trouver, elle l'esprait, un moyen de se rchauffer.
Elle tatonnait en avanant les mur de pierre. Elle tait
maintenant dans l'obscurit totale, presque aussi transie
par la peur qu'elle ne l'tait par le froid.

Elle se mit  pleurer, pleurer tellement le froid lui faisait
mal, et tellement le noir lui faisait peur. Elle tremblait,
avanait du plus vite qu'elle pouvait en tatonnant le mur.
Elle se blessa et tomba quand elle percuta les marches d'un
escalier. Mais elle se releva et repartit aussitt sans
mme se frotter sa blessure. Qu'elle saigna ou pas l'importer
peu, elle allait mourrir de froid si elle restait immobile.

Elle monta des escaliers, tatonna encore, vita de tourner
dans tout ce qui lui semblait tre des entres de salles
et pas la suite du couloir. Elle marcha une heure d'affile,
tomba trois fois, pleura et pleura encore. Elle ne pensait
plus, Erik et Bakorel taient sortis de son esprit depuis
longtemps, son corps  vif monopolisait son esprit.

Elle marcha encore une vingtaine de minutes puis s'immobilisa,
croyant avoir entendu du bruit. Elle retint ses larmes,
ferma les yeux et se mit les mains sur la bouche pour se
concentrer. Des voix. Elle eut peur, des hommes encore,
des hommes comme ils en avaient rencontrs depuis une semaine
? Elle ne savait pas o elle se trouvait, elle se croyait
sur Terre mais elle eut soudain un doute, s'ils n'avaient
t renvoys qu'au fin fond d'un des puits de cette lune
? Comment savoir ? Peut-tre avaient-ils taient capturs
de nouveau, intercepts ? Elle creusa dans sa mmoire mais
n'y trouva rien.

Elle se terra dans une des salles qu'elle avait dpasse
une centaine de mtres plus tt. Elle attendit en tremblant
que les hommes passassent. Elle vit d'abord un peu de lumire
dansant sur les murs au gr des mouvements des lampes de
poches des hommes, puis entendit les trois hommes discuter
entre eux, mais elle ne comprit pas, ils parlaient dans
cette langue qui leur est propre.

Ils ne la remarqurent pas et s'loignrent d'un pas press
de l o elle venait, elle osa jeter un oeil quand ils l'eurent
dpasss, et elle crut distinguer une arme dans les mains
d'un des hommes...

Mais elle ne pensa mme pas  Ylraw et Erik sur le coup,
tellement le froid et le besoin de sortir monopolisait son
esprit, elle reprit donc du plus vite qu'elle put le chemin
inverse des hommes. Elle marcha et marcha encore, elle ne
saurait dire combien, des heures il lui semblait. Elle tombait
et titubait  plusieurs reprise, se blessant maintes fois.

Elle arriva finalement dans une impasse, tout du moins le
crut-elle au dbut, puis se rendit compte qu'il y avait
une paisse poigne en fer d'un ct. Elle poussa puis tira
de toutes ses forces, la lourde porte bougea lgrement.
Encourage elle s'appuya avec une jambe sur le mur pour
l'aider  tirer. Le mur tait rpeux et coupant, elle se
blessa la plante des pieds et sentit de minces filets de
sang s'chapper, mais elle parvint  ouvrir la porte, tout
du moins suffisamment pour qu'elle s'y glissa.

Amrement elle s'aperut qu'elle se trouvait dsormais dans
une nouvelle pice, mais l'espoir lui revint un peu car
un mince filet de lumire semblait s'chapper d'une nouvelle
porte, de l'autre ct. Elle commena mme  avoir un peu
moins froid, ne sachant trop si la temprature tait plus
clmente ou si l'ouverture de la prcdente porte lui avait
permis de se rchauffer un peu.

Elle se prcipita vers la nouvelle porte et s'attela  l'ouvrir,
elle eut plus de mal que la prcdente, mais y parvint finalement.
Elle se rendit compte avec dception qu'elle devait en ouvrir
encore une nouvelle, toujours aussi lourde. Elle ne perdit
pas de temps, et se lana  l'assaut de la troisime porte,
mais perdit quelques forces en tirant de tout son poids
alors qu'il fallait pousser. Elle en fut presque enrage
et la poussa d'un seul coup, bandant tous ses muscle et
usant tout ce qui lui restait de courage.

La temprature tait bien meilleure, mais elle gardait du
froid accumul une forte migraine, et n'avait gure d'autres
penses que progresser et enfin trouver autre chose que
ces couloirs et ses salles.

La dernire salle tait d'aspect beaucoup plus moderne,
lui suggrant que la voie tait bonne. La porte la fermant
tait classique et s'ouvrait sans difficult. Il lui sembla
se trouver dans des caves ; elle trouva en peu de temps
un escalier qui la fit monter d'un niveau suprieur. La
temprature tant bien meilleure, elle devint plus mfiante,
et c'est alors qu'elle ralisa que les hommes qu'elle avait
croiss allaient peut-tre pour les retrouver, et elle eut
alors peur pour Erik et Ylraw. Elle hsita un court instant
 retourner pour les aider, mais le fait qu'elle soit nue
et la pense du froid la convaincue que ce ne serait que
se jeter dans la gueule du loup sans espoir que cela ne
servt  grand chose.

Tout ce qu'elle esprait dsormais, c'tait de bien tre
de nouveau  Sydney, et d'avoir la chance de trouver des
personnes pour l'aider. Elle se remit en marche de plus
belle, mais elle ne pouvait que trottiner sur ses pieds
meurtris. Elle n'eut plus aucune crainte alors et ouvrit
les nouvelles portes sans aucune mfiance, elle dut monter
encore un tage, puis finalement eut la certitude de se
trouver dans un btiment tout  fait Sydneyen. La dernire
porte lui donna directement accs  un grand hall, entre
sans doute du btiment. Mais il tait vide et sombre, et
pour cause, les portes vitres sur l'extrieur lui dmontrrent
qu'il faisait nuit noire.

Dsempare, elle se prcipita  la recherche d'un tlphone,
mais fut ptrifie quand l'alarme se dclencha. Elle eut
peur puis se dit que c'tait aprs tout un moyen efficace
pour appeler des renforts. Une minutes plus tard la lumire
se fit, et elle dut baisser la tte et fermer les yeux,
blouie. Un homme lui cria, en anglais, de ne pas faire
un geste. Elle leva une main en se masquant les yeux de
l'autre, et demanda de l'aide.

L'homme, sans doute le gardien du btiment, s'approcha,
arme au point, et lui demanda ce qu'elle faisait l, et
comment elle tait rentre. Elle s'vertua  lui dire qu'elle
tait retenu prisonnire au sous-sol, et qu'il devait y
retourner tout de suite pour aider ses compagnons. Mais
cette dernire remarques effraya le gardien, et il comprit
qu'elle n'tait pas seule. Naoma ne put rien faire quand
il lui passa les menotte

- Je ne suis pas un voleur, j'tais retenue prisonnire,
j'ai deux amis en bas qui sont en danger, il faut leur porter
secours !

- Bien sr ! Et vous allez me rejouer le coup d'il y a dix
jours et je vais me faire encore attraper par tes copains
nudistes. a sera sans moi cette fois-ci !

Le gardien appela de l'aide avec son mobile. Elle continua
 hurler qu'il fallait descendre. Mais ses yeux accoutums
 la lumire elle se rendit compte que le gardien ne faisait
que se rincer l'oeil en souriant devant elle. Elle lui cria
de la dtacher, mais il n'en fit rien, et elle dut finalement
se recroqueviller, les mains menottes dans le dos, pour
garder un peu de pudeur.

Elle s'agenouilla finalement en sanglotant au sol, en le
suppliant de l'couter, mais elle comprit qu'il ne la croyait
pas, et qu'il la prenait pour folle.

Dix minutes plus tard d'autres policiers arrivrent, et
ils demandrent rapidement des explications au gardien,
devant le spectacle de Naoma, nue, menotte au sol. Les
explications du gardiens convinrent moyennement aux policiers,
qui lui demandrent au moins de trouver de quoi couvrir
Naoma. Naoma croyant trouver des personnes plus  son coute,
explica calmement en retenant ses pleurs qu'elles tait
retenue prisonnire au sous-sol, que deux autres personnes
s'y trouvaient et qu'elles taient en danger de mort.

Mais les policiers de la crurent pas, et l'invitrent 
venir leur raconter toute son histoire au poste de police.

Quand ils l'entranrent avec elle, elle se dbattit en
hurlant du plus qu'elle pouvait, mais rien n'y fit.

- Non ! Non ! Non ! Il faut descendre ! S'il vous plat
! Allez voir ! S'il vous plat ! Ils vont les tuer, ils
vont les tuer !... Ils vont les tuer...